Comment on repasse une fraise


Le projet de ma résidence, élaboré avec Nathalie Germinal, Aurélie Mounoury et Mylène Tournier (professeurs de français et documentaliste) est de proposer un atelier d’écriture théâtrale à une classe de 1ère et une classe de terminale professionnelle, en section Mode-Cuir, au lycée Jean Monnet à Juvisy-sur-Orge.


Je voudrais montrer à ces élèves que leurs histoires, leurs quotidiens, le travail qu’ils apprennent, l’avenir qu’ils envisagent, les problèmes qu’ils rencontrent dans la société, peuvent devenir matière à littérature, matière à jeu, matière poétique, et méritent d’être racontés.

Comme matériaux de départ, on se servira du vocabulaire spécifique qu’ils apprennent au cours de leurs formations mais également de questionnaires d’embauche, de modes d’emploi de machines à coudre, d’étiquettes de vêtements, de patrons de couture.

L’idée est d’écrire des saynètes, décalées, réalistes, burlesques, fantastiques, questionnant ce qui les préoccupe, en explorant les différents registres de l’écriture théâtrale : monologues, dialogues, scènes de groupe, chansons, sketchs.


Ma pièce Comment on freine traite de l’effondrement de l’usine textile du Rana Plazza au Bangladesh, le 24 avril 2013 (1133 morts et plus de 2000 blessés) et de ses résonances ici, en France. Elle le fait à la manière d’un conte noir : ou comment un couple de parisiens est peu à peu envahi par la catastrophe lointaine, noyé dans une montagne de vêtements, à l’image de la débauche de notre hyper-consommation, de notre vaine culpabilité.


En nous centrant toute l’année sur le vêtement, à travers des prismes différents, il me semble qu’on peut embrasser quantité de sujets. On interrogera des réalités concrètes, intimes, comme l’histoire du blue-jean qu’il porte ce jour-là, par exemple. D’où vient-il ? Dans quelles conditions a-t-il été fabriqué ? S’en soucient-t-ils ? Si oui, pourquoi ? Et si non, pourquoi ? Quelle est l’image de la beauté pour eux ? De la mode ? Quels souvenirs ce jean réveille t-il en eux ? Quel regret ? Quel fantasme ?

L’objectif est donc d’amener les élèves à se dire, puis, dans une deuxième étape, à dire leurs dires. Car, s’agissant justement d’une écriture théâtrale, il me semble nécessaire et joyeux et important d’aller jusqu’au bout du processus par une présentation publique du travail.

Par ailleurs, on ira au théâtre.

On a prévu d’aller voir deux spectacles à La Comédie Française : Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, mis en scène par Denis Podalydès, et Roméo et Juliette, de William Shakespeare, mis en scène par Éric Ruf, où le travail des costumes est signé par le couturier Christian Lacroix.

Et surtout on ira voir les ateliers costume de la Comédie Française, qui sauvegardent encore des savoir-faire d’exception, comme la fabrication de corsets, de jabots, de masques en cuir, relevant à la fois du travail à l’ancienne et de la haute-couture.

Comment on repasse une fraise, par exemple ? Et à quoi pense la repasseuse en glissant, deux heures durant, son mini-fer dans chaque pli de tissu, trempé dans de l’amidon pour le durcir comme du carton ?

Moi, ça me fait rêver.
Violaine Schwartz

20 février 2017
T T+