Philippe Jaffeux | Mots |2


Chaos

Le chaos coexiste avec mon vertige ; il attire des mots vers des phrases qui sont à la recherche d’un sens énigmatique. L’origine des lettres et celle du chaos se soutiennent l’une l’autre ; ces deux conditions mélangent des vocables qui interpellent un déracinement de l’écriture. Le chaos déplace des pensées fatiguées dans une révolte de l’alphabet ; une langue stimulée se hasarde à dépasser ses limites. Un amas de lettres éperdues déforme un texte ; un éparpillement de mots organise un mouvement du chaos. Un grouillement de lignes répond à un fourmillement de phrases au risque de réfléchir une dérive extravagante de l’écriture. De plus, le chaos aiguise une transfiguration de la souffrance ; il explore et anime ce qui est au plus profond de moi-même. Il nourrit nos intuitions, nos perceptions et nos sensations ; il réduit tous les arguments à des clichés ou à des faux-semblants. J’adhère sans restriction au chaos et au hasart car ces derniers transmettent un mouvement à l’écriture ; une éclipse de l’espace et du temps affermit l’énergie (punk ?) d’une écriture en crise.




Corps

Seul le corps peut comprendre et catalyser l’acte d’écrire ; c’est grâce à lui que nous sommes au monde. Tout ce qui parvient à ma conscience est le produit de mes sens ; d’un corps souverain qui éprouve toutes les expériences, dont celle de l’alphabet. La matière première de l’écriture s’identifie nécessairement à mon corps ; écrire est simplement une façon d’incarner ma pensée par le truchement d’une épreuve physique. Mon corps m’invite à découvrir un autre monde (plutôt que d’autres mondes) en moi-même ; puisqu’il n’y a pas, à l’évidence, de mondes transcendants ou cachés. Un langage nietzschéen des perceptions trouve sa place dans un souffle matérialisé ; un corps pénètre un cerveau ; celui qui écrit incarne, lui aussi, une œuvre. L’écrit touche ses propres limites ; une expérience intuitive avec un alphabet automatisé s’entrelace avec le métabolisme d’un corps transfiguré. Mes sensations questionnent des mots qui sont choisis par une mise à l’épreuve de mon existence physique. Je respire avec mes semblables et je suis présent au monde ; le temps et l’espace traversent mon corps pour donner un sens à l’alphabet. Le corps sait tout ; il a appris à écrire avant nous, il a mémorisé une tension avec l’alphabet qu’il peut oublier à l’envi. Il s’exprime par le truchement d’un silence chimique qui déroute la parole ; des phrases écrites avec mes nerfs assistent une pratique corporelle de l’écrit. Des mots, libérés d’une langue désincarnée, incorporent un alphabet instable ; les limites d’une pensée configurent la désintégration d’un texte. L’intelligence muette du corps guide un processus d’individuation ; celui-ci délimite une frontière entre l’intérieur et l’extérieur pour circonscrire l’autonomie d’une écriture. Faire l’expérience de mon corps me conduit à prendre conscience de la particularité de mes perceptions ; de mes états d’éveil incertains et de mon intériorité changeante. L’activité d’écrire prend certainement racine là où la distinction entre l’esprit et le corps devient impossible. Les mots s’écrivent à partir d’un lieu où notre âme s’introduit dans notre corps et vice-versa. Le corps s’apparente à une matérialisation de l’esprit lorsque ce dernier se rattache à un corps dématérialisé. L’acte d’écrire destitue, opportunément, le dualisme ontologique ; il génère une interaction déroutante entre le physique et le mental. L’écriture réalise un mélange entre des expériences physiologiques et métaphysiques ; cette combinaison facilite la réaction d’un corps-esprit prodigieux.




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Philippe Jaffeux, Mots, Editions Lanskine

15 juin 2019
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