Anne Savelli / Fenêtres - open space

le début d'un texte en cours (les 9 premières semaines) d'un texte d'Anne Savelli, nouvelle marque sur remue.net de ce que Perec a ouvert comme pistes à nos écritures ? "l s'agit d'un texte à mi-chemin entre la littérature à contraintes et l'auto-fiction (mais si..!). Le récit se déroule systématiquement entre Colonel Fabien et Barbès, à Paris."

e-mail / courrier pour Anne Savelli

sommaire revue en ligne
retour remue.net

Le seul endroit où l’on était chez soi finalement c’était là, dans le balancement, d’un côté du wagon ou de l’autre, entre Colonel Fabien et Courcelles. Le seul moment de la journée où l’on pouvait lire c’était sur la banquette, à côté de la vitre, durant les vingt minutes que durait le trajet. Alors, écrire... Décider de faire la part en se calant sur le métro lui-même, écrire tant qu’il est aérien, dans la descente ouvrir son livre.

Dix minutes que la saleté de la vitre et la clarté du ciel solidifient : tant mieux. S’y recroqueviller, dans ces recoins où la rue n’a plus prise. On n’a plus devant soi ni genoux ni visages ; fenêtres, bow-window, open-space, des noms viennent dans les deux langues, sans raison, qu’il faut laisser filer ; aux balcons s’entasse ce que les autres veulent montrer, ce qui gêne. Briques, vélos, une femme apparaît en maillot ; ailleurs on préfère les lignes de fuite, le miroitement, l’espace perdu.

Minutes type :
Mardi La journée stratégique commence. Ne pas oublier le carnet lorsque l’on change de sac, joindre deux ou trois feutres, marcher jusqu’au bout du quai parce qu’il y a moins de monde (alors que l’on entre et que l’on sort en tête), repérer une place près de la fenêtre (c’est raté), attendre s’il le faut plusieurs rames (pas toujours), sortir vite le carnet et là tout est possible, repérer une fenêtre ou un rideau rayé, une persienne, tout, rien, des formes, des ombres, des visages. Fermer le carnet au moment où le métro s’enfonce, sortir un livre. Une femme coincée sur son bout de balcon entre lessive et parabole, son arbre de vie, la chambre des enfants ; la verrière, les câbles, les briques, le Louxor fermé, le chat jaune et puis rien.
Un jour on ne peut plus tendre le cou davantage. Ce n’est pas qu’on ait mal : il n’y a plus rien à voir. Il faut fixer ailleurs ses points d’appui.
On vous y oblige, comme ça se trouve. Comme ça se trouve.
Ca tombe comme ça.
Un mois de préavis pour mettre le point final.

Première semaine : aperçus
Lundi Elles sont murées. Ils ont donc percé un trou au centre des fenêtres. Lorsqu’ils reviennent et s’il ne fait pas nuit, le ta-doum ta-doum du métro aérien strie le cube de lumière de leur chambre squattée.
Mardi Fenêtre à demi-ouverte sur un lavabo rose orange. Quelle comédie s’y trame, quel tragédie a déjà eu lieu ? Rêvons un peu en attendant la rame.
Mercredi Fenêtre à carreaux disjoints, peut-être juxtaposés, passant inaperçue à la station Jaurès. Dans le cadre l’ombre d’une vieille dame, sourde à la stridulation du rail.
Jeudi Fenêtre perdue dans la barre HLM qui biffe le paysage. Une fait ses vitres à huit heures comme si l’avenue et le train n’allaient pas les couvrir de poussière.
Vendredi Fenêtre que j’aime à Barbès, forêt vierge et lierre à foison, tombé du balcon la tête la première.

Deuxième semaine : ailleurs
Lundi Un immeuble moderne aux grands volets de bois encore fermés sur une façade très blanche. Tout cela tu, un chalet cubique à Jaurès.
Mardi Premier mai, rideau.
Mercredi Pas de fenêtre aujourd’hui non plus. Ni chambre ni maison mais un champ jaune sous le ciel bleu (facile). Quelqu’un au centre et les insectes.
Jeudi Le gris bleuté de l’orage file le long des vitres teintées, hachure les ardoises au pinceau, réapparaît à Gare de l’Est et s’oublie sous un projecteur.
Vendredi Un immeuble qui fut majestueux. Droite et digne marquise, je ne sais pas te parler, sors du cadre.

Troisième semaine : des odeurs
Lundi Une de ces fenêtres donnant sur les voies de la gare du Nord, là où les immeubles se serrent, se ressemblent et manquent de tomber brisés sur les rails. Leurs habitants, des plongeurs en apnée dans le tremblement, forcés d’aimer ou de haïr les trains dès la naissance. Quels rêves s’y fabriquent, où sont leurs chambres?
Lundi bis Fenêtre incrustée dans la pierre, rurale, de bagne, fenêtre de Monte Christo donnant à son tour sur la gare face aux immeubles clonés plus haut.
Mardi De la voiture, 8 mai oblige, mais le trajet est le même. Une femme de profil se penche pour boucler sa valise dans une pièce sombre du premier étage. Souvenirs assourdis de Béziers, rideaux, voilages, voitures faisant vibrer les vitres.
Mercredi Un monde fou ce matin. Quelle fenêtre va apparaître au delà des visages, des métros que l’on croise ? Une ligne pure, aquatique puis un panier d’osier, le reflet file et je ne retiens rien. Une voisine du haut de l’œil me scrute. Fesse à demi sur le siège, vite, la gare.
Jeudi Trouver une fenêtre transversale alors que l’air sent le savon, le muguet. Un vitrail noir domine l’eau placide du canal, une église du Xe jamais vue sous cet angle.
Vendredi Comme le narrateur de la Recherche, courir des deux côtés du train sans pouvoir choisir. C’est le premier très beau jour de l’année et les Orgues se volatilisent sous les arbres. Même les immeubles de Stalingrad ont des accents romains. Les gares se joignent dans un seul mouvement du rail.

Quatrième semaine : échappées
Lundi J’ai déjà dit les fenêtres de bagne mais en voilà encore donnant sur un tag disproportionné. Ecluses, pavé lustré, il pleut. Je vais au travail pour savoir combien de mes collègues ont été licenciés vendredi. Moi j’y échappe et c’est pourquoi je peux continuer à écrire sur les gares, le temps et les fenêtres.
Mardi Fenêtre fonctionnelle ce matin, simple ou double vitrage, neuve ou non, réparée au scotch, cachée sous un rideau de lierre qui refuse le décor. Fenêtre sans reflet, de bureau, d’hôpital, open-space. De l’hôpital j’aurai à dire, mais quand ?
Mercredi Des espaliers à vif, l’espoir d’y faire pousser des plantes. La fenêtre donne sur la voie, donne à voir une vie de métro sans faire un pas dehors.
Jeudi Un grand contrôleur chauve voit surgir dans la rame ses démons et fantômes. Il se voudrait compact mais il s’émiette. Il s’éparpille et se disperse jusqu’à disparaître à jamais en station souterraine, des amendes plein la tête.
Vendredi Une fenêtre anglaise au rez-de-chaussée. A sa poignée un panier rond laisse échapper le saugrenu et le douillet, Barbara Pym et le Swinging London.

Cinquième semaine : le haut/le bas/le fragile
Lundi Ciel impeccable, rideaux tirés, façades et vitres nettes. Même le quai de Stalingrad n’accuse aucun mégot de trop. Prendre ce train, là, tout de suite, foncer à l’hôpital et s’y casser la jambe. Lundi, jour officiel des licenciements.
Mardi Les vitres teintées de l’immeuble de bureaux A reflètent les vitres teintées de l’immeuble de bureaux B. Les employés de l’immeuble A se regardent-ils travailler dans le reflet tendu ? Le métro aérien trouble-t-il les sosies qu’il sépare ? Subtil décalage des passagers inattentifs, bientôt assis et attablés de même.
Mercredi Pour réussir à voir ce que cache cette fenêtre, il faudrait allonger le cou et contourner le métro d’en face, sauter par dessus la rambarde et attendre le moment où le soleil entrera dans la chambre. S’il arrive.
Jeudi De la voiture encore, à la même heure mais sur un trajet différent. Tout voir brusquement à raz de terre, l’Art nouveau, la dentelle aux rideaux, les rideaux de fer et les Buttes Chaumont (un crâne d’herbe).
Vendredi Cheminée de laque sur un ciel limpide.

Sixième semaine : des transparences
Lundi Eclosion de géraniums rouges à Jaurès et jardin tropical dans l’encadrement d’une chambre de bonne. Tout a fleuri en trois jours.
Mardi Un ciel blanc de chaleur, déjà, des jointures que l’on serre. Dans le virage qui mène à Stalingrad un store enrouleur me fait de l’œil (c’est possible). Je prends ce vélo suspendu au balcon du cinquième et hop, à la mer. J’emporte la gare et les rails au cas où et cette cheminée de nickel. La superposition des façades opposées dans un reflet de vitre est encore balnéaire.
Mercredi A Stalingrad, le vitrail dépoli cache et révèle les terrains vagues, les façades décrépies. A la Chapelle, une baie transparente laisse éclore les arbres, oublier la misère. Pour ce matin, j’ai deux chaussettes pendues par les talons.
Jeudi Façades atones, balcons torsadés. Dernier jour de l’été au mois de mai. Pourquoi le vert des arbres, le bleu du ciel s’accordent-ils ?
Vendredi Une vitre réfléchie assène son velouté au mur du dessous, qui traîne sa lèpre le long du quai. Je suis belle et je t’emmerde, dit-elle. J’ai des locataires d’Atlantique, toi tu attires les rats. Rien à dire.

Septième semaine : transformations
Lundi pentecôté. Chat aérien, enfant volant.
Mardi Ma fenêtre balnéaire est jumelée à l’immeuble A, je m’en rends compte soudain, et la façade romaine apparaît à nouveau, le temps d’été sans doute. Brume blanche, une belle en maillot mauve se cogne à la vitre pour tirer le rideau.
Mercredi d’otite et d’angine, donc de jeux sans fenêtre.
Jeudi Les voitures à l’arrêt se gondolent, les tours s’allègent et le ciel se déploie. Dix par dix défilent des vies aux rideaux entrouverts. La fuite vers l’avant/vers l’arrière étire et déforme la ville.
Vendredi Vue nette ce matin, ciel bas et briques. Dans le tournant, dos à Montmartre, cheminées bec pincé. Le métro s’arrête, une fenêtre ouverte et sur la table n’importe quel objet mais d’un bleu, le plus beau du monde, paisible et troublant, le bleu ultime, le résumé de tous les bleus.

Huitième semaine : contrastes
Lundi Les fenêtres qui cernent la " pharmacie des trois arrondissements " seront bientôt murées. Une belle femme rousse à vélo nous regarde filer.
Mardi Résister à la violence de la ville, s’abstraire des cris sans fermer les yeux et laisser glisser le regard jusqu’à loin – les rails sont faits pour ça. Au delà, lorsque la ville devient purement géométrique, détachée de l’intime, dévisager le tableau et tendre tous ses muscles, tout son poids vers ce qui veut bien s’offrir. Mais quoi ?
Mercredi Le métro s’immobilise devant un balcon fleuri et sa jardinière, une vaste dame rose à l’air calme. Dans le wagon, un homme couvert de peinture mastique de l’air et tressaille. Pour lui-même, ce cri : " Sueurs froides " !
Jeudi Il a déjà les mains dans la coupe et la colle, l’homme de Mondial Moquette dont le visage absorbe l’ombre. Huit heures, lumière artificielle, dehors l’été rayonne.
Vendredi Un après-midi, sens inverse. Tati-Rose se soulève, strié par le métro, la Goutte d’Or dégringole en paliers vers Jaurès tandis je lance la tête vers la fenêtre qui m’intéresse, la grande carrée vendue il y a deux semaines. Quels travaux le propriétaire a-t-il mis en route ? Trop tard, trop vite.

Neuvième semaine : pause
Semaine libre sans fenêtre ni métro ni trajet ou avec, c’est au choix.
Lundi La sinueuse odeur du bouquet de seringa posé sur mon bureau. Sinon, sommeil.
Mardi Jour de la table de café en terrasse, une jaune à motifs provençaux à même la surface, devant l’entrée des Buttes Chaumont. Un matin d’été où, puisqu’on ne doit rien à personne et surtout pas son temps, on examine les arbres détachés du ciel, l’angle d’un toit avec sa cheminée. On pense à peine à poster sa lettre.
Mercredi Dans la préface de Jean Santeuil, Proust invente devant l’œil de son narrateur un personnage d’écrivain et le montre au travail dans un phare, revenant chaque soir heureux et rieur, content du lieu qui l’inspire et de son histoire qui avance. L’écrivain de papier élabore l’histoire de Santeuil et Proust le laisse faire pour dire, lui, la douceur du phare et les noyades des oies.
Ce matin je ne parle ni des tables jaunes en terrasse ni de l’éblouissante lumière de juin, ni de l’entrée des Buttes couronnée par des arbres dont je décide de connaître tous les noms avant la fin de la semaine, ni de la lenteur du tempo, moins encore du fleuriste ombragé ou du jardin médicinal que l’on devine derrière le mur de l’hôpital Rothschild. Je pense au phare et je le perds de vue.
Arrivée près du parc, j’appelle marronniers les platanes de l’avenue avant de découvrir un vrai marronnier près de l’entrée. Oh, ah, enfin. Bousculade, applaudissements, lancé de fusées. Des bosquets et des arbres anonymes aux milliers de nuances, feuilles cannelées, dentelées, simples, frangées, lisses ou piquantes, saoulent. Elles s’amoncellent encore mais sans plus se fondre comme avant, quand j’étais sans mots.
Les pins sur fond bleu, les platanes aux petites feuilles drues me rappellent le parc de Lisbonne dans lequel j’ai voulu brusquement tout nommer, du banc où j’étais assise.
L’air est doux, personne ne sait où je suis, la ville hisse un ou deux toits entre les frênes ou les cèdres que je crois distinguer. Combien de temps pour les apprivoiser ? Des conversations quotidiennes, touristiques ou moqueuses, des confidences, des injonctions, des conseils qui fusent ne m’en diront pas davantage.
Jeudi Les baies grenues du marché couvert rue de Meaux ne révèlent rien d’autre que leur translucidité, ne laissent rien imaginer ; pourtant elles cachent le marché aux poissons de Veracruz (quand on cesse les trajets on voyage) et ses étalages à l’étage. Des carcasses d’espadons les traversent, le vent du port secoue les carreaux, lisse les vitres.
Vendredi C’est alors que l’histoire continue de s’écrire sans que l’auteur(e), abruti(e) par la chaleur de l’été et la vacuité du monde, par ses désirs inassouvis et l’accélération de la circulation - pourtant fluide pour la saison – le ménage, le ronron de l’ordinateur, sa nuque douloureuse, ses lacunes, vissé(e) à sa fenêtre, esclave du silence et du bruit, palpitant par principe, en secret, résigné(e) enfin à ne rien écrire aujourd’hui, tende la main vers son carnet et trace ne serait-ce qu’un point