Didier Daeninckx en embuscade

(Suspense de la souris sur la vitrine.)

La librairie Folies d’Encre, à Montreuil (93), sous l’autorité toujours souriante de Jean-Marie Ozanne, a mis le 12 mai les petits plats dans les grands : recevoir Didier Daeninckx, à l’occasion de la sortie de son roman Itinéraire d’un salaud ordinaire (Gallimard), donner à entendre des lectures du livre, puis offrir des amuse-gueules aux visiteurs et même une agréable aubade jazzistique depuis le deuxième étage.

L’histoire que raconte (puisqu’il est « raconteur d’histoires ») Didier Daeninckx est une froide plongée dans une quarantaine d’années politiques en France, vues par le regard d’un policier qui gravit, sans tourments existentiels, les échelons de la hiérarchie depuis 1942 jusqu’au début de l’année 1981.

Ce roman passionnant, qui nous rappelle quelques souvenirs et nous apprend des faits inconnus juqu’alors, a été aussi un prétexte pour interviewer son auteur qui a bien voulu nous consacrer une heure de son précieux temps.

- Didier Daeninckx, quelle est la démarche que vous avez suivie pour ce livre, et d’où vous est venue son idée ?

D.D. : - Jusqu’à présent j’ai toujours voulu montrer, dans mes romans, le rôle joué par la responsabilité des « puissants », par exemple, dans Meurtres pour mémoire, celle de Maurice Papon, lors des massacres à Paris du 17 octobre 1961. Ce sont des gens de pouvoir mais ils ont besoin d’intermédiaires, de subordonnés qui leur obéissent. Ici, il s’agissait d’aller vers l’autre face des Papon, des Bousquet, en montrant les rouages qui justifient leur lâcheté quotidienne (ils ne voient pas, physiquement, ce à quoi conduisent leurs décisions).
J’ai donc voulu transporter le regard du lecteur vers un « anti-héros », qui a trouvé un métier (inspecteur de police) après des études de droit faites un peu par hasard, et qui va devenir une simple matière à utiliser pour ses supérieurs.
Il ne s’agit pas de présenter un autre Lacombe Lucien, le bourreau ordinaire, mais plutôt de revisiter celui qui est en rapport avec le réel et son application : ses décisions sont incarnées par le visage de ses victimes. J’ai renversé la perspective.
C’est à la fois le côté effrayant et finalement pas totalement antipathique de Clément Duprest, ce policier pris dans les pesanteurs politiques et sociologiques du régime de « l’Etat français » pétainiste jusqu’à l’avènement de la République qui lui succède.
Ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre remonte déjà à six ans : j’avais découvert, dans un grand journal du soir, que mon nom faisait partie de la liste de 150 personnalités anti-fascistes qui avaient été mises sur écoutes. Je me suis alors posé la question : qui me regarde, qui nous espionne ? Il fallait que je m’en rende compte !

— Votre livre est basé sur une documentation impressionnante et peu connue...

D.D. : — Oui, ainsi l’on apprend, notamment, qu’une nouvelle « Radio-Paris » avait été lancée, pendant la guerre d’Algérie, pour diffuser la propagande colonialiste de l’époque. Tous les livres historiques sur ces périodes, et celle durant laquelle ont été formés les Renseignements généraux, montrent la jouissance du pouvoir, celle de surveiller, d’écouter sans que les personnes « ciblées » le sachent : s’inviter en quelque sorte à la table des convives de manière invisible (entendre Félix Guattari discuter avec Coluche au moment de sa candidature à l’élection présidentielle de 1981). br>
Le contexte politique actuel, avec ses manipulations, ses écoutes, ses rapports secrets et ses notes publiées dans la presse, est révélateur à cet égard : rien n’a changé !

— Peut-on dire qu’il y a autant de littératures que de littérateurs ? Et que vous n’êtes pas prisonnier d’un genre (le roman policier) puisque dans Raconteur d’histoires vous exposez, sous forme de nouvelles, différentes facettes de votre talent ?

D.D. : — Je pense que l’on peut rencontrer d’autres écrivains par la lecture. Ainsi, le Ravel de Jean Echenoz a été pour moi une découverte absolument nécessaire, l’élégance extrême sans une once de sophistication, avec un travail de la phrase constamment au bord de la rupture. C’est le mystère du style, un système de langage musical et de composition. J’ai une fibre plus réaliste et plus sociale : car je garde la nécessité de ne pas vouloir être complice du silence, d’affirmer ce que je crois être vrai. Mes livres renvoient à un projet en embuscade.

- Et la poésie ?

D.D. : — Les lectures poétiques sont indispensables pour mon plaisir personnel. J’aime particulièrement Francis Ponge, qui a su marier son engagement littéraire avec celui dans la Résistance, comme Robert Desnos. Je me souviens avoir participé à un projet avec Jean-Baptiste Harang, de Libération, on a fait un film sur l’accent circonflexe, à partir du poème L’Huître de Francis Ponge, mais « le pilote » n’a pu être mené au port.

— Comment voyez-vous les rapports entre littérature et Internet ?

D.D. : - Lorsque l’idée m’a été soumise de lancer un site de contre-information sur Internet, j’ai dit tout de suite : « Je n’ai pas envie d’avoir la CIA à la maison », sachant les connexions que cela entraînait automatiquement. Par ailleurs, mon métier d’imprimeur dans les années 70 m’a fait constater que c’est l’informatique et ses écrans qui ont tué cinq siècles d’histoire où les « lettrés » étaient aussi ceux qui fabriquaient les livres et représentaient un ferment révolutionnaire.
Mais Enrico Porsia, d’amnistia.net, m’a convaincu finalement de l’efficacité de ce média, quand nous avons soulevé le problème du négationnisme qui s’était développé à l’Université de Lyon : avec Internet, nous avions un moyen de publier nos contre-enquêtes, documents irréfutables à l’appui.
Ensuite, je me suis aperçu qu’un pur site de « dénonciation » (une sorte de tract sur écran) devait devenir un journal complet, à travailler en différentes séquences : j’ai donc participé en livrant mes propres articles ou nouvelles qui « aèrent » l’ensemble.
Notre rôle, encore modeste en termes de visibilité et d’abonnements, est cependant un contre-poids à la presse détenue pour grande partie par des marchands d’armes ou des financiers : comment celle-ci peut-elle enquêter sans pressions sur des domaines qui la touchent au plus près ?

— Internet peut-il, comme certains le craignent, tuer le livre ?

D.D. : — Pour moi, le livre est un objet, quelque chose qui ne relève pas du flux. Le texte n’est pas captif comme sur l’écran, il est fait d’encre, de papier, de bois. Sur écran, je pratique un genre de lecture rapide qui est du ressort de l’image. C’est une lecture plus documentaire que d’émotion. Un texte qui m’intéresse, je l’imprime (je peux même m’amuser à cocher les fautes ou les coquilles !).
Je ne pense donc pas que le livre disparaisse avec Internet : au contraire ! Je vous cite un exemple : il existe une photocopieuse sophistiquée, la Docutec, qui, branchée sur un fichier de livre numérisé, peut imprimer et relier celui-ci en deux minutes. Verdier, lors du premier Banquet du livre, avait ainsi sorti un livre à 150 exemplaires sur Lagrasse (Aude), le village où se trouve le siège de l’éditeur.
Dans trente ans, j’imagine qu’un libraire proposera uniquement toutes les nouveautés ; en revanche, tout son fonds sera numérisé et il pourra donner ainsi un accès direct à ses lecteurs. Tout ceci restera soumis aux droits d’auteurs, problème qu’il faudra résoudre sur le plan international avec le lancement des bases de données contenant des millions d’ouvrages.
Les libraires se spécialiseront de plus en plus, la mort du livre n’existe pas : il entamera une nouvelle vie grâce à la numérisation.

— Vous n’avez jamais désiré lancer un site Internet ?

D.D. : — J’en suis totalement incapable ! De même, je ne me vois pas tenir un blog car j’ai trop d’activités qui me demandent de ne pas disperser mon attention, qu’il s’agisse d’écrire un roman (long à préparer, comme le dernier) ou un article.

— Est-ce que la science-fiction, une autre littérature dite « de genre » vous intéresse ?

D.D. : - J’ai beaucoup aimé Robert Sheckley, Richard Matheson, à l’époque de la collection « Présence du futur » chez Denoël, reprise maintenant chez Folio SF. Mais je n’ai jamais vraiment apprécié les histoires purement « spatiales » : pourtant, vous avez lu « Les Boueux de l’espace » dans Raconteur d’histoires...
En fait, ce qui m’intéresse, ce sont les livres qui décrivent l’hystérie du quotidien actuel ou futur, comme ceux de J. G. Ballard.

— Parmi les auteurs de romans policiers actuels, avez-vous des préférences ?

D.D. : — J’en citerai juste deux concernant les auteurs français : Patrick Pécherot, avec notamment son récent Boulevard des branques (Gallimard, Série noire) et Dominique Manotti, avec sa trilogie sur les années Mitterrand et son dernier livre Les Corps noirs (Seuil).
Dans le domaine étranger, celui qui m’a bousculé, c’est John Connolly.

— Les films policiers, est-ce aussi une passion chez vous ?

D.D. : — Oui, mais les anciens, les vrais « noirs », qu’ils soient français ou américains (je participe même à des « bonus » pour des rééditions, en complicité avec Noël Simsolo !), ceux de la grande époque.

— Votre Itinéraire d’un salaud ordinaire ferait un bon scénario de film...

D.D. : — Oui, on revisite quarante années d’histoire politique : et l’on perçoit bien que certains cinéastes français sont intéressés à nouveau par les événements qui ont façonné notre pays et notre mémoire. Mais la mise en scène d’un « anti-héros » n’est pas forcément la plus facile à produire !

- Dans vos livres, la musique joue toujours un rôle, elle apparaît comme un véritable contrepoint qui donne sa couleur au décor.

D.D. : - En effet, dès Mort au premier tour, je l’avais installée là, comme une pulsation : la musique, c’est le Carbone 14 du roman.
J’aime le jazz, le blues, la world music, j’écoute en boucle les B.O. des films de Toni Gatlif, et j’ai été malheureux d’apprendre le décès du musicien Ali Farka Touré, le 7 mars. Ce qu’il aurait pu composer me manque.

13 mai 2006
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