Philippe Rahmy / Une fin des certitudes

1 : Comment dire?

Écrire comme aller du hors-monde au monde, par la langue hors d’usage et les mots hors des phrases. Avec la langue usée d’avoir déjà tout dit, comment dire encore?

Mas re no trob q’autra vez dit no sia
Mais je ne trouve rien que l’on n’ait déjà dit - Gui d’Ussel (13es.)

Le problème est d’hier qui toujours nous taraude, le vieil Alexandre a encore de beaux restes. Comment dire "quelque chose soi", et quelque chose de ce monde dont les mots font l’allure?
Qui a pu vivre l’enfance des mots qui nommaient la matière, calibrant l’informe, l’ajustant aux généalogies (cimetières/livres, puis villes/livres) a vu, dès le début, leur vieillesse dans le tendre vissée, la vieillesse rude, inapte à engendrer même la roche ni rien, et la jeune langue à peine née (on rêve que les deux premiers mots prononcés furent "mais" et "rien"<ou merrien> l’affirmation d’une parole qui vient, et celle d’un chaos encore - ce "mais rien", à lui seul littérature) déjà comme un coffre, déjà mémoire d’elle-même, matrice et mémoire, accumuler et multiplier les mots refroidis sous elle, comme le ver de terre ses anneaux - engendrement de soi par soi.

Aller par cette parole hors d’usage qui n’est pas langue morte - ni latin, ni épitaphe - mais refus des filiations. Honnis soient les mots comme le flambeau qu’on passe, honnis Cadmus, et Carmentis, la houe qui se transmet et le sillon recommencé, où ce qui lève c’est le sol à travers le semis, où rien ne vient de soi.
Comment se faire au verbe des pères qui cumule les talents mais n’est l’oeuvre de personne?
Comment mettre sa langue dans la bouche des vieux pour trouver le ton juste de sa propre chanson?

 

< ici s’imaginer [lire] une vignette, Michaux, Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence, une autobiographie de l’intérieur, une cartographie du sensible à valeur d’exemplarité >

La langue hors d’usage c’est soi qu’on fait sonner dans les autres, c’est l’en-soi toujours neuf aux prises avec autrui. C’est parce que la vieillesse de la langue ramène vers en-dedans, que l’écrit qui veut vivre dit une langue étrangère.
Écrire hors l’usage une langue hors l’usure.
Évidemment impossible. Heureusement impossible.
Ou alors l’aphasie.
Et les mots hors des phrases.

Comment brider l’appétit des mots, qui abolissent l’objet de leur attention aussitôt qu’ils le nomment? Double disgrâce du mot: trop léger pour tolérer en lui toutes les strates du réel, mais trop dense pour ne pas les ensevelir sous lui. L’image ne vit que du vrai qu’elle étouffe, et pareil font les mots dans les phrases, où l’esprit les contraint.

 

- alors -
on les entend
ces voix qui se dépendent du crochet, circuler dans l’air sur des cris, lancer comme la vigie qui invoque le concret: "Terre! Terre! Métaphore!" ou quoi? L’équation est posée et le vide comblé: "pneu = pneu" (Tarkos), arithmétique au désir forgée d’une gémellité entre les mots et les saisons, entre la gomme et le cercle, le galet et son concept.
- cependant -
on fait silence
et ça revient tout bas, net, on entend venu comme de l’intime et du dehors fondus (murmure dans une mâchoire qui claque, ou de cet ordre)..."et les mots hors des phrases"...

L’innommable, tout un surplus de mots hors-langue, qui échappent au crible de la matière, la nôtre, celle de nos cerveaux et celle de nos gorges, résille improbable où nos propres phrases se prennent comme papillons de nuit - ces absences, tous ces mots hors des phrases, qui ne sont pas pour nous.

 

< seconde vignette, Blanchot, Le livre à venir: "[...] l’essence de la littérature, c’est d’échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise ou même la réalise [...]. Il n’est même jamais sûr que le mot littérature ou le mot art réponde à rien de réel, rien de possible ou rien d’important". >

Comment dire?
On n’en sait rien, ça se fait avec on.
Comme on dit.
On qui ramassons on ne sait qui, et en guise de fond la variation sur la forme, avec des contraintes et du flou et de la joie aussi, c’est permis si on peut, pour dire comme Tanguy Viel, "et là, vraiment, il y aura toujours à faire", car

"la matière est et bonne et nueve".
(G. de Lorris - Roman de la Rose)

30 mars 2001