Jean-Baptiste de Seynes / Liberté d'André du Bouchet

Né en 1955 en Suède. Vit et travaille dans la région parisienne. Traducteur de langlais.

Ç Hauteur pour affleurer, Ed. Adrien Maeght, 1986.
Ç Il y a larbre, Ed. La Feugraie, 1986.
Ç Vent, une étude, 1. Âge poreux, 1990 ; 2. Vif, 1994 ; 3. Leçon dadieu, 1995 ; Ed. Obsidiane.

(notice Centre international de poésie Marseille)

La poésie de Jean-Baptiste de Seynes a fait l'objet d'une étude de Daniel Guillaume dans  Singularité du sujet, huit études suer la poésie contemporaine, éditions Prétexte

 

cette étude est d'abord paru dans "La Rivière Échappée" n° 8-9, dirigée par François Rannou - reproduit avec son autorisation

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« ... then to the elernents
Be free ... »
The Tempest (Shakespeare)

 

... Relisant la Tempête, je suis frappé par l'emploi et l'organisation du registre auditif de la pièce, du tonnerre initial jusqu'à l’ultime « souffle » de l'épilogue ; entre les deux, d'infinies modulations semblent viser à dilater, concentrer, ralentir, précipiter, empêcher, saturer, faire voler en éclats la parole humaine, c'est-à-dire peutêtre appels, plaintes, pleurs, cris, rumeur, imprécations et prières soupirs, gémissements, grognements, aboiements, rugissements, sifflements, ordres, supplications, murmure, chant, silence à la constituer fugitivement. Langue ou monde en tous ses états, halètement des éléments du poème s'assemblant ou s'éparpillant dans la bouche énorme, qui pouvant dire si la fin maintenant, et maintenant n'est pas le commencement. Barouf élémentaire venant littéralement déborder l'humain dès l'abord, menaçant de l'engloutir, et qu'il faudrait faire absolument taire « Ramenez ces éléments au silence » , volonté vaine cependant, quand l'humain luimême réduit à l'élémentaire de son expression, cris et gesticulations, en cette fureur d'anéantissement (ou de genèse) raccordée au vouloir de Prospero, à son pouvoir, cet art auquel il revient en bref, et momentanément, le temps de la pièce ou d'une phrase, d'agencer ou opposer ou confondre parole volante et parole tortue, menteuse et mélodieuse, serve et songeuse, fine et rugueuse, maudissante et célébrante « O brave new world » , de combiner la voyelle aérienne et la consonne terrestre, terreuse, d'articuler si et comme faire se peut l'ariel et le caliban d'une langue. Tel chacun face au monde, à ses moyens, à soi. Hantant de sens indécis la sauvagerie d'un alphabet insensé « savage » , tendant une corde entre « meaning » et « gabbling » (qu'André du Bouchet traduit à ce momentlà par jargonner), broyant la langue jusqu'à la confidence odorante de sa source... l'humain limpide de langue et concassé de mots, dont les ressources échappent à qui en est pourtant bousculé, bouleversé et débordé de part en part, pressent ce que cellesci, d'un sens infini, d'un son qui le rêve, permettent : « guérir de la surdité » aussi bien que « glacer d'effroi l'oreille humaine». Langue comme elle étonne, en ses états, et tâtonne dans la bouche du poème. Quelques mots, durs et précaires, ici cristallisent, issus des éléments et voués à y retourner, dont la durée n'excédera pas celle de l'art (magique, grossier) de Prospero? bientôt abjurable, déjà anéanti, qui sont peutêtre, à portée, le lieu et l'instant vifs de cette liberté que réclame Ariel au début, que revendique Caliban, et semble nôtre le temps qu'on les entend pour autant, à la fin, qu'on les abandonne...

Le sol et l'air

La langue d'André du Bouchet se propose à nous comme en continuelle constitution et il n'est pas, au demeurant, de « pas gagné » qui tienne... chaque pas repuisant aux éléments premiers, vierges de vestiges emblématique air , les mots eux-mêmes requis avant tout d'accueillir l'accident (« N'avancer que d'accident en accident » Nicolas de Staël) et offrir la plupart de leur face à l'information transparente du futur. Monde neuf... à tout instant par le changement incessant des rapports reliant et séparant les choses, cet entre dont « on ne s'empare pas » et que Braque cherchait à peindre, qui nous déplacent autant que notre regard les anime, librement, gravement. Le poème aspire à cette liberté du regard qui a dévoré le hiéroglyphe de sa paupière ouvert, alors et nul chiffre au chant. Des espaces que leur lumière momentanée ne fige pas en un sens prescrit, des directions qui se perdent dans l'espace... Bien moins que de volonté d'élucidation, il y a là, au monde, de la part du poète, un rapport d'initiative que l'étonnement ne cesse de susciter en cette minute d'avant plus jamais, et sans mélancolie de conclusion... Dans la rumeur de fond du monde ou du blanc de la page, traversant celle du mot qui se forme souvent perce le cri d'étonnement la page lui offre aussi ce pouvoir , jubilation, étranglement, ce cri la part du mot qui, s'il y réside, ne vieillit plus.

(Oiseaux, à l'aube. Je les entends comme au commencement de ma vie je les entendais avec cette sensation ruisselante qui chaque fois rince ma vie de tous traits lisibles au miroir celui du laborieux écrire aussi bien , pure émotion dénuée de sens qui fait le visage lisse comme l'oeil fixant la nuit celui aussi qui cherche la nuit d'écrire , vrai visage fusant à chaque battement du coeur bouleversé, qui ne change pas, n'aboutit pas, ne se referme pas)

Peser de tout son poids sur le mot le plus faible pour qu'il éclate, et livre son ciel

Cette phrase, lue il y a des dizaines d'années, dans le livre ouvert pour la première fois et première fois chaque fois depuis , ne s'est jamais refermée. Non plus que les livres suivants ni la fissure entre les feuilles par laquelle, entrevue, prend corps sans cesse comme feu qui prend la diane du réel, que la surprise contribue à dépouiller de ses représentations et livrer plus nue encore, à notre oeil à mesure plus nu. Commotion. Qu'estce que ce corps ? Comme celui de ce ciel plantin italique corps 12 arbitraire quatre lettres cinq pour le monde... , abondant jusqu'à sourdre du seul mince oeil de la lettre et donnant à pressentir ce qui, poème ou vie, semble pouvoir tenir dans ce maître mot : incarné pour qui va sans maîtrise... Qu'estce que, poème, vouloir « Peser.. et saisir ?

« De toutes les fibres de ma personne, je veux, et du poids qui est sien, peser contre le déni du libre arbitre, l'absence de toute liberté. Résolument, répudier l'évidente absurdité de notre raison et de notre volonté. Si aujourd'hui je me décide à pareille immersion dans la profondeur des timbres, dans leur capacité de résistance et leur vitalité .. » (0. Mandelstam, Physiologie de la lecture, trad. AdB)

(« Je veux répudier l'évidente absurdité de notre volonté », étrange et merveilleux mouvement paradoxal au gré duquel, seulement ? une parole poétique peutêtre s'esquisse ... )

Poésie qui ne laisse pas la représentation prendre le pas (poème n'est pas commémoration de la poésie) et peser davantage que le sentiment du monde éprouvé à l'instant du pas, le poids du pied sur le sol, monumentale semelle ! , du corps vaquant en plein ciel. Noté un jour ces mots de Virginia Woolf : « Les pensées de la marche sont ciel pour moitié; si on pouvait les soumettre à une analyse chimique, on y trouverait des grains de couleur, et des litres, des volumes d'air; ce qui les rend tout de suite plus aériennes et plus impersonnelles ». Impersonnalité qui permet diraiton au monde de s'emparer de la page de telle façon que quiconque alors devient en mesure, avec ce je qu'il est de sensations entrelacées et illisibles et discontinues, d'y deviner bien audelà d'un sens pieusement définitif qui ferait le monde bibelot, bondé du chiffre de sa vérité et mis à la pose l'énergique initiativemonde, vers lui comme le timbre le plus intime de leur contact et le son simple émis par leur commune surface de lèvres, grâce à, ce qui demeure continûment étonnant, la singularité non reproductible d'une voix autre et ses vocables. Les pages d'André du Bouchet, ennemies de toute forme rigide (poèmes, textes critiques, réflexions, notes etc. évoluent en un espace qui crible et disqualifie les frontières), laissent ainsi place à l'inconnu (monde, lecteur) et liberté à celuici de s'y reconnaître s'y reconnaître inconnu, aussi bien et peutêtre avant tout, dans le poème qui est ce lieu où la langue se reconnaît inconnue... Libre à chacun, à chaque instant, de lire ciel et lever les yeux et être frappé au coeur par la forme de sa main...

« Si tu sais que c'est là une main, alors nous t'accordons tout le reste. Mais ... » (Wittgenstein)

À chacun, chaque instant, fouetté de frais par la perte de ses moyens, en son regard écartant de chaque chose l'écaille de sa cause, de réinventer la station debout...

« J'avancerai que le monde est sans aboutissement, et qu'une phrase n'apparaît à la rigueur comme aboutie que lorsque nous avons oublié ce qu'elle voulait dire » « parler alors peut rafraîchir la mémoire » (L'Écrit à haute voix)

Le poème n'est pas une cellule d'enregistrement. Il excède immédiatement les « facultés descriptives ou instructives » (Rimbaud) afin, enfin, de ne pas suffire... de quelle façon ? en flèche, falaise ou sillon, phréatique coulée, lambeaux de langue lucide, qui cinglent... inattendu est ce mot désincarcéré de sa circonstance, qui préserve cependant rosée de l'instant natif... instant où le monde existe encore mais il culmine il a presque disparu; la clef pesante de nos mots et moyens empruntés, parfois, au terme de la phrase longue qui ne cherchait qu'à semer l'intention qui l'avait fait naître, ou du bref poème qui visait à la prendre de vitesse, (de lenteur), trouve issue de liseron... volonté dont il faut s'écarter, le temps qu'en soi elle monte en graine ?... je sais, de source sûre ce léger filet de futur qui semble me connaître massivement et me réfléchir mais l'oeil à son insu fécondé... L'envoûtante proie ouverte à tous les vents, rétive aux mille façons du vouloir qui la veut libre, assurément, mais dont le dessein même la réduit, ce que j'en rassemble est pour partie mon propre visage éventuel, tel que les éléments permutables qui m'entourent eau, terre, air, feu , le hasard gouvernant, m'en ont averti. « Celui qui écrit en dit plus qu'il n'a voulu dire » « Un poème ne veut pas dire : il dit ».

Vouloir ce bois de langue qui se ligue et mis au feu mains, mots, monde se prend à balbutier, sève, vient bouillir à l'entaille de la bouche.

« La poésie qui m'explique, la poésie qui me raconte, la poésie qui me sermonne, la poésie qui me confie, m'assomme » « Le sujet, planche pourrie du poème ... » « ( ... ) tout le reste n'est que dégorgement de vers. J'ai horreur des vers » (Reverdy)

Volonté, vaine ouvrière en l'homme nerveuse espèce. Les raisons du monde n'ont plus rien à voir avec notre effort d'y voir clair et d'ailleurs, c'est bien l'aveuglement que nous poursuivions ? par l'évidence, et l'instant de cet éblouissement est absolument celui de la poésie d'André du Bouchet. Visage du mot extrait de ses traits jusqu'à vie jaillie de blanche incandescence. « Si j'arrive à bout de ce que je voulais dire, je l'aurai dit sans le vouloir » (La Couleur). Surprendre le monde, c'estàdire, en réalité, en être violemment surpris en flagrant anonymat. L'étonnement nous en monte au visage qu'il emporte ! Grande face effarante, effaçante; feu auquel exposer (par lequel explorer) le langage (mots devenus inutiles, neutralisés, en rutilent ... ). Grande flaque montant aux yeux ou soi vers cette surface qui permet de perdre pied points d'appui dissous et, d'emblée compris de la matière ambiante, fluer au grand hasard... Bien sûr, sauf à vouloir faire définitivement défaut, il n'est pas d'effacement total (dans le monde non plus que déjà ou encore veille, même dans l'océan du langage). Je visible à peine, en affût et vouloir, aigu... saisir... veut ce qui, surprise éparpillée, lui donne faim encore, creux en lui, autour duquel il rôde et qui est (mot) le point muet du monde en sa parole cette ouverture... créature inachevable, capable d'inventer l'instance globale qui l'évince comme le manque qui la comble... créante... en ouverture toujours et de vouloir, criblée (mots, nonmots, neutrinos) grièvement vivante.

« Il y a deux sortes de vers. Ceux dont le travail d'écriture reste présent et ceux qui semblent nés d'euxmêmes. Dans les uns, l'auteur est condamné à entendre le son du violon qui jadis l'aidait à composer Dans les autres, le cliquetis du wagon qui l'empêchait d'écrire ... » (Anna Akhmatova)

Il y a le monde, les éléments, cette incomparable liberté des choses visàvis de nous, choses dont, à clouer mot après mot sur elles, nous parviendrons, non à les prendre ou comprendre, mais, volonté résignée, à nous frotter d'un peu de leur odeur de dehors, de cette liberté d'intervalle qui donne le vertige... Mots soudain étrangers au métier de la langue, sans argument ni agrément, déchus de pratique ou prestige, que leur seule usure éclaire et garantit... pour la justesse d'un rapport, plutôt que vérité ? laquelle vaut souvent d'abord par qui elle perd... une phrase ayant semé sa direction, peu à peu désatteinte, et que sa cible n'obnubile plus, chômeuse, découvre la stupeur d'un mot vacant prenant visage provisoire à l'espace envoûtant :

Ciel, c'est

lexique qui parfois tiendrait dans un poing, soimême contenu dans le poing des mots, l'un et les autres tâtonnant dans l'interminable immédiateté de notre ouverture...

« Ce qui est déconcertant dans la poésie, c'est la part de volonté sans laquelle rien ne peut aboutir , mais qui semble en même temps la frapper de contrefaçon; sur quoi se greffe tout ce qu'il faut fuir: l'amour de la poésie, pour commencer ( ... ) » (Carnet)

« Concertée » (Ponge), la poésie d'André du Bouchet ? Certes, jusqu'à ce lieu proprement fascinant où le vouloir dire s'efface, où le poème semble avoir rejoint de disjonction en disjonction l'éclat impréméditable de son embrasure, le point de contact mot à monde, ayant laissé toute place au gouffre actif qui, en l'un et l'autre, les permet l'un et l'autre. Pas moins que les blancs les mots sont vides et pleins. L’air, l'enthousiasme étourdissant cette question du vouloir ? ne se fabriquent pas et posent : de rien on ne connaît le nom (définitivement); partant, « Thou shalt be as free l As mountain winds » (Prospero à Ariel). Vie courante, morale marchée, emblée du monde. Peupliers frémissant près de la source captée... « Le poème est souvent paraphrase mélodieuse, mais ... » (a dit un jour André du Bouchet) mais c'est cela qu'il ne saurait être ? « ... inclusion de l'élémentaire, et retour à la rudesse des éléments... » (Tübingen, le 22 mai 1986). De la facilité du mot déduire le matériau qui bronche, son patois de terre humaine, le fil bourru d'un sens qui nous relie au plus vif de soi. Le poème d'André du Bouchet apparaît face à soi premier et dernier. Achevé, il offre le silence d'où sont à peine issus ses éléments, en lesquels subsiste intensité d'orée, tout en ayant la gravité d'un ultime regard sur le monde et, pour autant, il ne cesse aussi de se constituer, les rapports entre les divers éléments, proches ou distants, bougeant toujours, comme notre oeil bouge et nous bougeons dans le temps , se heurtant vers l'étincelle, s'abrasant afin de mettre au jour, dans la page, ce qui apparaît dans le même temps rudimentaire présence et raffinement le plus subtil d'un sens mobile (alliage rudiment/ raffinement qui, pourquoi, me remet en mémoire telle phrase de Descartes « ... il y a en nous des semences de science, comme dans le silex... »). Genèse du regard ou instant de sa disparition sa liberté, sa gravité. La cristallisation du mot est aussi celle de notre oeil ici placé au point d'éclosion et de clôture du monde, de luimême. Mot et oeil à une seconde de se volatiliser dans l'espace, et se maintenant, persistant sur ce point de contact au monde comme sur celui que la représentation n'a pu encore capter et juste avant que l'image effleurée ne devienne par effet de poésie marque déposée. Tel blanc est alors encore la trace en vol nulle et présente du mot qui vient de disparaître, déjà le souffle plein et absent de celui qui va poindre. Le murmure matériel en la parole serait cette part maternelle de la langue qui en soi continue incessante à faire chair avec le monde, bruissement illisible comme le poème liège ou oiseau de nous-même, de lui-même court-circuite toute glose , restitue matière d'astre, d'être, au tourbillon incessant finir n'existe pas. Ciel est autant de fois que nous sommes multipliés par le nombre de nos mots que chaque seconde modifie... fraîcheur de commencement, qui nous fauche; champ libre du poème lorsqu'il parvient au point de sa plus haute tension apanage des plus grands , l'instant où nous sommes « brièvement dessaisis d'un pouvoir et d'un vouloir qui aura entravé, c'estàdire libres » (Tübingen, le 22 mai 1986).

«Je suis convaincu que nous sommes beaucoup trop peu lents »
(R. Walser)

« Or, il s'agit de ralentir » (Matière de l'interlocuteur)

Nous (chaque jour) découlons de Chandos, usant de mots assotés de savoir, saturés de vouloir du pouvoir de ce siècle qui fut énormément de les faire mentir, et nous, disparaître. Poème rubis d'idiotie ? Mots d'un démoli monde tribu y veille; on baille au blabla contemporain, non : on rougit. S'arracher de la bouche et de Foeil la muselante peau suvuconnu; revenir, lentement et sans habileté (gabbling; lallen und lallen du poème de Paul Celan (Tübingen, Jänner) ; bredouillements de Mandelstam), revenir segments stridents, d'époque enroués hérissés d'humanité , peinant à supposer globalité réparatrice rabâchant la lettre des choses dans le malheur qui nous bâcle, face au monde, revenir face au monde, revenir face au monde comme émondés de nos traits à un savoir ravivé aux interstices, vouloir d'incertitude et pouvoir sans potence, « alors, tu seras l'imbécile de ta pensée » (cité par du Bouchet ) , « Tu es un sais-rien » (Hölderlin) , à ce monde que brise en éclats la paupière toutes les quelques secondes, le temps pour lui de se défatiguer de notre regard, aller à cette seule signature alors possible du monde qu'est notre regard ravi; et mots, usés par la vague routinière de la mémoire, pollinisés d'un futur qui déjà les désoeuvre, les placer face au vertige – face :

toiser
le bleu qui éraille

« J'entends une parole. Libre, par instants, pour peu que j'écoute, de celle que je comprends » « ... parole d'hirondelle... » (Hôlderlin aujourd'hui)

Instinctivement (peutêtre faudrait-il dire avec un sorte de vélocité presque rapace, l'oeil ayant naturellement faim creusé de monde , une faim vertigineuse, face au poème, alors qu'il loge et comprend dans le même temps cette infinie lenteur de ciel au fond de lui), le regard cherche du poème l'oiseau qui s'en dégage toute intention poétique alors à l'instant frappée de caducité l'aile des mots doués de ciel. Oiseau qui, usant de la matière songeuse des mots pour force d'essor (quelle estelle, si potentiellement variée, si ponctuellement variable ? étymologie, don d'amnésie par rapport aux choses qu'ils nomment, chocs et échos, dessin de la lettre, emplacement dans la page, virulence soudaine et comme vitale de telle voyelle coutumière, comateuse l'instant d'avant etc.), élargit la cage thoracique (cette rumeur humaine, alors, d'émotion), prend corps hantant happant la page et devient le regard même du lecteur sur le monde monde dès lors apparaissant ( « De tous les phénomènes qui apparaissent, le plus extraordinaire est l'apparaître lui-même », T. Hobbes cité par Maldiney dans Penser l'homme et la folie), apparaissant c'est-à-dire transformé, sans cesse transformé en luimême, par la lecture, Suspendu à lui-même seulement, dans l'ouverture de son propre vol. Zébré d'insaisissable azur. Intensité d'une présence d'un présent, d'un toujours présent, d'un tout toujours présent qui confine à l'irréalité (le réel). Et ce que cherche l'oreille seulement peut-être, n'estce pas a percevoir le cri d'hirondelle qui, proprement indéchiffrable, au creux de chaque mot perce le sens pour atteindre et percer le coeur crustacé du lecteur ?

« Rien n'est plus imminent que l'impossible » (V. Hugo)

L' admirable poésie d'André du Bouchet donne la faim, l'oiseau, le ciel, le monde, le sens perçu et perçant, le cri...

 

© Jean-Baptiste de Seynes - La Rivière Échappée - réservé à la consultation personnelle