« Je n’ai pas le choix que de me sentir d’ici, de là-bas et d’ailleurs, autrement dit, de partout »

Karim Akouche est un romancier, poète et dramaturge canadien d’origine algérienne, en résidence au Centre culturel franco-berbère de Seine-Saint-Denis, à Drancy, en 2019.
Il a laissé de nombreuses traces de ses rencontres et ateliers, dans cette rubrique.
Il a accepté de nous répondre quant à ces questions d’exil et de déplacements, qui ont nourri sa présence et ces rencontres.


D’ici, d’ailleurs

De par mes origines, mon parcours, mes rencontres en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord, et mes bifurcations liées à mon métier d’auteur, je n’ai pas le choix que de me sentir d’ici, de là-bas et d’ailleurs, autrement dit, de partout, mais je n’oppose jamais l’universel au local, car on ne peut pas atteindre l’universel sans passer par le local. Il y a un proverbe nord-africain qui dit que si on veut bien élever un enfant, il faut lui donner aussi bien des racines que des ailes. En effet, les ailes ne suffisent pas pour exister et, pour atteindre le ciel, l’universalité, l’être humain, comme l’oiseau, a besoin d’ancrage. L’identité peut se comparer à l’arbre, qui a certes des racines, mais il a aussi le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits. Mes racines sont berbères, nord-africaines et méditerranéennes, et le reste de mon arbre identitaire je l’ai puisé du ’vacarme’ du monde, lors de mes voyages, mes lectures, mes rencontres avec l’autre, le prochain, le lointain.

Des ateliers

Pendant ma résidence d’écriture en Île-de-France, de janvier à juin 2019, outre l’écriture de mon projet personnel, j’ai donné une trentaine d’ateliers de création littéraire au lycée Mozart du Blanc-Mesnil et au Centre culturel franco-berbère de Drancy, dans lesquels j’ai montré aux participants plusieurs de mes techniques et les pièges à éviter, tels que les clichés, les adjectifs faciles et l’abus d’adverbes. Je les ai aidés à chercher leur voie, leur propre ton et leur musique intérieure.

Écrire, c’est faire de la musique avec des mots. C’est avec cette phrase que j’ai inauguré la série d’ateliers. Si les idées d’un texte sont importantes, le rythme l’est autant, car la musicalité des mots, leur écoulement dans la phrase ou le vers, les sons longs, les sons courts, les silences, jouent un rôle capital dans la transmission des pensées et des émotions.

D’entrée de jeu, pour débloquer l’imaginaire, briser le syndrome de la feuille blanche, libérer le subconscient, j’ai diffusé une musique de guitare et invité les élèves à fermer les yeux, à ne pas réfléchir, et à laisser leur crayon courir sur la feuille. Ensuite, je leur ai demandé de créer un nuage de mots à partir du gribouillage réalisé. Après avoir associé leurs mots en paires, je leur ai expliqué comment créer une image poétique, par exemple, au lieu d’écrire une étoile qui brille (banal, cliché, terre à terre), on devrait plutôt dire une étoile qui pleure (cette image provoque chez l’auditeur des questionnements, car elle est originale). Enfin, grâce aux images inventées, les participants ont brodé des vers et, après les différents jets, où un travail sur le fond et la forme a été effectué, ils ont produit la version finale.

Lors de ces ateliers, j’ai davantage mis l’accent sur la forme que sur le fond. J’ai fait travailler les élèves sur plusieurs genres (poésie, nouvelle et conte). Différents thèmes se sont imposés d’eux-mêmes, tels que la guerre, l’exil, le consumérisme, l’écologie, etc. Des échanges d’ordre philosophique ont eu lieu, et cela m’a permis, entre autres, d’évoquer notre monde désorienté, l’hydre à plusieurs têtes qui menace nos sociétés (intégrisme, consumérisme, extrême droite, puritanisme et censure), et de donner mon point de vue sur l’art d’écrire et son importance aussi bien comme catharsis que comme engagement. Je l’ai dit quelque part qu’écrire, c’est coudre ses blessures avec la pointe de son stylo.

Les retours

J’ai reçu deux types de témoignages. Chez certains élèves, mes techniques ont déclenché un goût insoupçonné pour l’écriture ; au départ, ils trouvaient l’art d’écrire difficile et inaccessible et, grâce à mon soutien et mes conseils, ils ont non seulement pu puiser en eux une inspiration mais également développer une intuition créatrice et une profonde sensibilité pour les mots. Chez d’autres, qui ont vécu des drames liés à la guerre, à l’exil ou au divorce de leurs parents, l’écriture s’est manifestée comme un baume pouvant apaiser et cicatriser, un tant soit peu, leurs blessures intérieures.

Ces ateliers m’ont procuré la satisfaction de jouer un rôle social, de faire quelque chose d’utile dans notre monde bouleversé par moult menaces, où règne une double confusion, mentale et physique, où le virtuel écrase le réel et où la solitude démantèle les liens sociaux.

Les élèves m’ont énormément inspiré. D’ailleurs, le personnage central du roman sur lequel je travaille présentement est né de mes interactions avec eux. Je ne me rends compte qu’aujourd’hui que ce héros, adolescent, a des traits physiques et psychologiques résultant d’une sorte de puzzle dont les pièces ont été récoltées durant les ateliers.

Et pour finir

La résidence fut riche sur tous les plans. Outre les ateliers donnés aux élèves, j’ai pu, entre autres, rencontrer mes lecteurs dans le cadre du Festival de littérature Hors Limite de Drancy où j’ai présenté mes œuvres, et où j’ai longuement échangé avec une journaliste et le public sur l’art d’écrire, sur le soulèvement populaire en Algérie, les relations entre l’Algérie et la France, ou encore l’islamisme et l’extrême-droite, le consumérisme et l’Amérique du Nord. Par ailleurs, trois de mes élèves du lycée Mozart du Blanc-Mesnil ont gagné un prix littéraire lors du Concours Lettres Vives 2019 de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

14 janvier 2020
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