La poésie, pour apprendre à vivre
chroniques de Ronald Klapka

 

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Ce beau titre, Jean-Paul Michel en donne l'extension en quatrième de couverture de ce livre posthume  de Louis-René des Forêts :

« Ceci n'est pas un chant, mais un ouragan qui remue le coeur et l'esprit en un concert de notes discordantes, qu'il faut entendre comme une matière en fermentation à la recherche tumultueuse de sa forme dont rien ne dit qu'une fois prise elle aura une vertu apaisante ni qu'elle en sera pour autant arrêtée, ainsi qu'il en va d'un cahier de brouillon, plein de ratures et d'ajouts, que le scripteur surpris par la mort eût laissé ouvert sur la page inachevée. »

Beau, le livre l'est également par le soin qui a été apporté à son édition, le format inhabituel, la qualité de la couverture et du papier, et les dessins originaux de Farhad Ostovani (série du mûrier du jardin du Luxembourg ; d'autres dessins dans Conférence n° 15).

Il s'agit donc de fragments d'Ostinato, qui avaient été soustraits pour des raisons d équilibre à l'édition de 1997 et qui sont donnés dans l'ordre dans lequel ils avaient été gardés. On sait l'ancienneté du projet de ce livre : Pascal Quignard (dont Louis-René de Forêts fut un des premiers lecteurs et soutiens) l'évoque sous le nom de Légendes, dans un essai rédigé en 1977 et publié en 1985 : Le voeu de silence (Fata Morgana). Et c'est dans diverses revues (NRF, l'Ire des vents), qu'a cheminé le texte jusqu'à  cet ensemble dont l'éditeur (Mercure de France)  nous avertissait que : « L'auteur y a joint quelques inédits, sans se soucier toutefois d'assurer un équilibre à cet ensemble dont la publication n'a pour objet que de rendre accessibles les élément épars d'un ouvrage en cours, son état provisoire excluant toute possibilité d'organisation et sa nature même la perspective d'un aboutissement. » .

A cela il faut dire que ces nouveaux fragments (la forme même de la publication souligne ce caractère ; alternance des paragraphes, voire des aphorismes avec les dessins, présentation très aérée) ne font aucunement nombre avec ceux que l'on connaît, témoignant à la fois de l'unité de l'oeuvre, mais pouvant aussi prétendre à l'autonomie.

Dans la manière d'hommage de la revue Critique  (668-669, janvier-février 2003), Jean-Paul Michel qui dirige William Blake and Co, signe en poète et en fervent de l'oeuvre une étude : « La preuve par Ostinato », tout à fait convaincante, soulignant qu' « il n'y a pas d'art sans oeuvre » et de citer l'article « Strawinsky et Webern au Domaine musical on trouvera un extrait de ce texte évoqué pour d'autres raisons dans la revue, dans l'article d'Emmanuel Delaplanche (Influences en miroir). On aurait tout aussi bien pu citer cet autre article de critique musicale proposé dans le n° 249  de la Revue des sciences humaines : les Concerts de la Pléïade, ou l'inédit de Critique en réponse à une recension des  Mendiants.

(sur ce thème de la musicalité on pourra se reporter à l'article de Michèle Finck dans la revue l'Oeil de boeuf, où l'on démontre que le "sprung rythm" de Gérald Manley Hopkins qu'a traduit des Forêts n'est pas étranger aux Mégères de la Mer, ou à l'Anacrouse de Maurice Blanchot, dans Une voix venue d'ailleurs)

On l'aura compris ce numéro de Critique à l'instar d'autres collectifs sur l'auteur (NRF, le Temps qu'il fait, l'oeil de boeuf, Revue des Sciences Humaines, Lignes) réunit des connaisseurs de l'oeuvre pour en cerner la singularité. On pourra noter en particulier à quel point et ce depuis les Mendiants, elle est tiraillée entre volonté de retrait (refus d'une parole de faussaire) et une volonté d'inscription de la bibliothèque dans l'oeuvre (assumant sereinement et ironiquement le copillage - « Savez-vous seulement  qui vous tient ce langage ? » -  à tel point que Florence Delay a pu s'exclamer « Qu'y a-t-il dans le Bavard

Au sujet de ce livre, je me permettrais de suggérer à qui n'a jamais lu une ligne de des Forêts d'entrer dans l'oeuvre par ce texte étourdissant, mais bien plus qu'exercice de virtuosité, et qui sous le mode d'un humour ravageur pose des questions essentielles quant à la littérature : qui est l'auteur, parole dite et parole écrite, énonciation-énoncé etc

Pour faire le point sur l'oeuvre, et la manière dont elle est reçue par ses pairs : Une écriture de notre temps d'Yves Bonnefoy (dans la Vérité de parole, folio-essais n°272) propose un substantiel parcours de l'oeuvre, que les réflexions postérieures des spécialistes de l'oeuvre ne rendent pas caduc.

On doit à l'amitié de Bertrand Fillaudeau et de Fabienne Raphoz d'offrir l'une de ces contributions, une partie de la préface de la seconde édition de « La voix et le volume » de Dominique Rabaté. Son titre « La souveraineté ironique » convient parfaitement à l'ensemble des textes de des Forêts y compris les plus graves de ton, comme les Poèmes de Samuel Wood, ou les Mégères de la mer ou encore     « Pas à pas jusqu'au dernier ».

Il est bien sûr d'autres lecteurs attentifs de l'oeuvre, pensons à  Jean Roudaut (Encore un peu de neige) ou Jean-Benoît Puech ou Marc Comina, donc d'autres explorations possibles. Nous voudrions achever ces quelques lignes  par  l'évocation de « Notes éparses en mai » (on y verra un des Forêts proche de Breton ; d'ailleurs on a pu parler à propos du Bavard de « l'altière dictée surréaliste » ): 
 

Quel que soit le discrédit dont ce mouvement est l'objet de la part de ceux qu'il offusque et dérange, et qui s'emploient déjà à lui faire expier son défi insolent, dût-il lui-même déboucher pour un temps sur le vide de la désillusion- nous savons que demeurera intacte sa force d'ébranlement et que rien ne pourra altérer la pureté de son visage, nulle composition, nul accord avec une société qui s'abrite peureusement derrière une parole autoritaire contre laquelle elle s'est dressée, dans toute la soudaineté de sa fraîcheur, cette parole bouleversante sortie comme la vérité de la bouche d'un enfant.


 L'itinérant coureur de chimères, aura été fidéle à son engagement .

Pour en prendre la mesure, on pourra visiter la « petite bibliothèque »  du ministère des affaires étrangères ou télécharger le livret réalisé par Dominique Rabaté.