Le 12 décembre 2015 - WAX’IN


La composition de la comète C67 doit sans doute être à l’origine de la naissance des Wax’in et il nous faudrait analyser les milliards de particules sonores que Wax’in a envoyées ce soir sur la scène pour comprendre la formule mathématique de l’énergie cosmique de ce météore hors du commun semblable à une fusion jazz-métal-rock en orbite dans un système solaire très lointain du nôtre. Peut-être passager involontaire de Rosetta, vus du ciel, je n’ai pas reconnu ce soir les lieux habituels, et passant de l’hémisphère Nord à l’hémisphère Sud en quelques millièmes de seconde, je me suis trouvé, en franchissant l’équateur, sur une plage inconnue. J’ai retiré machinalement mes chaussures pour mieux sentir la terre sous mes pieds. Au loin, sur le sable, derrière une porte colorée, se tenait un orchestre constitué d’animaux :
un ours jouait de la guitare
un lion frappait la peau de ses percussions avec deux branches
à ses côtés je reconnus un cheval noir
un chimpanzé qui soufflait tantôt dans une trompette
tantôt chantait ou jouait sur un tout petit clavier aux sons surnaturels.
Envahi par cette musique qui fusionnait avec le Cosmos, je me suis rapproché à petits pas des interprètes.
Devenu tout entier réceptacle d’un corps sonore étranger, je sentis mes os bouger sous mes muscles, et mon crane s’ouvrit en deux comme jadis la mer Rouge pour laisser passer les migrants, et la porte colorée, devant moi, se transformant en miroir, me laissa voir des vagues translucides qui allaient et venaient d’un bord à l’autre de ma tête.

Je me suis tourné vers le rivage.

Ma mère marchait au bord de l’océan coiffée d’un chapeau blanc. Je voulus lui faire signe mais le soleil m’aveugla aussitôt lorsque je voulus lui manifester ma présence, et, lentement dans les eaux silencieuses, je la vis disparaître comme elle m’était apparue.
Quand mon regard s’en retourna à l’orchestre pour y chercher un témoin de mon hallucination, je découvris, dans l’encadrure de la porte, un loup qui me regardait tranquillement. Bizarrement, je n’eus peur ni de sa puissance ni de sa beauté, et tout en m’en faisant la réflexion, comme pour m’abandonner encore davantage à l’ivresse de la musique et de la vision, je m’allongeai sur le sable.

Au bout de quelque temps, je sentis le loup s’approcher doucement de moi suivi par la meute à laquelle il devait appartenir. Mes paupières se fermèrent. J’avais appris qu’il ne fallait pas regarder un loup dans les yeux. J’ai senti leurs museaux humides au-dessus de moi, puis leurs langues lécher ma peau apparente et enfin, ce qui devait arriver arriva, et sans que j’eus besoin de comprendre ce qu’ils entreprenaient, leurs dents se plantèrent dans ma chair, me mordirent, m’arrachant brutalement à chaque partie de mon corps. Je n’éprouvai aucune douleur physique de voir ainsi mes pieds, mes jambes, mes mollets, mains, ventre, épaules se disperser dans les entrailles de la meute, mais comment pourrai-je jamais me reconstituer ? pensais-je.

Je me trouvais maintenant divisé et isolé dans chaque partie de mon corps.
Malgré cette réalité nouvelle, je pus continuer d’entendre et de regarder l’orchestre au travers d’une multitude de regards et d’oreilles qui scrutaient et vibraient à la surface du sable, ainsi sectionné et démultiplié, toutes les parties de mon être se mirent à danser en cadence avec les pas des loups. Simultanément, je pouvais sentir ma cuisse droite, mes pieds aussi bien que mon cou, ma tête ou les muscles de mon dos.
Je me fis la réflexion qu’il existait peut-être un sixième sens jusqu’ici ignoré de moi ?
Un sens qui nous offrirait la possibilité d’être à la fois ici et ailleurs ?
Je remis à plus tard l’analyse de cette pensée hasardeuse, et je continuai à danser ainsi dans ma nouvelle peau de loup, goûtant le plaisir de me sentir animé d’une souplesse et d’une indépendance de tous mes membres inférieurs et supérieurs.

Tout en poursuivant leur concert, l’ours, le lion, le cheval et le chimpanzé nous regardaient et nous envoyaient de temps à autre des mimiques et des cris étranges.
Les loups se rapprochèrent de la scène, s’y arrêtèrent un moment avant de la dépasser, et quelques minutes plus tard, plus loin, je crus reconnaître le bruit de feuilles, la friction de la mousse sous les pattes, et au-dessus de nous, le chant d’oiseaux exotiques, les sonorités d’insectes inconnus. Collés au sol, mes yeux ne voyaient pas la cime des arbres, mais je pouvais les imaginer qui s’étiraient vers le soleil. Malgré la distance qui me séparait désormais de l’orchestre, j’entendais encore distinctement les flux de la musique qui me paraissait de plus en plus envoûtante.
Soudain mon oreille gauche, qui se trouvait plus en avant de la meute, devina l’écoulement d’une eau que je vis quelques instants plus tard, se déverser dans un lac au milieu de la forêt, où, la meute (ils étaient dix neuf) pénétra lentement. Je fus heureux de m’ébattre et de me désaltérer aussi au son de l’orchestre qui jouait maintenant lui-même tous les bruits de cette forêt exotique et avec tant d’adresse, que je ne distinguais plus qui de l’orchestre ou de la nature les produisaient.

Tantôt les parties de mon corps nageaient à la surface de l’eau, tantôt elles plongeaient avec les loups où mes dix-neuf paires d’yeux découvraient le relief accidenté des fonds immergés où circulaient autour de nous, des milliers de poussières en suspension. Plus en profondeur, tourbillonnait un gaz mystérieux qui se dispersait lentement à la surface de l’eau. Une harmonie secrète se dégageait de ces images absentes à ma mémoire, produisant dans ma conscience une sorte d’étonnement mêlé de frayeur comme toute nouveauté trop nouvelle qui se présente à nous sans nous prévenir de son arrivée. Lorsque nous atteignîmes enfin l’autre rive, les animaux de l’orchestre nous attendaient sous un immense conifère, je voulus applaudir, mais je ne le pus car mes mains se trouvaient séparées l’une de l’autre. Pourtant, mon corps ainsi divisé en dix-neuf parties me paraissait étrangement relié à tout ce qui m’entourait, pas seulement aux ventres des loups où je me trouvais ainsi dispersé, mais également
au lion
au cheval
à l’ours
et au chimpanzé
et aussi relié à la terre
au soleil
à l’eau
au sable de tout à l’heure
aux arbres
à cette femme qui ressemblait à ma mère
aux oiseaux
aux astéroïdes enfouis dans les eaux du lac
et il me vint la conscience éclatante que chaque partie de nous était peut-être elle-même un écho de l’univers ? Comme toutes sortes de liens inconnus qui existeraient entre la matière et les êtres ?

Entre les différents espaces de nos vies ?

– N’avais-je pu imaginer ma mère marcher dans l’eau coiffée de son grand chapeau blanc ?

Je me souvins d’un enfant qui inventait de tels prodiges, comme par exemple l’idée que nous vivions tous à l’intérieur d’un autre corps si vaste que nous ne pouvions en voir les contours. Un autre corps que les adultes tenaient à appeler Dieu ?

Mais ces rêves enfantins s’étaient peu à peu éloignés de ma vie d’adulte cantonnée à la réalité des jours et des heures de notre planète Terre laquelle, à l’instant où j’y songeais empli de musique et de sensations merveilleuses, me paraissait si petite, elle qui m’avait jadis paru si vaste.

J’eus à peine le temps de suivre le fil de ma pensée que je me retrouvai à nouveau seul sur la plage sans conscience du temps de ma métamorphose. La porte colorée se tenait toujours là, mais les animaux de l’orchestre, les loups, les oiseaux et tous les insectes de la forêt, le lac empli des poussières de l’univers, le grand chapeau blanc et toutes ces choses et créatures que j’avais pu nommer avaient disparu comme elles s’étaient créées devant moi.

Pourtant, la musique continuait de déverser ses nappes en fusion.

Et je sentis quelque chose dans mon dos, une forme de présence.

Je touchai mes pieds avec mes mains, mes jambes, me frottai les joues et vérifiai que mon crâne s’était bien refermé pour ramasser mes pensées égarées. Oui tout ce qui me constituait avant d’arriver au concert se trouvait bel et bien en moi et avec moi. Je fis quelque pas vers la porte qui m’offrit de me regarder à nouveau dans son miroir où je vis, se tenant derrière moi, un ours qui me regardait en souriant. Il posa sa patte sur son museau comme l’ange l’avait fait jadis sur mes lèvres pour me faire oublier tout ce qu’il m’avait été donné de savoir dans le ventre de ma mère. Je posai mes mains sur mon visage, l’empreinte de l’ange se trouvait toujours à sa place, juste au-dessus de ma lèvre supérieure quand le silence des Wax’in se fit entendre dans un déluge de cris et de battements de mains.

19 décembre 2015
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