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Patrice Pluyette | Carnet de route au Museum



9-13 janvier 2017 : je participe à un atelier d’identification taxonomique en malacologie (mollusques) au dernier étage d’un bâtiment du Muséum de Paris qui abriterait le laboratoire de malacologie en question si ça se disait ainsi. Mais Philippe Bouchet, malacologue mondialement reconnu avec qui je partirai à Besse en mars, m’explique qu’on ne parle pas de laboratoire, en réalité on ne dit rien, c’est simplement un étage sous les toits où sont réunis les malacologues (éventuellement UMR), un étage au parquet grinçant, labyrinthique, aux salles remplies d’étagères en bois à tiroirs, avec des bureaux, des ordinateurs, des éviers, des éprouvettes, des cartons, et beaucoup de coquilles de mollusques vides ou pleines sous pochettes transparentes accompagnées de tubes d’alcool. Dans les étages inférieurs s’affairent d’autres personnes autour des oiseaux marins, des chauves souris, des algues, des coraux je crois, à moins que ce ne soit ailleurs dans l’îlot Poliveau ou dans l’enceinte du Muséum (qui est très grand). Il y a aussi un endroit dévolu aux arthropodes (insectes, crustacés, araignées).
J’ai rendez-vous ce lundi à 14h devant l’immeuble d’entomologie au 43 rue Buffon avec Nicolas Puillandre, maître de conférence au Muséum, spécialisé en taxonomie et systématique évolutive des gastéropodes marins. Sous une pluie fine et un ciel sombre, comme ce sera le cas lors de mon retour en février (pour cette résidence de 10 mois, je me déplace de Bretagne une semaine complète par mois en louant un studio sur place, le plus près possible du Muséum pour être en immersion complète : c’est l’objectif de ma résidence : vivre une vie de scientifique et en retirer l’aspect littéraire, s’il en est, pour en témoigner dans des conférences ou des animations publiques de la région île de France), il me mène au lieu de l’atelier où ne m’ont pas attendu les six autres participants depuis le matin pour commencer à travailler. Il y a là des spécialistes du monde entier, venus de Rome, de New York, de Moscou, de Vienne, du Royaume-Uni, de Belgique. La semaine est consacrée à la famille des Térébridés (Terebridae).
Suite à des analyses moléculaires, une réidentification des spécimens qui ont été utilisés pour ces analyses est nécessaire. Nicolas a donc réuni plusieurs spécialistes pour examiner à nouveau ce matériel déjà en collection. L’atelier consistera essentiellement en des discussions sur les noms d’espèces à attribuer à tel ou tel spécimen, et sur les limites entre espèces. On se base entre autre sur la séquence ADN et la morpho-anatomie de la bête. Comme les échanges se font en anglais, j’aurai un peu de mal à suivre mais Nicolas me sert de traducteur. Je suis passionné par les noms que j’apprends et que j’extrais de leur contexte pour les noter dans mon carnet, où ils prennent leur dimension poétique : un clade, un arbre phylogénétique, une protoconque, un holotype.
Entre deux débats, je prends possession de mon bureau situé rue Cuvier, au bâtiment des reptiles et amphibiens. C’est un bureau qui ferme à clé où je vais rédiger mes notes et peut-être poursuivre l’écriture de mon roman. Le lieu est situé dans le Jardin des Plantes, et par les fenêtres me parvient le cri des grues du Paradis et des animaux de la Ménagerie. C’est impressionnant surtout la nuit.



27 février-3 mars 2017 : toujours sous un ciel bas et une pluie intermittente, pénétrante et froide, qui donne à Paris une couleur anthracite, je passe la semaine avec l’équipe des soigneurs et vétérinaires de la Ménagerie, le zoo du Jardin des Plantes. Laure Pierre-Huyet, responsable technique de l’ensemble des collections des vertébrés, me mène à Norin Chai, vétérinaire, et à Michel Saint Jalme, directeur de la Ménagerie. On m’apprend qu’une panthère est malade d’une oreille - une intervention s’impose. J’aimerais assister à l’opération mais ce sera confidentiel, jugé trop risqué. Rendez-vous est pris dès le lendemain mardi à 8h30 pour vivre dans les coulisses du zoo. C’est Gérard Dousseau qui m’accueille, chef soigneur assisté de Christelle. Je pars avec elle à la singerie pour s’assurer de la bonne santé des résidents, en particulier d’un orang-outan qui a mauvaise mine et dont elle prend la température. Visiblement il couve une petite gastro.

Sa colocataire de 43 ans, Nenette, essayera de me draguer dans l’après-midi en me soufflant sur le visage et en me tendant des bouts d’artichaut. Nous nous occupons ensuite des chevaux de Przewalskii, qui ne me draguent pas, puis Gérard nous rejoint et me fait visiter les cuisines, les congélateurs, les frigidaires, la graineterie. Nous coupons du bambou pour les pandas roux, nettoyons la cage des binturongs (anciennement cage aux ours). Gérard habite avec sa femme Danielle dans une maison du Jardin des Plantes où vivait déjà le père de celle-ci, lui-même chef soigneur, avec toute sa famille. Je passe l’après-midi avec Danielle à la faisanderie qui abrite les singes (saïmiris de Bolivie), les oiseaux et des chats marsupiaux mouchetés de Tasmanie. Puis Stéphanie me fait assister au repas des vautours. Je rends visite avant le soir au tapir malais qui, seul près du quai Saint-Bernard, déprime un peu moins depuis qu’une radio a été branchée sur RFM.
Sans rapport direct avec la Ménagerie (sauf avec la girafe Zarafa par exemple dont beaucoup de représentations existent dans les livres), le lendemain est consacré à la bibliothèque centrale du Muséum où je rencontre Joëlle Garcia, conservatrice en chef, qui me montre entre autre trésor la Salle des vélins sous hygrométrie contrôlée, avec tous les manuscrits recouverts de cuir dont certains datent du début de l’imprimerie, et beaucoup d’œuvres graphiques. C’est une des trois plus grandes bibliothèques d’Histoire naturelle du monde.
Jeudi : retour au Jardin avec la visite du Vivarium en compagnie de François Lemoine, responsable, et de Fanny. Je suis intrigué par l’axolotl (rien que le nom) découvert par Duméril au XIXème siècle, la vipère du Gabon (très dangereuse), le monstre de Gila ou héloderme (pas très sympa). Je retiens aussi les termes de Phylloméduse singe, Grenouille mousse, Grenouille cornue d’Argentine. Il règne dans les couloirs à l’arrière des cages une atmosphère moite, chaude et humide à la fois (26 ou 27 degrés) qui ne donne pas l’impression d’être au cœur de Paris, surtout en cette saison. Des araignées en liberté se promènent sous le toit de verre entre les ficus ; on entend des grillons d’élevage (élevage aussi de crickets, de souris et de blé).
Vendredi : je retrouve laure Pierre-Huyet pour explorer la zoothèque composée de souterrains à plusieurs niveaux et portes coupe-feu qui renferment toutes les collections du Muséum, naturalisées ou conservées dans du formol, pour la science ou les expositions. Certains modèles sont des cas uniques (le Dodo de l’île Maurice et le Loup de Tasmanie dans la salle du Trésor) ou des holotypes, c’est à dire qu’ils ont servi à décrire l’espèce et restent la référence absolue (comme ce panda (Ursus Aeluropus melanoleucus) que les Chinois nous envient). Nous passons ensuite près des effluves pestilentiels du macérateur, avant de rentrer dans le hangar des grands animaux (requins, baleines, éléphants) et l’atelier de taxidermie. Christophe Gottini est présent, considéré comme un des plus grands taxidermistes. Le soir, retour au zoo avec le repas des fauves à 17h. J’y entrevois Anaïs qui tentera de faire rentrer dans sa cage pour la nuit un félin récalcitrant.











19-25 mars 2017 : je rejoins une équipe de biologistes marins du Muséum de Paris dans une station biologique de Besse et Saint-Anastaise, au cœur des volcans d’Auvergne dans le Massif-Central. La station est en contrebas du village, assez isolée, et le village est peu fréquenté à cette époque de l’année. Nous sommes d’une certaine façon au bout du monde, repliés sur nous-mêmes, et ça ne me fait pas peur, j’ai déjà vécu ce genre d’expériences pour écrire : dans un monastère régulièrement, dans des chalets de montagne, des maisons de campagne – mais toujours complètement seul. Là, c’est la vie en collectivité.
Je retrouve Philippe Bouchet et Nicolas Puillandre ; découvre Philippe Maestrati, autre spécialiste mondial et baroudeur. D’autres viennent de Finlande, de Suède, de République tchèque, d’Espagne, d’Allemagne, d’Amérique, de Guadeloupe. Certains sont professeurs, chercheurs à la retraite ou naturalistes amateurs de haut niveau. Ils sont venus en train ou en camionnette louée depuis Paris, et le transport du matériel s’est fait par camion.


Objectif du séjour : trier les mollusques et les crustacés (200 000 spécimens) récoltés lors d’une grande expédition en Martinique effectuée en septembre-octobre 2016. Durée totale du séjour : 3 semaines au cours desquelles les taxonomistes travailleront jusqu’à 14 heures par jour, en chaussons (la station suit le règlement intérieur d’un chalet tout confort). Les seules pauses sont rythmées par l’heure des repas pris au restaurant Les jonquilles et le repos de la nuit. Une telle retraite, loin des rendez-vous du bureau parisien, des coups de téléphone et des dérangements, permet d’abattre en quelques semaines un travail de deux ou trois ans. Elle se répète tous les ans depuis 10 ans car les campagnes et expéditions scientifiques du Muséum ne s’arrêtent jamais (encore récemment : Papouasie Nouvelle-Guinée, Nouvelle-Calédonie, Antarctique, bientôt Afrique du sud/Madagascar). La plupart des biologistes présents participent à ces expéditions, et le récit qu’ils en font est rocambolesque. La récolte sur place se fait par dragage depuis une embarcation ou chalutage depuis un navire océanographique, plongée ou prélèvement côtier. Un tri en amont commence avant le retour en France.
La station est divisée en trois salles correspondant à trois étapes du tri. La première salle traite de la collection générale des mollusques : les spécimens ont été fixés et séchés. Penché sur une loupe binoculaire, on les classe par la coquille par famille. La taille de la coquille varie de 1/3 de millimètres à 1,20 mètres (les « bénitiers »). La deuxième salle concerne les crustacés, et notamment les crabes araignées magnifiques décrits par Mary J. Rathbun dans son livre, et les amphipodes minuscules qui vivent jusqu’à 10 000 mètres de profondeur dans tous les océans du monde et nécessitent quatre personnes (Laure Corbari, Jean-Claude Sorbe, Imma Frutos et Benoît Gouillieux) à temps plein pour les observer et les disséquer. Je participerai moi-même à une dissection. Un palpe, un article, une patte examinés au microscope optique permettront peut-être de découvrir une nouvelle espèce grâce à une clé d’identification (sorte de parcours suivi, à énigmes et à plusieurs possibilités). La troisième salle gère la collection moléculaire : les mollusques vivants sont fixés et conservés dans de l’alcool à 90 degrés. Le tissu de l’animal est mis en plaque pour prélever l’ADN.
De façon générale, ici ou à Paris, je suis étonné par la bonne ambiance qui règne entre scientifiques et par l’accueil qui m’est réservé.
Un torrent assourdissant se fracasse à quelques mètres du bâtiment et pour dormir c’est difficile. Nous sommes dans des chambres individuelles, et je peux lire ou m’y réfugier pendant la journée. Une odeur d’alcool et de mer rance se répand dans tous les étages. De hautes fenêtres à carreaux ouvrent chacune des salles sur la lumière extérieure. Il a neigé pendant deux jours.



A venir :
Mission à Concarneau.
Atelier d’écriture avec les professeurs relais du Muséum de Paris.
Interventions à la bibliothèque du Muséum de Paris et à l’amphithéâtre.
Rencontres en médiathèques avec le public d’île de France.
Rencontres en lycées.
Ateliers d’écriture divers.

Patrice Pluyette

8 mai 2017
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