Bergounioux, 10 ans, 1000 pages

à consulter :
- Pierre Bergounioux sur remue.net
- une lecture de Aimer la grammaire, et 45 minutes d’un dialogue avec Pierre et Gabriel Bergounioux
- les éditions Argol rééditent B-17 G, avec une postface de Pierre Michon : voir la chronique de Ronald Klapka : Smith, mettons.
- le journal de Pierre Bergounioux sur le site des éditions Verdier

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Le taiseux

Ceux qui connaissent Pierre Bergounioux savent cette maîtrise du langage qui est la sienne : l’âpreté, l’austérité de ses livres, c’est d’avoir à passer outre cette maîtrise, lui faire affronter les plus vieilles lois des hommes.

Je me considère comme proche de Pierre Bergounioux, dans une relation fraternelle et mûre : simplement, je lui dois beaucoup. En quinze ans de cette relation, il n’a jamais évoqué l’existence de son journal. J’ai découvert ces dix ans d’écriture, en mille pages, ce mois de janvier. Je les ai lues d’une traite, chaque soir, avec la même passion ou la même tension que les récits les plus tendus de Pierre.

Pourtant, il s’agit de vie ordinaire. Le collège où il enseigne, la salle des profs, le rythme des heures, et ce qu’on tâche de transmettre, présent. Les deux fils que je sais à présent dans leur vie adulte, les revoilà dans le parcours de combattant qu’est pour les parents le lent accompagnement d’une enfance, avec les urgences à l’hôpital, le temps qu’ils vous mangent, et le concret ou l’imaginaire qu’ils vous apportent.

Pierre Bergounioux ne contourne pas l’intime : c’est un véritable journal, enregistrement des travaux et des jours. Il peint avec rage, on le voit rouler en voiture, converser toute une nuit. Et puis, sans qu’on s’en soit aperçu, il revient d’un rendez-vous chez Gallimard avec Pascal Quignard ou Jacques Réda : Pierre Bergounioux écrivain s’est fabriqué dans cet accompagnement, ce collège, ces jours, cette rage. Le Bergounioux écrivain, on ne le verra pas : pas du genre à s’épancher. Allez le chercher dans ses livres.
Mais justement, lisant ce journal, l’impression qu’on n’est pas à côté de Bergounioux écrivain, et simplement que d’une très lente et obstinée poussée de l’épaule une autre strate de rapport au réel a pu être conquise, qui concerne exactement ces livres. Et bien sûr La Maison rose ou Miette, puisqu’on retrouve les lieux mêmes de la fiction. Mais s’écrit aussi, d’encore plus près, le corps du père, et sa mort. On ne nous parle pas de La Mue et de L’Orphelin, qui en sont comme l’onde de choc littéraire. On reprend l’onde de choc, là où elle est traversée de langage, mais on la confronte à plus près du réel : nous sommes avec lui devant le mort, le journal capable d’une suspension de récit. Le visage du mort, on le touche. Et la voiture quand on revient, les paroles, les rêves (cet obsessif travail de noter ses rêves : comme j’en aurais cru Pierre loin de se l’imposer, quelle école pourtant). Ou ces simples lignes sur le lendemain soir, quand lui-même, Gabriel son frère, prennent leur mère pour réapprendre à regarder, un instant, la ville et la nuit, les lumières : c’est tout à la fin de ce livre, un « autre âge » qui commence, et exigera à distance qu’on ait enfin la force de revenir là et de le dire (puisque, écrit, cela l’avait été le soir même).

Pierre dit avoir passé quinze heures par jour, tout cet été, pour dactylographier ces mille pages, et ceux qui le connaissent savent combien il vous remet assez de fidélité et de confiance pour ne pas avoir à se créer de fiction : dans son idée, il transcrivait tout intégralement, et Gérard Bobillier, des éditions Verdier, choisirait des extraits pour publication. Bobillier a choisi : il publie l’intégrale. Est-ce que pour dire un ciel, une route, une visage, à vingt ans de distance parfois, c’est le Bergounioux d’aujourd’hui qui dresse l’image, rend plus concis le trait, il n’a rien voulu me dire : « on cherche toujours l’expression exacte », a-t-il dû me répondre. Cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’une écriture seulement personnelle, mais bien d’un outil d’extraction appliqué aux strates les plus directes de la vie quotidienne, sauf que la vie quotidienne est en permanence affectée par le tragique de l’époque, ses fantômes, et la tâche d’y tenir, la responsabilité qu’on a des êtres chers.

Et bien sûr Bergounioux saurait vous l’expliquer, qu’une expression comme « écriture personnelle » est tautologique ou idiote. Lui-même, qu’on voit sans cesse lire, des grammaires, de la mécanique, de l’entomologie, des récits de voyage ou de la philosophie, ne conçoit la lecture que s’il en recopie les phrases : il en a de pleins placards, et même sa compagne, Cathy, omniprésente dans ces dix ans d’écriture sans que jamais on ait l’impression de violer quelque respect (et pourtant comme on s’en souviendra, de cette écriture sculptée, pour tel passage où un soir, fatiguée, elle regarde Pierre en posant sa joue sur son coude, et qu’il en restitue amoureusement, par la phrase, ce relief où le premier souvenir d’un visage s’écrit pour toujours en vous-même), croyait que ces cahiers tenus depuis si longtemps étaient aussi des cahiers de lectures recopiées, et non ce mémorial des jours communs.

Il ne s’agit pas d’un « journal », au sens où on suivrait simplement le déroulé de ces jours. Il y a le temps linéaire de celui qui l’écrit, attentif aux saisons, ponctué par la vie scolaire, mais aucun des autres temps qu’il superpose n’est linéaire : les enfants échappent aux parents, les deuils retirent ceux qui vous retiennent au passé, et se constitue progressivement le temps de l’écrivain qu’on voit s’affirmer d’un livre au suivant. C’est ce conflit d’un temps métronomique, et de strates de temps démultipliées qui fait de ces mille pages une œuvre complexe, comme Proust nous a appris à reconnaître le temps dans un livre, un objet qui rassemble et tisse les livres de Bergounioux en leur devenant du même coup un nouvel espace. Les autres livres resteront ces points d’effondrement avec scintillances. Ces points d’effondrement on les situera dans la dimension plurielle qui tous les relie au plus originel de la littérature : l’expérience commune, mais si rude, de la vie ordinaire.

Y compris dans l’épopée. Ces pages auraient dû rester dans les placards de Pierre Bergounioux et n’en pas sortir. C’est un saut dans le vide qui a probablement contraint Pierre, dans la nuit dont il nous rend compte (ce vers de Baudelaire : « Et cette immense nuit semblable au vieux chaos », comme il conviendrait à ce qu’est l’ordre erratique de la vie ordinaire, celle après tout de cet enseignant de collège, père de deux jeunes enfants, dans la banlieue d’une grande métropole), Ces dix ans sont ponctués par un fantôme. Au début, presque un jeu de double : comme Pierre a épousé Cathy, la sœur de Cathy aussi s’est mariée. On voit les deux couples ensemble, et leurs enfants. Et puis l’homme miroir, le presque frère, un jour tombe dans le vide. Cela tient en trois lignes, encore, la banalité d’un accident. Nous sommes la première génération, probablement, à n’avoir pas été confrontés (éclipse provisoire ? - cela hante ces mille pages en continu) au monde en guerre, en guerre jusqu’à nous. Après l’accident, trois ans d’une mort annoncée. C’est dans ces trois ans que Pierre apprend à être écrivain. Qu’emporte-t-on avec soi de la mort de l’autre, de ce qu’on a extrait de soi, qu’on n’y savait pas, pour que sauver l’autre soit possible, mais est resté vain ? Alors ce saut dans le vide, la disparition d’un être sous le regard même de celle qui partage avec lui sa vie, était forcément sur la route de l’écrivain.

J’affirme que l’épopée très simple de cet inconnu est ce qui a décidé que ce « journal », arraché aux os et à la chair de Pierre Bergounioux, soit précisément l’immense livre tout entier consacré à la recherche d’une vie, lorsque cette vie ne nous laisse que son impasse. Pierre Bergounioux s’est toujours inscrit dans les récits qu’il tend vers ce dont témoignent pour nous tous les anonymes que nous portons, cela qui resterait muet sans cette décision d’un livre. Ce récit particulier a voulu que pour l’inscrire il puise dans ce qu’il avait gardé de plus secret : son propre et continu journal. Mais c’est bien cette disparition qui fait que ce journal devient un livre, et exigeait qu’il fût spatialement immense. Et peu importerait que nous restions quatre ou dix à le peser dans nos mains, ce livre d’un secret : on sent parfaitement, et c’est devenu tellement rare, combien la littérature seule alors, ici, commande.

Il n’y a de réalité qu’ainsi construite, et c’est la nôtre qui s’augmente.

27 février 2006
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