Recouvrance de Frédéric-Yves Jeannet

 

Essayer de suturer les formes d’un soi pourrait s’incarner dans l’esquisse fragile d’un fragment. Telle est peut-être le geste qui caractérise l’écriture de Frédéric-Yves Jeannet. Recouvrance est son dernier livre. Ses livres sont rares et son écriture toujours aussi exigeante. Recouvrance est ce geste de l’esquisse. Il invente une forme, tourne autour d’elle, la combine, la regarde, lui donne un relief avant de nouvelles transformations. Chaque livre de Jeannet est un fragment, architecturé comme un bloc dense et sédimenté. Chaque livre serait le fragment d’un ensemble impossible à jamais saisir. Comme un tableau de Mondrian… à cette différence près (et de taille), Frédéric-Yves Jeannet s’autorise des lignes obliques.

 

Des lignes obliques pour tracer la possibilité de soi
 

Quel serait ce soi pour Jeannet ? Pas une simple affaire d’ego ou d’auto-quelque chose. C’est avant tout une question d’écriture : rendre possibles les vibrations de lignes partagées et traversées au nombre desquelles on compte l’écriture elle-même, la littérature et la musique ensuite, mais aussi les voyages, les histoires personnelles (vécues et réinventées) et l’actualité venant zébrer l’avancée du texte.

Il s’agit d’un homme au milieu du monde, traçant une première ligne oblique, celle qui implique toutes les autres : l’écriture ; et avant tout l’écriture d’une écriture. Ce qu’elle trace d’elle-même implique une porosité au monde, un bruit en basse continue qui vient heurter la mémoire. Obliques ductiles qui se croisent, se heurtent et se recomposent pour saisir les lambeaux de ce soi au miroir (fêlé) du monde. Recouvrance est le dialogue ininterrompu et fragmentaire de toutes ces lignes. Ce qui s’y dessine est moins la forme multiple de soi qu’une véritable parataxe de soi, irréductiblement liée à sa propre lacune.

Mais raconter m’ennuie, au fond, et je ne conserverai donc ici provisoirement que les lambeaux de cette histoire, espérant que de cet assemblage lacunaire se dégagera malgré tout un certain sens, et que je pourrai poursuivre ailleurs & autrement cette archéologie. [1]

 

… ailleurs & autrement cette archéologie…
 

Et de se demander si cette formule ne pourrait pas caractériser le projet du livre. Il n’y a pas évitement dans l’œuvre de Jeannet, seulement la conscience aiguë d’être face à une possibilité.
Le livre est toujours pensé et écrit chez Jeannet comme une reprise. L’ininterrompu du re-copiage est au cœur de son travail et des pages de Recouvrance. Ni début, ni fin, mais poursuite [2]. Le livre est sa propre poursuite. Bloc fragmentaire navigant entre prise, reprise et déprise… excluant toute linéarité. Le scribe [3] explore l’écriture, conscience d’une non-linéarité radicale.

Je l’ai déjà écrit ailleurs, il y a des années : les fragments que j’assemble ne constituent aucune histoire, il n’y a entre eux aucun lien sauf l’effrénement même de la vie, de l’écriture. Sicut locutus est ad patres nostros. Je dois m’interroger sur cette impossibilité en moi du linéaire. Les récits et romans très vite me lassent ; je cherche un texte de rupture, qui puisse servir – ambition démesurée, sans doute ! – à frayer des chemins inconnus. [4]


Tout commencement est, par exemple, impossible. Seul le prélèvement et le détour par un autre texte rend possible le début de Recouvrance. Le début du livre de 2007, c’est celui d’un autre, de 1978, un autre qui interroge l’idée de l’incipit ou de l’ouverture. L’enjeu ne tient pas dans la mise en abyme mais dans l’acte de reprise. Reprendre sa propre parole, sa propre écriture pour tenter une nouvelle aventure. Recopier le texte antérieur, c’est à la fois prendre acte et renouveler sa consistance tout en scrutant sa possibilité. Car dans cet acte, rien n’est assuré, ou donné comme certitude. De Rimbaud, Jeannet conserve le tohu-bohu. L’empilement des textes et des sources ne cherchent pas à former un tout mais à approcher par le livre le maelström du monde, de la mémoire et de notre condition ordinaire… en tout cas celle de l’auteur. Mais, comme dit précédemment, cette mémoire est lambeau, fondamentalement lacunaire. Le geste aporétique qui structure l’avancée du livre est métaphoriquement celui de la sonde jetée. La question n’est pas celle de l’insondable, ou d’un quelconque repli métaphysique. L’enjeu est au contraire dans le geste même (celui de l’esquisse), dans cette traversée, ce voyage. En ce sens, l’écriture de Frédéric-Yves Jeannet n’est pas une affaire stylistique mais une question expérimentale.

L’insondable vérité me dit-on. La vérité est insondable peut-être en effet, je crois avoir employé cet adjectif, insondable, pour qualifier la vérité, mais l’on s’aperçoit assez vite à l’usage que la réalité, la vérité sont toujours justement à sonder – et donc pas insondables. On ne peut certes jamais l’atteindre, mais c’est dans ce sondage-même, de cette sonde, ce sondement, etc., que vient & prend sens la quête de vérité & de liberté. [5]


Plutôt que de parler rhizome (dans une vulgate deleuzienne mal digérée), on préfère évoquer l’écriture de Jeannet en terme d’architectonique ou d’archéologie. Le « sondement » l’indique et tout le livre désigne cette piste :

C’est pour Xavier & Marie-Claire Nouvel et pour ma sœur Françoise que j’avais d’abord rassemblé le petit texte sur les états de la lumière dont je me sers ici pour avancer encore dans cette folle entreprise dont bis ma vie tout entière n’aura été que la transcription : retrouver au fond de ma mémoire ce qui constitue l’ossature d’une vie ordinaire, comme Georges Perros avait désigné la sienne, qui l’était pourtant assez peu. Je garde pour l’instant ces papiers. Pour exorciser l’oubli il me faut encore les garder jusqu’au moment voulu, où la reconstitution sera faite. Contrairement donc à ce que m’a conseillé ma sœur, je ne dois pas me lasser de répéter & réinscrire les mêmes phrases, de retracer, ressasser, réitérer, réinventer ; car je n’invente rien, n’ai jamais rien su inventer, me contente d’assembler & d’agencer différemment les pièces du même puzzle, ou plutôt, puisqu’il s’agira d’une structure en trois dimensions, d’un volume, d’assembler les pièces du même casse-tête en bois, parallélépipède cubique qui prendra un jour la guise du livre… [6]


C’est à l’archéologie de ce volume que se prête le scribe du livre, précisément décrite comme un manuscrit-strate :

Ainsi est apparue dans ce manuscrit une strate supplémentaire, qui en traversera les pages, intercalées comme les couches de sédimentation limoneuse dans la structure subaquatique des marais entre d’autres couches argileuses plus anciennes, durcies ou encore élastiques, mais d’une élasticité tectonique relative : outre les années de sa composition, les première du XXIe siècle, qui s’écoulent à mesure que le texte s’assemble, outre celle qui a précédé la naissance en mars 1979 de mon fils Matthieu, resurgie du manuscrit le plus ancien qui ait survécu intact au naufrage de Cyclone, celui de 1978 que je tente ici de restaurer, outre encore l’année 83 du tournant de ma vie, qui allait me permettre de la sauver – jusqu’à présent du moins je suis sauf – , il faut compter & m’appuyer sur le terreau de ces lettres retrouvées de l’été 1967, sur la lettre de Rimini de 1966, sur celle de 1959 à ma mère, ce qui entoure et accompagne dans la mémoire cette tranche du passé, tout ce qu’il est possible de reconstituer de cette époque brouillée par la distance. [7]

 

Le ressac, figure de l’écriture voyagée
 

La ré-écriture du manuscrit-strate est au cœur de l’expérience de Frédéric-Yves Jeannet. Mais le travail de reprise est d’abord une solution de déprise. Le ressac est le reflux maritime de son propre flux – saca y resaca – mais ne formant jamais un repli sur soi. Si retour il y a, il est d’abord forme de confrontation avec soi-même. Face aux lacunes de la mémoire, le ressac de l’écriture vient travailler l’écart et poser un renouvellement qui passe par cette confrontation au fragment, seule manière de faire entendre la voix du monde [8].

Jeannet joue constamment, au sens mécanique du terme, avec les lieux et les dates, mêlant temps d’écriture, temps de recopiage, et même temps de correction des épreuves (datations en italique dans Recouvrance). Mais cette sédimentation temporelle est une autre manière de souligner un écart, d’ores et déjà élargi au moment de la lecture. Temps et lieux avancent par pas de côtés successifs pour toujours en transformer la lumière dans l’écriture [9]

Le ressac n’opère aucun retour. Pas de répétition de la mêmeté, ni aucun ressassement. C’est au contraire la possibilité ouverte d’un écart. Il ne résout rien, ne donne aucune solution. Il ouvre seulement la possibilité de l’écriture [10]. Il creuse le sillon de sa mémoire à partir des textes anciens et laisse surgir la présence ordinaire du monde dans l’acte même du recopiage (un matériau qui serait sédiment du contenu social, dirait Adorno). Au milieu de la bibliothèque publique de New York (lieu déterminant du recopiage textuel de Recouvrance), au milieu des fragments de pages recopiées, surgit le bruit du monde, ses nouvelles distillées tout au long du livre par un empilement de titres d’articles, de unes ou de sommaires de journaux, comme une perfusion mortifère diffusant goutte à goutte l’ébranlement du monde :

Le 13, une bombe explose dans une voiture piégée devant une discothèque de Bali, causant la mort de plus de 200 personnes dont la moyenne d’âge se situe aux alentours de vingt-deux ans. Neuf jours après, pour ne pas être en reste, une cinquantaine de militants tchétchènes prennent un demi-millier de spectateurs en otages dans le théâtre moscovite de la Doubrovna où se donnait le musical Nord-Ost. Après les trois mille morts de l’attentat contre les tours, il faut surenchérir. Les forces de police du néo-KGB entourent le théâtre, assiègent millitants tchétchènes & leurs otages et s’apprêtent à donner l’assaut, tandis qu’en Israël un 4 x 4 bourré d’explosifs ne fait que quatorze mort et quelques bras & jambes arrachés à des vivants dans un bus. (…) Que restera-t-il de tout cela dans trois ou dans cinq ? Le souvenir brumeux de certains faits, un vague sentiment de malaise ou d’irréalité, de faits divers, peut-être ? Déjà l’année passée, la première du siècle et seconde du livre, s’est presque totalement effacée : il ne reste pour ainsi dire que l’effroyable trou du 11 septembre [11]


La place du monde demeure chez Jeannet celle de l’écriture. Bien sûr, on pourrait dire que Recouvrance évoque le passé familial, les fantômes de la mémoire et des récits, les épisodes de l’enfance, ceux de la ville des espions, ceux de la Ville noire, ou encore les voyages, la musique (de Monteverdi à Cure), les maisons, les déménagements, les livres et les manuscrits, l’addiction au tabac et la douleur du sevrage, et le trou du 11 septembre parce que l’école du fils est près des tours touchées. Mais raconter tout cela n’a d’importance qu’à condition d’une rythmique d’assemblage, d’une dissonance qui renverse les habitudes de lecture. En somme, une recouvrance [12] d’écriture.


« Chaque soir, en reprenant le livre, je reprends le cours d’une œuvre littéraire comme il en existe peu aujourd’hui, une œuvre suivie, cohérente, une œuvre écrite – l’oeuvre d’un écrivain. » nous confie Cécile Wajbrot, à propos de Frédéric-Yves Jeannet, dans sa nouvelle chronique.

On lira également la recension du livre sur Poezibao.

10 septembre 2007
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[1p. 139.

[2« Et puis j’ai compris (…) que je ne pouvais pas en finir, n’en aurais jamais fini, qu’il resterait toujours dans cette matière énorme que constitue la somme des instants que nous avons vécus au fil de notre vie, des éléments à fouiller, à éclaircir… et c’est cette constatation que toute vie, toute mémoire, est inépuisable qui m’a permis de continuer, malgré l’extrême difficulté que représente chaque fois la mise en forme, la recherche d’une forme adéquate qui ne soit pas calquée sur les précédentes et ne les répète pas, tout en conservant une cohérence et un lien intrinsèque avec ce qu’on a déjà fait. », Frédéric-Yves Jeannet dans Frédéric-Yves Jeannet, rencontre avec Robert Guyon, publié en 2006 aux éditions Argol, p. 32

[3une des figures du processus d’écriture, et de l’écriture comme processus pour Jeannet

[4p. 357

[5p. 33

[6pp. 19-20

[7p. 126

[8« tout ici est fragment, et n’existe par rapport à aucun tout. Rien n’aura été dit lorsque l’ensemble des fragments sera constitué. » disait-il déjà dans Si loin de nulle part, Le Castor Astral, 2002 (première parution 1985), p. 33

[9« Je note toujours lorsque j’écris, dans la marge de mes carnets, le lieu et la date, comme sur une lettre, car l’association de ces deux paramètres me permet de me repérer dans le temps, lorsque je procède à l’assemblage, à la manipulation, au collage et tissage des éléments. (…) Ma façon habituelle de procéder par collage, tissage, ou couture des fragments, me permet de charpenter ces textes qui font se rejoindre de multiples lieux en un seul, car il y a malgré tout une unité de lieu, qui est celle de l’écriture, de l’assemblage » Frédéric-Yves Jeannet dans Frédéric-Yves Jeannet, rencontre avec Robert Guyon, publié en 2006 aux éditions Argol, p. 69.

[10Voir à ce sujet les pages 234-235 : la traversée est un éloignement.

[11pp. 317-318

[12Voir p. 397