Janvier

Le Douanier Rousseau, Quai d’Ivry, 1907

Mercredi 1er janvier
Hic est à Wellington. Sian m’envoie une photo et je me demande comment mon séisme caustique sera perçu là-bas.

Jeudi 2 janvier
Hic est en librairie et j’écoute :« Il fut un temps / Le temps / C’était le temps / Des commencements. » Et : « Combien de temps dure l’instant même ? » Il est aussi question d’une angine à partager, d’un gros crépuscule. C’est "Soleil Enculé", le dernier album de Arlt dont je ne connaissais pas les premiers.
Je pense on dirait les chansons de mon hoquet, Hic pourrait en être l’ombre portée de cette musique.

Vendredi 3 janvier
Un ami rentre du Japon où il a mangé de l’ours, cru et cuit.

Samedi 4 janvier
J’écris à Alice que comme elle au même âge, Irène vole des clés pour les cacher n’importe où.

Un journaliste me propose un entretien autour de Hic. Il se fait appeler Dominiq (sans le u et le e)
- au téléphone avec lui je me demande comment ça se prononce.
Il vit à Orléans comme Volodine. Le nom de cette ville, c’est comme un détour vers la solitude. Hier quelqu’un m’a parlé de la mienne.

Lundi 6 janvier
On fait de la sérigraphie, on discute de la couleur avec laquelle imprimer : Macire aimerait du marron - il nous dit que c’est sa couleur préférée dés qu’il en a l’occasion. Il n’y a pas de marron à l’atelier, et on choisit une encre bleue.

Mardi 7 janvier
On lance Hic au Monte-en-l’air. Quelle joie cette librairie.
Nous sommes trois à acheter Grande Tiqueté, il n’y en a plus et ça m’ennuie. C’est le dernier livre de la précieuse Anne Serre dont j’ai lu presque tous les livres. C’est une langue inventée, et dans la préface l’auteure précise que c’est celle des morts, et je me dis que c’est un peu ce qu’elle a toujours fait écrire avec les morts.

On me parle d’une guitare qui s’appelle Charles-Albert. Personne ne porte ce prénom, à part quelques rois, un écrivain que je ne connaissais pas, sa guitare et mon père.

Mercredi 8 janvier
Je reçois par mail les éclats d’un texte splendide qui porte le nom d’une villa du Moulleau. C’est l’enfance humide de Grésil, Myrtil, Papillon et quelques autres dans un village qui penche. C’est l’exact envers du soleil fixe d’Arcachon, cette météo-là. C’est pas morbide mais je pense à la terre qui entoure et tient nos cercueils.

Vendredi 10 janvier
Je reçois la proposition d’Antonin, un lycéen avec lequel je travaille en ce moment :
« L’atelier 16… l’atelier "16"…j’entre, je n’y suis pas encore. Je mets la clef dans la serrure, tourne, ouvre. La porte est ouverte. Je suis dedans, dans l’atelier 16, seize, …seize. Je ne sais pas. J’imagine que le chiffre 16 possède une signification ; enfant, je voulais avoir seize ans. » 
(L’atelier 16 est un atelier qui reste vide à la villa ; j’ai proposé à certains d’écrire pour l’investir.)

Samedi 11 janvier
Depuis que je publie, des gens que je connais de longue date me disent combien ils sont étonnés que j’écrive. Ils ne se souviennent pas, ils disent, que j’ai été intelligente comme ça. Il y en a eu trois pour le dire, moi qui n’imaginais pas qu’il fallût être intelligente.

Lundi 13 janvier
Arrive à la maison un exemplaire de Hic envoyé quelques jours plus tôt par mes soins à Meudon. La machine a lu l’envers du paquet, l’adresse de l’expéditeur, la mienne donc, et le pli revient « ici ».

Septième atelier avec les premières, au lycée, Vierge est toujours posée sur le bureau de la prof. Un peu plus cornée que la fois précédente. Elle n’en dit toujours rien, ne me le rend pas.

Je lis à la classe des passages d’Un titre simple d’Arno Calleja, le début, très beau, ce poème qui tombe, quand je le lis, j’ai en tête comment lui le dit sur le web. Et puis je lis un passage sur les belles choses, les choses simples qui ne s’additionnent pas. Je ne sais pas pourquoi je leur dis que c’est pour moi une tragédie grecque sans acte autant qu’un journal sans date.

À la fin, Antonin lit son texte devant la classe. J’espère qu’il se rappellera combien on a été émus.

Une des élèves de la classe s’appelle Circé. Elle n’est jamais venue en cours, mais je me souviens que, dans l’Odyssée, Circé transforme les hommes en porcs.

Mardi 14 janvier
Je reçois les questions de la bibliothécaire pour la rencontre samedi : « Question 5 : Pourquoi ce titre, assez mystérieux ? Est-ce vous qui l’avez choisi ? »

Mercredi 15 janvier
Naissance d’Orso

Un ami avait annoncé lire des passages de Hic, la semaine prochaine, lors d’un rendez-vous mensuel qu’il donne dans les salons d’un Hôtel des Champs-Élysées ; il ne le fera pas.

Jeudi 16 janvier
Je lis Petites vies d’écrivain du XXIe siècle d’Antoine Brea (formidable ce livre). À l’intérieur, cette citation de Charles-Albert Cingria : « Tout est ancien ou neuf comme l’ancien ».

Le soir, c’est les portes ouvertes des ateliers à la Villa. Avec une artiste on parle d’une dalle en béton coulée dans un jardin à L.A. Trois autres me disent qu’ils utiliseront désormais les couleurs.

Vendredi 17 janvier
Avec une amie on évoque la vie peut-être sexuelle de nos mères : il est possible qu’à 80 ans on se sente encore jeune fille, comme nous en avons l’impression aujourd’hui alors même que nous ne le sommes plus, me dit-elle.

Je visite l’exposition Bacon. J’ai adoré autrefois ses défigures, et ce qui m’impressionne aujourd’hui au contraire, je ne vois que ça, ce sont les aplats, la couleur épaisse et lourde, les murs aveugles qui entourent les corps et les tiennent dans la lumière malgré la noirceur.

« Papa ». Le titre du dernier livre de Régis Jauffret me met mal à l’aise.

Je n’arrive pas à dormir et me demande très sérieusement à quel point le futur est une fiction.

Samedi 18 janvier
On discutait de Hic ce soir à la bibliothèque pour la nuit de la lecture avec Florian - il faisait jour à Wellington et, on parlait du vertige de l’écrire ce livre, de vivre aux antipodes, de tourner, la tête en bas dans un texte. J’ai pris un exemplaire sur la table pour en lire un passage, et il était monté à l’envers.

Dimanche 19 janvier
À chaque fois qu’un de mes livres a paru, mon téléphone a pris soudain une place sans mesure dans ma vie, sans raison, et cette fois c’est pire.

On déjeune chez des amis à Saint-Denis, après déjeuner, on va visiter la basilique à deux pas. Je crois que je n’y avais pas été depuis que les travaux de ravalement sont terminés. J’aimerais que Gégé y lise Vierge un jour. (Si quelqu’un peut m’aider ?)

Lundi 20 janvier
L’atelier a lieu à la Villa. La prof à qui j’ai demandé la veille de me rapporter Vierge, me le rend et Dora a écrit quelques merveilles : « Aime le vent parle-moi de villes. »

L’après-midi, je rencontre Dominiq. Ça commence assez mal puisqu’il me parle de l’importance du savoir pour les romancier, du devoir d’érudition, mais à la fin on parle espace et Ovni. Pour sa dédicace, j’ajoute simplement une jambe au c de Hic pour faire Hiq et je suis assez contente de moi.

Mardi 21 janvier
J. m’écrit un très beau mail au sujet de Hic, il dit « ta belle langue, déliée, "ancienne-moderne" dirait-on en Russie. »

F. me prête La disparition de maman de Savitzkaya paru l’année de ma naissance. Je lis deux lignes, et conquise, me demande pourquoi je n’ai jamais lu ça avant depuis trente-sept ans que ça existe ?

Patrick m’envoie par mail les textes faits lors de l’atelier la veille :
« La sculpture qui regarde
La main est merveilleuse
Un artiste a une image inconnue par rapport à son visage. »
Je suis presque sûre de reconnaître les mots de Macire. Quelle force il a.

Mercredi 22 janvier
Avec Irène on passe l’après-midi au Louvre pour visiter l’exposition Léonard de Vinci.
Je découvre qu’il laissait volontairement certaines toiles inachevées. Il y a ce lion sur son Saint Jérôme au désert.

Jeudi 23 janvier
Etienne Dolet est né et mort un 3 août.
Je n’avais pas encore lu de roman de Savitzkaya, mais des textes minuscules comme bufo bufo bufo. La couverture d’un autre que je possède était si hideuse que je n’avais jamais réussi à l’ouvrir - une petite fille maigre assise les jambes repliées dans l’herbe un jour gris.
Celui-là est un monde entier. Je le lis à haute voix mais dans la tête pour comprendre le plein parfait de ce qui est dit.

Pauline me signale qu’il y a deux livres aux couvertures extravagantes et colorées sur les Ovni à la ressourcerie à côté de la maison. J’y vais et ne les trouve pas.

Samedi 25 janvier
Je trouve enfin les livres. Ce sont des récits et témoignages de phénomènes célestes inexpliqués, à travers les siècles. Certaines sont très anciens, et je tombe sur plusieurs récits du XVIIIe siècle, notamment en Écosse, relatant l’expérience de villageois qui à la sortie de la messe découvrent dans le ciel un bateau et voient l’épaisse corde et l’ancre énorme descendre et s’enfoncer dans les murs en pierre de l’église.

Je pars pour Lyon avec La disparition de maman que je lis et relis un peu n’importe comment - c’est diffus et circulaire et l’ordre des pages m’échappe. Il est question d’un Dominique et d’un Lilian, je vais justement rencontrer cet après-midi le seul Lilian dont j’ai jamais entendu parler.
Je commence aussi Pendeloques alpestres de Charles-Albert CIngria (la guitare) : « Après deux heures de cette marche, estimant qu’un peu de repos était nécessaire, je m’étais assis sur une racine. Lui avait fait de même. J’avais alors vu qu’à une main, la droite, il avait six doigts. »
Plus loin : « On voudrait du surnaturel ; déjà on l’a. »

Durant la rencontre, cet après-midi, à la librairie Descours, je lis le début de la deuxième partie, que j’aime beaucoup. En lisant je découvre une coquille à « autotome » remplacé par « autonome ». Ça me chagrine et j’y pense jusqu’à la fin de la rencontre.

Dimanche 26 janvier
Avec les enfants, on va voir l’exposition Jardin d’hiver de Jochen Lempert au Credac. Il y a dans une vitrine, la toute petite photographie d’une coccinelle tirée à échelle une et découpée à la va-vite, puis posée là avec d’autres. C’est désolée et miraculeux ce travail.

Lundi 27 janvier
Un nouvel ami lit Vierge, on discute de la fin, je parle du moment que ça a été pour moi de comprendre que c’était celle-là, la mort sanglante, salée, la naissance, esseulée, mon prénom pour le nouveau-né etc. Il me demande de préciser, je réponds un peu n’importe quoi, des banalités sur l’épiphanie, et le texte qui existe en dehors de moi... mais le soir je comprends que mon prénom qui tombe à la fin et écrase le livre à la dernière page, c’est comme prendre un pseudonyme, et s’échapper de soi. C’est un masque comme celui dont d’autres ont besoin sur scène. Le « masque de l’esprit profond » dont parle Lucien dans La théorie de Murgrave, le texte qu’il a écrit pour la revue.

À Autremonde, le soir, on peint sur des toiles et c’est la première fois que je fais ça, je pensais l’avoir déjà fait, je cherche mais non. Je reproduis une sculpture de Picasso, une tête, un masque africain, qui a un peu le visage que j’ai prêté aux extraterrestres décrit dans The book of strange new things de Michael Faber.

Quand je rentre, Louis est en train de mettre à sécher des tirages. Ce sont des photos qu’il a prises de moi à Venise l’année dernière - enceinte, je suis habillée tout en noir et mon ventre rond et son ombre se détachent sur les murs blancs de l’appartement, à côté des formes compliquées des meubles et des tableaux anciens.

Mardi 28 janvier
Je prends un café avec K, et on parle de Hic et du grincement final : de la fiction, et de frictionner le réel, de la porosité et des mondes qui s’ouvrent parfois. On partage vraiment ça toutes les deux. Elle parle du théâtre et de ce qu’il permet de liberté : fragments et ellipses. On parle des voix, des fantômes et d’Irène qui rentre de l’école en soufflant : « pff mes amis ils ne croient en rien ! »

Jeudi 30 janvier
Toute la journée j’ai visité des expositions, au moins cinq, qui m’ont déplu.
Anne Serre présente son livre au Monte-en-l’air. Elle en lit des passages avec une joie qui ravit. Elle parle de félicité, dit qu’écrire pour elle c’est jouer et tendre des pièges. Elle formule des paradoxes insolubles, se contredit et incarne parfaitement l’idée que je me fais de la littérature.

Vendredi 31 janvier
Je passe un long moment chez J. qui doit me confier quelques photos pour la rubrique « La belle fille » que je décide finalement d’intégrer à la revue. On rit comme des bossus à les choisir. Puis il me montre les derniers films qu’il a faits, le premier est hilarant sans que je sache à quoi ça tient : sûrement à la fille qu’il filme, ses seins énormes, magnifiques, l’intelligence des ses gestes et de ses regards, et puis la musique idiote qui revient pour dire combien rien ne sert.
J. a passé un long moment à m’expliquer ce matin la fin du cinéma, son incapacité à devenir, et à sortir des cadres d’une industrie comme des conventions du théâtre.
Et magie le deuxième film qu’il me montre vient contredire tout son discours. Une musique de Coechlin accompagne le montage, c’est insaisissable. Je ne sais pas ce que j’ai vu. Des femmes nues et des vieux portant lunettes et manteaux processionnent dans un décor de cuisiniste. J. filme les yeux d’un homme gros d’une quarantaine d’années et quelque chose déborde, une larme coule sur l’écran, puis ce sont des voitures qui roulent et sortent du cadre.

11 février 2020
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