Michel Séonnet / Une part de la vérité du monde

Corinne

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Cette manière disjointe d'être là et de voir, comme si le visage et le regard se croisaient, à contre-sens l'un de l'autre, chacun de son propre mouvement, balayant, ou se rétractant, comme ayant déplacé au niveau du seul visage l'étonnant paradoxe des peintures égyptiennes, corps de face et tête de profil, elle : visage de face et regard de profil, visage penché en avant et le regard levé, combinaison qui semble sans fin jusqu'à parfois quand même les faire coïncider, comme là, en direction de la feuille, à moins qu'il n'y ait que le visage qui soit vraiment orienté, le regard s'égarant, s'en allant, le visage suivant les mots à la ligne alors que les yeux s'enfoncent dans leur profondeur (à moins que ce ne soit le contraire), de toutes façons quand elle lève les yeux, et même si le visage reste vers le bas, c'est dans l'indécision de ne savoir qu'y mettre, la satisfaction (de ce quelle a écrit) ou la peur (d'avoir mal fait, de s'être trompée). Les yeux sont une proie facile, elle se méfie, mais ne peut empêcher ces chavirements de blanc qui parfois les traversent, cette tristesse qui les dépouille comme lavés, baignés d'opaque, de brouillard, cette violence qui les vide comme à vouloir en effacer les signes de trop grandes douleur. Ça passe dans les yeux, le visage n'a pas bougé. Mais de tension trop grande çà explose quand même, ça expulse d'un rire, revers de rire cinglant, comme l'à contre-temps du regard et des yeux le rire et la tristesse se recouvrant l'un l'autre, jeux de voiles, la vie à ce jeu là, et le visage alors à voir dans la surimpression, l'un pas plus vrai que l'autre, pas plus naturel, la douleur est native mais balayée par l'évidente raison de rire (tant de bons souvenirs à outrager la douleur), le rire est aussi premier jusqu'au surgissement assourdissant du souci parfois monté en terreur (tant de coups à fendre en pleine figure l'envie de rire). La vraie douleur, c'est peut-être d'être ainsi ballottée, sans savoir de quelle rive tenir la terre aux pieds, à souhaiter (oui, ce souhait là aussi) ne dépendre que de la force de tristesse, le rire fait si mal quand il n'est bordé de rien, quand il se plante à-pic au milieu de l'incompatible. On voudrait ne jamais y avoir goûté. Si simple. Tout laisser tomber, les bras, le visage, le coin des lèvres, l'oeil, la poitrine, tout laisser emporter avec le dos qui se plie. Mais c'est sans compter avec le coup de vie dans les reins, la vieille colonne vertébrale qui résiste quel que soit le nom qu'on lui donne ( espoir, il faudrait parler de l'espoir, elle a écrit : Le cygne rêve de repartir vers un grand lac pour rejoindre d'autres cygnes, car il se sent seul et abandonné), mais ce qu'on voit c'est ce pétillement de bulles à la surface de la peau qui vient damer le pion aux certitudes d'horizon plat, pétillement silencieux le plus souvent, jamais à même de devenir pétulance, comme une danse en retrait sous la pâleur du visage, il faut être très près si l'on ne veut rien en perdre. Et tout à coup ça s'ouvre : ébullition alors, jubilation, sans cris, sans éclats, le pétillement divulguant ses promesses, pas longtemps certes, pas longtemps, mais bien assez fort pour que la mémoire en reste, l'empreinte au coin des lèvres, comme laissent traces à la surface des gâteaux les bulles éclaboussées ou l'empreinte d'un doigt de l'enfant en cachette, peut-être ce geste seul alors, elle, femme à malices sous la chape de vie, espiègle, oui espiègle, ses enfants n'en ont pas privilège (ni de l'espièglerie ni des bulles à courir après), à la page du dictionnaire ouvert sur la table, c'est le mot qui vient juste après espérer, et elle...