Le Soulier de Satin, mis en scène par Olivier Py

"l'imperceptible dent de l'acte" (Paul Claudel)

Ce dossier a été préparé pour remue.net par Dominique Dussidour.

 

 

 

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C’est une œuvre courte. C’est une succession de phrases qui dévalent les cinq lignes droites de la portée sans briser le poignet de la pianiste. C’est une chute en quelques notes de peu de bruit. C’est le mot en peu de lettres qui retiendrait Dona Prouhèze de quitter le vaisseau amiral et repartir dans la forteresse africaine de Mogador et que Don Rodrigue ne prononce pas. Toi ne renverse rien, ne bouscule rien, bouge peu ou dans les limites d’une discrète transparence, et si tu poses un doigt sur une touche blanche que ce soit si doucement qu’aucun marteau ne frappera la corde aucune note ne se fera entendre. Depuis dix ans la lettre de long désir écrite par Dona Prouhèze à Don Rodrigue après que son époux Don Camille l’a fouettée et torturée la première fois a couru des Flandres à la Chine et de la Pologne à l’Éthiopie repassant même plusieurs fois par Mogador avant d’atteindre par aucun autre hasard que le destin son destinataire. Tu poses sur le lutrin le livre que tu lis et tu le lis ainsi, assise sur le tabouret, face aux pages, en t’efforçant de te tenir correctement c’est-à-dire sans relever ton épaule droite défaut que tu as eu très jeune et dont tu n’as jamais réussi à te débarrasser tout à fait. Je comprends qu’on tende les muscles de son bras et de son épaule pour jouer telle sonate appassionata mais pour lire dis-moi est-ce vraiment nécessaire. Dona Prouhèze expose le marchandage de son corps en cours entre Don Camille et Don Rodrigue, entre le renégat et le vice-roi, entre les eaux de l’oubli et l’amertume de l’âme, entre l’honneur et le reniement. Ou bien, tu repousses les assiettes et les verres, ouvres une partition sur la table et lis les notes comme tu lis les mots d’un livre. Don Rodrigue se tait. Dona Prouhèze insiste dis seulement un mot et je reste. Je le jure, dis seulement un mot, je reste. Il n’y a pas besoin de violence. Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il si difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. Les notes ne résonnent pas sur l’échelle des sons audibles, elles se déploient comme quand on joue, comme quand tu jouais, ton corps se montrant assez vaste et avec assez de profondeurs pour contenir au-dedans le monde du dehors dans sa totalité. Don Rodrigue baisse la tête et pleure. Ne fais pas de bruit, même sans chantonner on les entend. Quel est le mot qui retiendrait Dona Prouhèze ? Tourne les pages de la partition à la recherche de la note pas entendue. Écoute. Tourne les pages du livre à la recherche du mot pas prononcé. Patiente. La musique ouvre en grand à la disparition du monde dans le corps. Le silence ou son effacement ne sont pas la matière musicale. Joue une note muette. La matière musicale est le cri de déréliction rapporté par Marc et par Matthieu : Éli, Éli, lema sabachtani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Écoute ce que la mort te dit. Parle à peine, pas plus fort que si tu pleurais sans larmes à un repas de noces ou de funérailles pris en commun. Persiste à ne pas t’éloigner du cri qui te fait pleurer et cesse de pleurer. Quand tu pleures tu n’entends rien. Quand tu pleures tu n’écoutes rien. Écoute ce qui surgit. Je te parle de la coexistence de l’absence et de la présence et de la tragédie qu’est pour Don Camille l’impossibilité de refuser son amour de Dona Prouhèze c’est-à-dire la connaître. Appuie chaque doigt l’un après l’autre sur le bord de la table, pose fermement chaque note, écoute encore. Don Camille s’engloutit là où surgit la condition de la possibilité de son amour pour Dona Prouhèze, là où s’est perdue l’unité primordiale, le foyer d’origine d’où jaillissaient à profusion les choses et le contraire des choses. S’il a pu croire pendant dix années que le jaillissement se poursuivait et que chaque chose se divisait toujours en la chose et son contraire et cette chose et ce contraire à leur tour en leur contraire et leur chose cela à l’infini, s’il a pu croire pendant dix années à l’arbre foisonnant de la généalogie de l’alliance et de l’action partagées, s’il a pu croire pendant dix années que l’amour de Dona Prouhèze naîtrait de l’attente de l’Ange Gardien et du silence de Don Rodrigue tous deux également privés de son corps glorieux ou bafoué peu importe ce n’est plus le cas, la progéniture des sentiments a pris fin. L’amour de Don Camille pour Dona Prouhèze n’existe pas parce qu’il est impossible (ce genre d’affirmations me dégoûte jusqu’à la nausée) mais il existe – car il existe – dans la source même de son impossibilité. Son impossibilité engendrait l’existence du possible mais l’impossibilité à son tour prend fin. C’est ce que dit l’Ange Gardien à Dona Prouhèze pour te faire pénétrer cette union du temps avec ce qui n’est pas le temps, de la distance avec ce qui n’est pas l’espace, d’un mouvement avec un autre mouvement, il me faudrait cette musique que tes oreilles encore ne sont pas capables de supporter ou encore Le mal est ce qui n’existe pas. C’est ce qu’inscrit Don Camille sur le corps de Dona Prouhèze quand il fouette et torture cette femme qu’il aime Ainsi, moi fini, si je tiens bon, j’arrête la Toute-Puissance, l’Infini souffre en moi limite et résistance, je lui impose ça contre sa nature, je puis être la cause en lui d’un mal et d’une souffrance infinie ! ou encore La prière n’est donc pas autre chose qu’un aveu de notre néant ? – Non pas un aveu seulement mais un état de néant. C’est le prix à payer pour le mot que tait Don Rodrigue. Sur un carton un pianiste emprisonné avait dessiné un clavier sur quoi il s’exerçait chaque jour à répéter les gammes, les arpèges, les accords. Il s’autorisait l’interprétation d’une œuvre seulement quand il se sentait d’attaque à soutenir le vertige de sa cellule. Quel est le mot que ne prononce pas Don Rodrigue ? L’œuvre dont je voulais te parler ce sont deux pages qui demandent un jeu très doux et délicatement expressif, plus loin in poco piu forte et même poco animato bien qu’il soit indiqué de modérer par la sourdine, puis un peu retenu (en conservant le rythme) avant de céder dans les dernières mesures, quand il y a longtemps que le silence a fui les bouches et déserté les cœurs. Don Rodrigue refuse-t-il de le prononcer ou accepte-t-il de le taire ? Fauré ou Debussy j’ai oublié, je vérifierai, je te dirai. Dona Prouhèze repart, cette fois mourir tous deux le savent. Fais ce qui ne fait pas de bruit, ça fait déjà beaucoup de choses à faire. Ce que Don Rodrigue n’a pas été capable de dire à Dona Prouhèze fût-ce au prix de la mort lui est-il possible de le penser ? Et à nous, est-il encore donné de formuler cet impossible ?

Dominique Dussidour,
octobre 2003.