Pierre Bergounioux / "Jusqu'à Faulkner" et "L'Héritage"


petit bonheur en douce c'est la joie du piratage, ne pas aller le crier sur les toits...

donc, dans 48h, soit le mercredi 9 octobre, dans votre librairie préférée, un petit livre bleu sombre très élégant, chez Gallimard collection "L'un et l'autre", et selon le principe de la collection, le nom de l'auteur est associé à un autre nom:
Michon à Rimbaud pour "Rimbaud le Fils"
Delay à Nerval pour "Dit Nerval"
pour une dérive qui peut s'avérer très libre : Pierre Michon ne souhaitait-il pas écrire un livre sur le frère aîné d'Arthur Rimbaud, et parce qu'il n'avait pas paru au chapitre XI, avait accepté que ce qui s'écrivait de Rimbaud à sa mère en fasse son corps d'écriture? et chez Florence Delay, le prénom Jean du père ne concernait pas que Gérard Labrunie -

celui qui paraît mercredi s'intitule "Jusqu'à Faulkner" et l'auteur c'est Pierre Bergounioux
mais pas un Bergounioux de plus - comme une explication au plus central, avec des forces de chair, et une dette qu'on règle - pas un livre intellectuel - plutôt une prise à bras le corps de ces deux types que tout oppose, et l'Américain ne cède pas facilement

reste le combat, et que Bergounioux, même à nous ses amis, semble s'y élever d'un nouveau souffle (je parle tranquille, il n'a toujours pas Internet)

paradoxalement, Proust et Kafka, ou Joyce, semblent des fantômes toujours présents, comme s'ils arbitraient, dans la poussière remuée, cet affrontement - mais on croise aussi Einstein, ou Alain-Fournier, ou Marx

je me permets, deux jours avant la sortie, d'en scanner un passage, vers le premier tiers du livre, où la description du plateau de Millevaches vient se superposer à celle du village de William Faulkner, et qui est bien emblématique de cet affrontement physique, qui ne se règle que dans la littérature

après, il vous faudra patienter un mois, puisque le 12 novembre c'est aux éditions Flohic, dans la collection "Les Singuliers" (où on avait lu déjà un beau livre d'entretien avec Pascal Quignard) que paraîtra une autre empoignade, tout aussi fraternelle, et à laquelle je ne connais pas de précédent : Pierre Bergounioux a choisi pour l'interroger, alors que toute son oeuvre naît dans le prisme autobiographique qui les expose souvent tous deux (on se souvient des deux enfants à l'arrière de la 4CV Renault, les chrysanthèmes dans le coffre avant, au début de la Toussaint), son frère Gabriel, linguiste à l'université d'Orléans -

"Pierre et Gabriel Bergounioux poursuivent l’entretien qu’ils ont ébauché dès l’enfance, pour relever les contours de l’expérience qui les a définitivement marqués : celle de l’intrusion du dehors dans les univers clos et immobiles de leur Corrèze natale, dans les années 60.
" Le réel et la fiction, entre lesquels se partage l’activité narrative, sont les visages opposés d’une même expérience. Ecrire revient à disputer leur nom à des choses muettes, hostiles, à rompre la servitude où elles nous tiennent aussi longtemps qu’on ne les a pas transférées dans l’ordre du langage, élucidées. "
Comme tous les livres de son œuvre, les propos de Bergounioux – qui n’avait jamais autant révélé sur lui-même et sur l’essence de l’écriture – affectent ce que nous pensions et changent ce que nous sommes."

on reviendra bien sûr dans le site sur ces deux livres - le dossier Bergounioux (contributions d'Yves Charnet, Jean Renault, Antoine Spire, avec des inédits) est bien sûr à jour et ouvert...
<http://www.remue.net/cont/bergounioux.html>

pour remue.net, François Bon

et message perso :
- demain à Nantes, mardi 8 à 19h, au Lieu Unique, en partenariat avec Vents d'Ouest, le DJ maison organise 2 heures non-stop d'extraits musicaux et vidéos ou images pris à l'histoire musicale des Rolling Stones et j'improvise en direct, sans notes, au micro, en non stop aussi, en fonction de ce qu'on voit et entend - on devrait s'amuser, en tout cas ce sera une première pour la forme - LU, après Pascal Quignard et moi-même, reçoit ensuite Antoine Volodine (le 15 octobre) et Leslie Kaplan (le 24)
<http://www.lelieuunique.com/SAISON/0203/1/OCT_LIVRELU/lelivrelu10_02.html>
- un grand merci à ceux et celles d'entre vous qui se sont déplacés dès cette première semaine au Studio Théâtre de la Comédie française pour "Quatre avec le mort" et m'ont envoyé un message - c'est à 18h30 tous les soirs, voir
<http://www.remue.net/fb/THquatre.html>

 

Pierre Bergounioux / Jusqu'à Faulkner / un extrait
À côté des signes éclatants qui marquent les tournants de l'histoire, trônes renversés, fusillades, hommes nouveaux, proclamations, décrets, drapeaux rouges accrochés aux balcons des palais, d'autres affectent, sans bruit, le cours insensible de l'existence. Aussi longtemps que l'Europe a été le centre du monde, l'écrivain fut plutôt un citadin à l'élégance raffinée, ouvert aux idées générales, avec un certain tour de pensée. Lorsqu'elles sont expressément conçues pour notre confort et nos aises, les choses communiquent un peu de leur agrément aux impressions qu'on en retire et, de là, aux réflexions que celles-ci nous inspirent. On met rarement le nez dehors, dans les livres de Kafka, et dans ceux de Proust, encore moins. Lorsqu'on s'y hasarde, quelles précautions ne prend-on pas, à quels périls ne se sent-on pas exposé? Quant à Joyce, avec ses langages bizarres, ses morceaux de philologie, bien malin qui sait où l'on est.
L'Amérique existe comme nation souveraine depuis moins d'un siècle et demi. Derrière la façade est, l'énorme arrière-pays qui s'étend jusqu'au Pacifique est encore en chantier. On vit dans l'urgence et le provisoire. Demain, on verra à bâtir de pompeux édifices à pilastres et coupoles, des monuments, des musées, à dresser des statues équestres. Pour l'heure, on exploite les bonnes terres. On extrait les minerais, le charbon, le pétrole du sol vierge. On réalise l'accumulation primitive. Les immigrants ont apporté dans leurs fourgons les dispositions rationnelles de l'Europe, la Bible, l'esprit d'entreprise, les principes de la démocratie, les armes à feu et la machine à vapeur, les premiers appareils photographiques. Grâce à ces derniers, on peut se faire une idée de ce à quoi ressemble un bourg quelconque d'un quelconque État du Midwest ou du Sud profond, au début du w siècle. C'est partout pareil, des baraques en planches que prolonge, parfois, en visière, une véranda, deux ou trois pourvues d'une avancée à fronton triangulaire et colonnes doriques tirées d'un sapin dont la résine, aux jours chauds, perle à travers la peinture, le magasin général où l'on trouve le minimum vital, les outils, les cartouches, des enclumes, des vêtements en toile " bleu de Gênes ", du savon, de robustes chaussures - mais un gosse sur deux est encore pieds nus sur la photo de classe où l'on voit, au deuxième rang, à gauche, William Cuthbert Faulkner, à l'Oxford Graded School, en 1908 -, des onguents pour le bétail, le journal local, s'il existe et, bien sûr, les derniers potins. À côté, la forge, sur laquelle empiète l'atelier de mécanique pour les Ford T, hautes sur pattes, qui commencent à concurrencer chevaux et mulets. En face, la cafétéria qui débite la nourriture standardisée, les boissons industrielles, au goût médicinal, qu'avalent debout des gens toujours pressés. La rue principale est goudronnée mais sans soin et le revêtement s'interrompt avant même qu'elle soit sortie du bourg. Un réservoir en grosse tôle rivetée est fiché sur quatre pieux entretoisés. Le nom du patelin - Oxford - est écrit dessus pour qui, traversant la contrée plantée à intervalles plus ou moins réguliers d'identiques caisses à savon et peu soucieux de lever le pied, se demanderait au passage où il peut bien se trouver. Sur ce décor qui n'est qu'un décor, un ciel plat, strié de câbles électriques et télégraphiques qui fuient en ondoyant vers les champs de coton, le marais où des arbres drapés de lianes, spectraux, esquissent des gestes de menace. Une partie de la population est noire. C'est tout.
On trouverait sans mal l'équivalent français d'un trou pareil mais il en différerait sur deux points. D'abord, il serait en pierre ou en brique, massé autour d'une place ombragée d'ormes séculaires avec une chapelle romane en léger retrait, un manoir XVIIe à fenêtres cintrées, balustres, orangerie désaffectée, toiture à l'italienne, blason, ou les restes confus d'un château fort. Ensuite, on chercherait en vain quelqu'un qui songe à écrire dans ce cadre champêtre et qui se demande, de surcroît, comment s'y prendre pour que la réalité supposée crève l'image imparfaite, dépassée, qu'elle a reçue, jusqu'ici, sur la page, dans l'ordre de l'écrit. Bien sûr, il n'y a pas que dans un hameau poussiéreux, sous son réservoir, qu'on se pose la question. Elle tourmente quelques esprits des premières métropoles, sur la côte atlantique. Mais la nouveauté, l'hérésie, c'est qu'on y songe dans une communauté de quelques centaines d'âmes dont la moitié, sans parler des Noirs, sont analphabètes, les autres, trouvant dans la Bible les lumières et les consolations que des gens moins occupés, plus raffinés, recherchent dans de vastes bibliothèques. C'est pourquoi il semble exclu, a priori, qu'il sorte jamais rien de sérieux d'un encrier, à Oxford (Mississippi). À la rusticité de cette vie pionnière, encore, répond la grossièreté des esprits, bruts de sciage, eux aussi, qui dorment comme des bûches dans leurs cabanes en planches après avoir transpiré toute la journée dans la poussière des cotonniers. Ils sont aux antipodes, à peu près, des grands sorciers délicats et pulmoniques de l'Europe, qui ont réduit en cendres la littérature après l'avoir portée à son ultime degré d'incandescence. Joyce a été formé par les jésuites, Proust au lycée Condorcet puis à la Sorbonne, Kafka s'est trouvé au confluent de deux cultures majeures, judaïque et germanique. Leur goût s'est formé au contact de choses suaves, mobilier Louis XVI et Directoire, chinoiseries, orchidées, haute couture, tapis persans, calorifères, tableaux de Renoir, musique de Fauré, Comédie-Française, vin de Champagne et vieux bourgogne, bœuf miroton ou poisson de l'Elbe, Venise, Cabourg, pour Proust, pour Joyce, Zurich, Trieste, où l'a précédé Stendhal, après la pluvieuse Irlande. On ne fait qu'intérioriser l'extérieur.
Il n'est pas concevable qu'un livre voie le jour, vers 1925, à Millevaches, par exemple. Ça existe. C'est aussi peuplé qu'Oxford, guère moins périphérique et en tout état de cause solidement bâti en moellons de granit équarri, coiffé d'ardoise. On peut s'y rappeler le glorieux XIle siècle, quand la littérature sortit du coma où l'avaient jetée les grandes invasions et balbutia les mots du réveil en langue limousine. C'est là que Bernard de Ventadour et Bertran de Born, le théorbe à 1) épaule, cherchèrent sous la feuillée les tropes dont ils orneraient le corps blasonné des châtelaines à hennin, la chevauchée belliqueuse du roi Richard, que la mort guette du haut des tours de Châlus.
Lorsqu'un cultivateur du Mississippi, les reins brisés, relève la tête, c'est la forêt primaire, toute proche, les eaux stagnantes en terrain plat - traduction approximative du mot chicksaw Yoknpatawpha - que rencontrent ses yeux brouillés de sueur. Il n'a que faire de ce qui fut avant. C'est l'avenir qui le préoccupe. Il a des traites à honorer, l'égreneuse à coton, les semences, une moitié de mulet. Il abandonne aux oisifs fortunés, aux Européens valétudinaires, insomniaques et blafards, le soin d'explorer, si ça leur chante, les chambres de l'enfance, les châteaux, une Amérique de rêve, ou de cauchemar, le sédiment des langues mortes. Son histoire à lui se ramène à la comptabilité en partie double de l'exploitation qu'il a prise à bail. Elle lui dicte sa conduite heure par heure, jour après jour. Quand il aura remboursé le dernier cent à la banque, qui ne diffère des caisses en bois disposées de part et d'autre de la rue centrale que par l'écriteau cloué sur la porte et, à partir d'une certaine époque, par la plante verte qui, aux dires de Faulkner, obstrue à moitié l'entrée, il avisera. Le soleil s'est enfoncé dans le marais. Il est temps d'aller se coucher.
Faulkner répétera que l'artiste n'a pas sa place en Amérique, non plus qu'aucune qualité de l'esprit humain - ce sont ses termes. Il n'y a que le succès, qui s'évalue en dollars. Lorsqu'il a lui-même terminé sa journée, ses voisins la leur et qu'ils ne sont pas suffisamment fatigués pour s'endormir assis, à la table de travail, ou debout, appuyés aux mancherons de la charrue, derrière les mulets à l’ancre, ils se retrouvent sous un auvent et parlent chasse, chiens, chevaux, un verre de gnôle à la main.
Une dernière chose. C'est le passé de la littérature, son histoire propre, dont l'importance a crû au point d'étouffer le présent. À l'origine, elle naît du fracas des batailles, de la fureur des éléments, de ce qui, par essence, l’empêche, la nie. Ensuite, elle doit compter avec elle-même, avec la succession des formes qu'elle a revêtues. La grande narration européenne semble parvenue au terme de son histoire si, du moins, on fait sien le motif spiralé qu'a tracé le vieil Hegel, la fin renouant avec l'origine, l'origine préfigurant la fin. Ulysse, L'Odyssée. Son ampleur, sa puissance, son exactitude ont atteint un degré de perfection au-delà duquel tout semble s'être brouillé, défait tandis que le monde, l'histoire poursuivaient leur cours impétueux, cataclysmique. Les meilleurs, les plus subtils des esprits ont constaté que les moyens accumulés ne répondent plus à ce qui se passe ou que les événements - cela revient rigoureusement au même - échappent aux catégories de pensée qui leur avaient conféré, jusqu'ici, leur sens.
Lorsque les poitrinaires géniaux qui ont illuminé Paris et Prague s'éteignent, Faulkner a vingt-cinq ans. Comme un certain nombre de jeunes gens de la classe moyenne, il a tergiversé au seuil de la vie sérieuse. Il occupe à temps partiel divers petits emplois, loge chez ses parents, compose des vers saturniens surchargés de symboles. The New Republic a publié en 1919 sa première œuvre littéraire, Le Faune de marbre. Il a suivi quelques cours à l'université du Mississippi en 1920 mais, de son propre aveu, l'étude ne lui convenait pas. Il a lu au hasard, travaillé quelque temps à New York au rayon de la librairie d'un grand magasin, regagné Oxford où il donne des comptes rendus de lecture à la presse locale. 1925 le trouve à La Nouvelle Orléans dans l'entourage de Sherwood Anderson. En mai, il termine un roman, Monnaie de singe, comme il s'en écrit une dizaine de milliers chaque année. Il raconte à qui veut bien l'entendre qu'il a volé sous les couleurs du Royal Flying Corps. Il aurait même été blessé au combat et porterait une plaque d'acier vissée à l'intérieur du crâne. Avec son mètre soixante-sept, il poursuit de tremblantes assiduités Estelle Oldham puis Helen Baird qui lui refusent catégoriquement leur main. Épouser Bill, sa paresse, ses histoires, ses tourments alexandrins, ses gueules de bois! En juillet, il embarque sur le cargo West Iris à destination de Gênes.
Hormis les deux dernières pages de Sanctuaire, qu'il situera dans le jardin du Luxembourg, le bénéfice du voyage est difficile à apprécier. Des six mois que Faulkner a passés entre l'Italie, la France et l'Angleterre, l'important n'est pas qu'il ait vu Pavie, Milan, Paris où l'on ne saura sans doute jamais s'il a réellement fait l'effort d'aller regarder Joyce au café que celui-ci fréquentait, Rethondes) Compiègne et Londres. L’important, c'est que du temps passe, où que ce soit, à quoi que ce puisse être. Pour des raisons qui tiennent à son objet même, à la vie, la grande prose veut des hommes faits, formés à son école et non pas, par exemple, des collégiens. On est parfois capable, à dix-sept ans, de fulgurations au contact galvanique des choses. Des torrents d'étincelles peuvent jaillir du pavé des routes, du rythme binaire des roues des trains à la jointure des rails, un chant pur, extasié naître des tendres bois de noisetiers, sous la lessive d'or du couchant. La poésie a partie liée avec le matin, l'émoi, la révélation. Lorsque se dissipe l'ivresse sans vin de l'adolescence et que, par extraordinaire, on l'a dite dans l'instant qu'elle durait, la retombée laisse sans voix. Il y a une saison pour écrire de certains vers, passé laquelle il serait puéril de continuer. On n'est plus le même. On passe à autre chose. Le poème est elliptique, interstitiel. Peu de monde sur son chemin, des présences plus rêvées que réelles, " la fin du monde en avançant ". L’ennemi, c'est le temps. Pour les raconteurs d'histoire, c'est l'inverse. Ils peuvent bien avoir le pressentiment du monde dont ils ont reçu, inexplicablement, la clé. Sa lourde porte est loin, encore. Ils ont du chemin à parcourir, un certain nombre d'expériences à faire, des vérifications à effectuer, celles-là même dont meurt la poésie, l'étroitesse de la vie quotidienne, le travail à heures fixes dans une administration, aux champs, à l'atelier, les hommes réels, les lieux habités. Les exceptions ne sont qu'apparentes. Le roman de la Belle Époque est un rêve. Sous la blouse fripée d'Augustin Meaulnes se cache le gilet de soie. La route de la gare de Sainte-Agathe bifurque très vite vers le domaine mystérieux. La lueur verte, magique, qui troue la nuit campagnarde de décembre, le grand écolier l'a vue autrefois, en songe. Et puis Alain-Fournier ne durera guère. Il le sait. L’orage s'amoncelle sur cet été - celui de 1913 - comme il n'y en aura jamais plus. Il se hâte, met le point final, enfile l'uniforme voyant de l'infanterie et s'évanouit à son tour comme un rêve, au premier jour de l'automne 1914, dans les bois de SaintRémy-la-Calonne.
Le mieux que puisse faire Faulkner, vers 1925, c'est de tuer le temps, d'accéder par l'opération de celui-ci, à l'âge où l'on a fini par relever les contours de la nécessité, par connaître le poids de la réalité. Ce n'est pas avant la trentaine, semble-t-il, qu'on y parvient, quoi que l'on fasse, quand même on essaierait de brûler les étapes. À la Noël, notre vagabond a regagné la maison. C'est d'une encre encore saturée de symboles, de littérature qu'il écrit Mayday, où la Faim et la Mort sont personnifiées, puis Moustiques, qu'il termine à Pascagoula, en septembre. L’année de ses trente ans, 1927, est féconde et décevante. Il bousille en trente pages intitulées Father Abraham la future saga des Snopes, écrit Étendards dans la poussière, dont Boni et Liveright, qui ont imprimé Moustiques l'année précédente, ne veulent pas. Nous voici en 1928, au printemps. Faulkner trace soigneusement le titre - Twilight - de ce qui n'est dans son esprit qu'une nouvelle. Comme il le confirmera trente ans plus tard, à sa manière, il l'écrit une première fois du point de vue de Benjy, et ça ne va pas. Une deuxième version des faits, puis une troisième attribuées à des personnages différents ne le satisfont pas non plus. Conclusion (de 1958) : c'est un livre raté. Et c'est vrai parce que c'est du haut de ses soixante ans qu'il juge ce qu'il a fait à trente, que la réussite énorme, peut-être définitive, qui occupe l'intervalle l'autorise à considérer sereinement son ultime échec, dont il a tenu à très peu de chose, à un rien de temps, encore, qu'il ne soit une réussite. Faulkner n'a-t-il pas prétendu, un instant auparavant, que personne ne pourrait jamais rien lui dire, s'agissant de son oeuvre, qu'il ne sût déjà?
© Pierre Bergounioux - Gallimard, collection "L'un et l'autre"