journal épisodique et fragmentaire - jeudi 8 décembre 2011

Jeudi 8 décembre 2011

La machine à fumée crache dans la pénombre du bunker sur fond nocturne de chants d’oiseaux. Entre les deux alignements de chaise, la forêt se peuple soudain de lucioles. Armés de lampe de poche, distingués dans leurs personnages par des éléments rudimentaires de costume (couronne de galette des rois, bonnets de marin, casques de fantaisie) les acteurs papillonnent à la poursuite les uns des autres, de l’amour, du pouvoir et de leur propre identité patronymique ou sexuelle dans cette étrange pièce de Kasem Trebeschina où l’errance, la l’égarement et les frayeurs de La forêt gagnent également le public. À la question du cyclope Polyphème : « Qui es-tu ? » Ulysse répond : « Mon nom est personne. » Dans cette pièce qui évoque par bien des aspects la forêt shakespearienne d’Illyrie et ses chassés-croisés d’amoureux et de rois en exil, c’est la question de l’identité du personnage que la mise en espace de Cyril interroge. Comédiens en errance qui s’emparent du réel et des objets qui les entourent pour devenir personnages. Mais Ulysse comme Hamlet ne sait pas qui il est vraiment et moins encore ce qu’il désire, ce qui le fait progresser dans la forêt de son naufrage : l’amour de Nausicaa, la reconnaissance d’Eumée ou l’impatience des marins pressés de rentrer à la maison ?

Après la répétition, chantier en cours qui se conclura par un changement de dispositif scénographique, Cyril m’explique son intérêt pour la pièce et pour la légende d’Ulysse. L’œuvre du dramatique albanais n’est qu’une étape dans son parcours, une mise à l’épreuve susceptible de nourrir un projet de théâtre de plage dont le sujet sera l’Odyssée.

Ce sont les dernières heures que je passe rue Hennel dans le cadre de ma résidence à la Maison d’Europe et d’Orient dont les deux mois prévus se sont un peu étirés et se poursuivront jusqu’en juin. L’heure de dresser un petit bilan en compagnie de Dominique dans un bistrot voisin tenu par un Chinois. L’heure de la séparation en douceur et des projets à pérenniser, des dossiers à synthétiser, des amitiés à préserver.

Après Trebeshina, c’est l’heure de Dervishi, un autre grand bonhomme de la scène albanaise (en l’occurrence kosovare ) avec une pièce monumentale : Au seuil de la désolation. Une toute autre complexité inspirée de la légende balkanique de Constantin et Doruntine. Fidèle à sa promesse à sa mère (la bessa : cette parole inviolable qui engage au-delà de la mort), le Joueur (et ses huit avatars) sort de sa tombe, traverse les siècles pour retrouver sa sœur qu’il se montre incapable de reconnaître, se condamnant ainsi à un éternel recommencement. La métaphore est simple : la mère est la nation (sa Matrie selon l’expression de Dominique) et la sœur tant recherchée, indéfiniment invisible, n’est autre que la liberté. Le héros écrivain ne réussira pas à rendre à son pays la liberté perdue, il ne fera que rencontrer la méchanceté et la bêtise, la corruption des hommes. Comme Dervishi le dénonce lui-même lors d’un de ses derniers interviews avec une désillusion teintée de misanthropie : "On n’invente pas un homme nouveau, on ne fait qu’essayer de le changer à partir de ce qu’il est."

La lecture proposée par Arben et par son équipe est bien tenue et très vivante. Elle s’intéresse surtout à la première des neuf pièces qui compose le polyptique de Dervishi. Elle impose le thème du revenant. Le Joueur y apparaît en piteux état, dans le pyjama où le fossoyeur l’a porté autrefois en terre. La pièce commence où elle s’achève et le héros rasé, lavé, baptisé dans le contenu d’un pot de chambre peut entamer un autre cercle. À la manière du chasseur Gracchus entraîné sur sa barque entre les deux rives de l’Achéron, (mais cette auberge kosovare a sans doute quelques parentés avec celle du Château de Kafka) le joueur est condamné à revivre indéfiniment sa mort. Une vraie poésie nimbée d’un mystère insondable.
Le document exceptionnel du dernier interview de Teki Dervishi nous fait entendre le poète dans sa langue, dans ses analyses et dans ses coups de gueule concernant la politique culturelle de son pays, lui qui fut durant quelques temps le directeur charismatique et peu facile à manœuvrer du Théâtre National du Kosovo à Pristina.. Pendant sa projection, une jeune femme brune au premier rang ne peut contenir ses larmes. Elle est la fille de Dervishi.

La soirée se termine par une discussion et les lumières d’Arben, d’Anne-Marie la co-traductrice, de Dominique et du documentariste dont j’ai oublié le prénom fournissent quelques explications utiles pour saisir l’importance et le sens de ce monument de la littérature dramatique albanaise.

9 décembre 2011
T T+