Viart & Vercier : littérature avec complément d’objet

complément : le 7 décembre 2003, à Tokyo, une conférence de Dominique Viart,La poésie française et le sens de la précarité enregistrée, préparée et mise en ligne par Patrick Rebollar _ avec l’accord de D Viart et Franck Villain, université de Tsukuba _ écouter en audio (1h)_ à paraître in "Le haïku vu d’ici" Franck Villain (dir.),
Revue des Sciences humaines (Lille), nÆ282, printemps 2006.

Dominique Viart et Bruno Vercier, seront à l’Espace Luxembourg, 103, bd Saint-Michel à Paris Ve le 9 novembre 2005 à 14h30 pour parler de leur livre La Littérature française au présent (Bordas). On pourra donc y débattre de cette littérature vivante et qui remue encore...


Les essais qui prétendent rassembler en tableau global la littérature d’aujourd’hui, dans la diversité de ses lignes de force, à la fois sous le poids écrasant des lois médiatiques, et dans le contexte d’une industrie en mutation accélérée et radicale, sont souvent décevants, et prenant comme figure obligée les positions conquises.

Dominique Viart mène depuis de nombreuses années, tout autour du monde via ses interventions dans les colloques et universités, ainsi que dans le laboratoire très vivant qu’est l’université Lille III, une réflexion sur comment nous travaillons, et ce que nous cherchons, souvent aussi dans un dialogue direct avec les auteurs qu’il reçoit. Pour ma part, ce dialogue avec Dominique Viart s’est établi il y a plus de dix ans, et nous y avons plusieurs fois fait écho dans remue.net via les dossiers Antoine Emaz, Claude Simon ou Jacques Dupin.

La littérature française au présent, qu’il propose avec Bruno Vercier est une inflexion, parce qu’il se saisit de plain pied, avec l’effort physique et la violence nécessaires, des concepts principaux, ceux sur lesquels la transmission scolaire, par exemple, continue de s’établir alors qu’ils ne peuvent faire lien avec le travail d’aujourd’hui qu’à cette condition d’être examinés en tant que concepts, eux-mêmes sujets à bouleversement : la notion de genre, et notamment autofiction, récit, la notion de réel et ce qui s’en induit dans une lecture bouleversée de l’Histoire, la notion de personnage dans un concept déplacé d’identité et de sujet.

La force du Viart et Vercier, c’est de ne pas s’en tenir à un état des lieux contingent, mais de l’appréhender depuis là où il s’enracine, via le nouveau roman en particulier, et qui y a émergé de ces changements de concept.

C’est un livre atelier, et pas un livre de plus. Il ne s’agit pas de petite polémique à faire vendre, mais aussi de revisite et découverte, où on nous offre des passages plus aigus de Marguerite Duras ou Jacques Réda, Richard Millet ou Eric Chevillard.

Et Viart, on se chahute assez souvent l’un l’autre : il ne s’agit pas ici d’une intervention de politesse. Je le remercie, voilà.

Cet essai fait plus de 450 pages, mais comptez sur 150 extraits au moins d’oeuvres rares, une appréhension physique du travail d’écriture aujourd’hui : d’où le fait que je me permette d’emprunter 3 pages à l’introduction.

Comme le Dictionnaire du littéraire initié par Alain Viala aux PUF il y a 2 ans (Alain Viala qui vient d’ailleurs de publier une Lettre à Rousseau sur l’intérêt littéraire qui témoigne du même déplacement de concepts, dans une littérature qui ne peut se permettre d’ignorer son "objet"), ce livre est destiné à faire référence. Un tous les deux ans, on peut se permettre de le dire...

François Bon


une nouvelle ère littéraire ?

extrait de l’introduction à "La littérature française au présent", par Dominique Viart et Bruno Vercier © éditions Bordas

Si la littérature change, c’est que changent ses préoccupations, en écho sans doute avec son temps. Le désir, la nécessité ou l’urgence qui poussent un écrivain à écrire relèvent certes pour partie de motivations personnelles ou de prédispositions particulières. Mais ces motivations sont nées au contact d’un univers et se manifestent dans l’œuvre qui en porte la trace. On peut les y retrouver, d’autant plus qu’elles sont partagées : l’écrivain n’est pas seul dans son coin à poursuivre son œuvre, indifférent à tout. Le monde moderne a fait justice de cette image romantique. Aussi découvre-t-on à travers les livres des questions insistantes. Or, si notre époque est singulière, c’est d’abord à travers les thèmes d’écriture qu’elle se donne. Mais aussi - et peut-être surtout - par sa façon de les aborder. Au confluent de la matière et de la manière, nous avons à notre tour interrogé les œuvres en train de se faire, les questions qui les sollicitent, les scrupules formels qui les habitent.
Mais décrire ces nouveaux enjeux - ou ces enjeux anciens avec lesquels on renoue de nouvelle façon - ne suffit pas. Il fallait aussi considérer l’image qu’à elle-même la littérature se donne : la conception que se fait, aujourd’hui, l’écrivain de son travail et les « postures » qu’il adopte ; ce que deviennent les débats esthétiques et grands genres de la littérature, le récit, la poésie, le théâtre... Parfois une période littéraire s’identifie avec une esthétique dominante, tous genres confondus : au début XIXème siècle, le romantisme conçoit l’écrivain comme un être à part, inspiré et déchiré à la fois et cette conception règne de la même façon dans la poésie et le roman, le théâtre et même l’essai. Parfois, au contraire, chaque genre affirme sa singularité esthétique : le roman était réaliste, voire « naturaliste » avec Zola et les Goncourt, quand la poésie était « symboliste » avec Verlaine et Mallarmé. Qu’en est-il de notre temps ? En quoi les principaux genres qui partagent la littérature sont-ils affectés, voire transformés par de telles mutations ? Quelles sont leurs résistances, leurs permanences, leurs novations ?

[...] Depuis le début des années 1980, la littérature s’éloigne des esthétiques des décennies précédentes. La critique structuraliste et les dernières avant-gardes qui dominaient la scène littéraire des années 1950 à la fin des années 1970 se méfiaient de la subjectivité et du « réalisme ». Fondées sur les apports des sciences humaines - linguistique, psychanalyse, etc. - , convaincues que les personnages littéraires n’étaient que des fabrications verbales, des « êtres aux entrailles de papier » selon la formule de Paul Valéry, elles pensaient qu’il était illusoire de prétendre exprimer le sujet ou représenter le réel. La littérature, peu à peu persuadée qu’elle ne pouvait échapper à la clôture du langage, était ainsi à elle-même devenue son propre miroir, son terrain de prédilection et son chantier de fouilles. Dès lors, elle paraissait vouée à ne plus développer que des élaborations formelles, des jeux avec le langage et avec les structures.

C’était compter sans la pression du monde oublier la faculté de la littérature à mettre en œuvre les expériences individuelles et les questions collectives. Aussi ces « objets » se sont-ils à nouveau imposés aux écrivains, qu’il s’agisse d’écrivains confirmés dont on a vu l’œuvre s’infléchir vers ces questions, ou d’autres, plus jeunes, qui semblent n’être venus à la littérature qu’avec le désir d’écrire autour du sujet, du réel, de la mémoire historique ou personnelle... Sans ignorer les critiques des décennies précédentes, la littérature contemporaine redonne des objets à l’écriture qui s’en était privée. C’est pourquoi nous proposons de l’appeler « transitive » comme on le dit, en grammaire, des verbes qui admettent un complément d’objet.

[...] On aurait tort de voir, dans la mutation esthétique qui s’origine dans les années 1980, un effet de balancier qui, à la manière des cycles d’effervescences baroques et d’assagissements classiques décrits par Eugenio d’Ors, ferait se succéder des périodes inventives et d’autres plus traditionnelles. Il n’y a en effet aucun retour à la tradition, aucun repli formel, dans la littérature de notre temps. Et si, pour présenter les caractéristiques de la période, on recourt parfois à des formules telles que « retour du sujet » ou « retour du récit », ces expressions n’offrent qu’une version tronquée de ce qui est véritablement en question. Certes, l’on parle à nouveau du « sujet » : le succès de « l’autofiction » en est la preuve, et le goût du « récit » connaît un regain manifeste. Mais les écrivains n’en reviennent pas aux formes littéraires traditionnelles. Plus juste est de considérer qu’effectivement sujet et récit (mais aussi réel, Histoire, engagement critique, lyrisme...) font retour sur la scène culturelle, mais sous la forme de questions insistantes, de problèmes irrésolus, de nécessités impérieuses.

René Char écrit, dans une formule fréquemment reprise sous la plume des commentateurs du contemporain : « Notre héritage nous est livré sans testament ». Le succès même de cet aphorisme exprime avec force à la fois la conscience d’un héritage - à certains égards lourds à porter - et le besoin d’interroger le passé, non pour l’imiter (esthétique classique), ni pour en jouer (posture post-moderne), mais pour se connaître à travers lui, dans une sorte de dialogue qui revitalise des curiosités qu’une certaine modernité çavait défaites au profit de sa « table rase ». C’est ce qu’exprime Michel Chaillou lorsque, dans la litanie d’images qu’il propose pour décrire ce qu’il appelle « l’extrême contemporain », lui vient cette phrase : « L’extrême contemporain, c’est mettre tous les siècles ensemble. » S’il est un trait qui définit parfaitement la littérature contemporaine (et, à certains égards, explique que l’on ait pu parler à son endroit de postmoderniré), c’est bien son renouement avec le dépôt culturel des siècles et des civilisations. Elle entre en dialogue avec les livres de la bibliothèque, s’inquiète de ce qu’ils ont encore à nous dire - des circonstances qui ont suscité leur venue. Mais elle se souvient aussi des ruptures modernes, du grand bouleversement qu’elles ont introduit et des sidérantes « comètes » qui ont traversé le ciel de la littérature. Elle écrit avec Rimbaud comme avec Montaigne, avec Proust et Faulkner comme avec Marivaux.

extrait © Viart - Vercier, Bordas

François Bon - 21 octobre 2005