Danielle Collobert, Dire 1 et 2, un extrait

Un phare s’allume au large son rythme est irritant. Un passage de lumière rapide et un autre ensuite très lent. Celui-ci est insupportable. On dirait que la lumière va rester fixe, qu’il va se passer là-bas quelque chose, l’éclatement de cette lumière par exemple, qui s’en irait par morceaux sur la surface de l’eau, s’enfoncerait, illuminant de nouvelles couches et continuerait à briller au fond, en donnant à la surface une teinte pâle et translucide. Le reste du phare, déchiré, une ruine lugubre sur l’étendue.

Plus penser pas entendre. Ni vent ni pluie qui terrasse contre terre, sous les herbes mouillées dégoulinantes. Démission depuis tant de mois. ne plus savoir attendre. J’attends dans le vaste, haletant, déraisonnable, pendant de longs moments atroces, ne plus pouvoir se résoudre à la patience.

Le monde crie, ce monde-ci, le monde maintenant, au-delà des murs des chambres chaudes, au-delà de nous liés. A travers les voix revient le grondement plus fort, plus puissant pour nous envahir. Appeler ta force pour supporter, te sortir de la douceur, t’apporter la dureté cruelle latente autour de nous. Qui se suicide. Qui se sépare. Toi et moi arrachés. Capitule, vivante encore. Je suis entre le tremblement désespéré et l’apaisement qui plane, éloigné, silencieux. Entraîné de l’un à l’autre par la peur.

Face à moi la ville. Descente de la rue en pente, calme et fuyante, penchée légèrement en arrière. Arrivée à l’intérieur pour ne pas la voir de haut, sur les hauteurs, des lieux un peu éloignés rassurants. Pénétration immédiate dans la chaleur opaque. Ma lancée trébuchante sur tous les obstacles vivants, sur la dureté d’ensemble.

Voilà enfouie comme la ville toute révolte, celle qui grandissait qui montait, souterraine d’abord, de toute la ville, des gens, sourd bourdonnement aussi, à l’intérieur, le long des nerfs, sans arrêt, énorme bruit croassement aux oreilles. Assez de toutes ces violences continues. Elles s’apaisent en sourdine, alors qu’elles devraient exploser là en bas, sous nos yeux — quelle explosion — un déferlement soudain de tout, tout soudain déchaîné, tous sens, tous mouvements, et cris vers quoi, sans limite cette tuerie. Beaux crimes commis brusquement pour la violence toute seule au centre, dans la chair retournée autour du couteau des pinces des grilles. De nouvelles répétitions enfin. Réapprendre aussi maintenant les aigus, par les pointes, barres de dents serrées refermées sur un doigt, et la main mutilée caresse malgré tout le front silencieux écrasé — hurlant du besoin de déchirer encore.

Et puis le silence froid des chocs enfouis. On ne peut plus déceler l’origine, le point de départ. Qui parle ici, sans que je puisse faire cesser ces paroles de haine et de peur, qui commance tous ces gestes d’impuissance à mon bras droit, levé très haut, étiré plus que d’habitude, les doigts très loin au bout qui se décident à griffer l’air épais. Il n’y a rien à ramener, rien à s’unir, pas même quelques vagues légèretés. Repli du bras qui garde sa longueur impressionnante et reste tendu, témoin d’un effort ridicule. Me joindre à ces ordres qui partent de moi, tellement dangereux de rester en arrière, se laisser distancer par ses mots, ses souffrances. Pas de retard derrière eux, haletant toujours, leur rapidité. Ils arrivent à la fin de ma vie avant moi. Je les vois là-bas s’emmêler. S’emmêler et te prendre à bras-le-corps, te jeter dans le fleuve qui ne peut servir à rien d’autre. Tu te défends mal, tu les repousses par les épaules, les pieds agrippés au rebord, tu ne tiens pas longtemps contre eux, tu finis par déraper glisser sur la pierre humide et tomber lourdement.

Aujourd’hui seule dans ces murs, aujourd’hui dans ces rues. Pas un seul pas sans baigner dans le soleil, sortie pour un moment à la rencontre — courte pose et répit parfois, à regarder les choses, à voir avec tendresse les mouvements, les courbes lentes déroulées dans l’espace, fond gris et limpide, ciel de fin d’hiver avec des images naissantes des rappels confus.

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23 août 2003
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