Quand les élèves ne sont pas là, les professeurs dansent

Cette semaine après Pâques, du mardi 29 mars au vendredi 1er avril, Nicole Roulet-Lacaule, professeur d’EPS et moi-même n’avons pas vu nos élèves - pas vu non plus les lourdes grilles, la cour, le hall, les couloirs, les salles, le gymnase du lycée, pas entendu le brouhaha, les grognements, les chuchotements, les invectives, les paroles répétées, pas emprunté les chemins familiers. Nous sommes allées au théâtre de Bezons - à l’échangeur en courbes et autopont de l’autoroute A86 et des Nationales vers Sartrouville à l’ouest, Argenteuil au nord, Paris à l’est, Nanterre au sud, ne pas se tromper, se faufiler en deux virages vers le centre-ville de Bezons, puis aller tout au bout d’une étroite rue, collège Gabriel Péri à gauche et stèle commémorative, portrait en mosaïque, Théâtre Paul Eluard à droite.


(On nous dit que pendant ce temps-là, et on le croit, nos élèves en grève ont été poussés violemment dans un train à la gare d’Argenteuil-centre par les forces de l’ordre, que le train en direction de Paris a passé la Seine et s’est arrêté à la gare du Stade et qu’ils ont été alors sommés cette fois-ci de sortir du train, on nous le dit, on le croit, on n’aime pas trop les symboles, et on est en colère : car on lutte pour qu’à Argenteuil comme ailleurs les élèves reçoivent avec l’enseignement que nous leur dispensons une image positive d’eux-mêmes, on leur dit aussi que les droits et les devoirs sont les mêmes pour tous, on va quelquefois jusqu’à les punir s’ils ne les respectent pas ; en une après-midi, les forces de l’ordre qui ont dispersé la manifestation par de tels procédés ont ruiné nos discours, et qu’on ne s’étonne pas si dans la société civile ces jeunes gens deviennent des adultes sans espérance qui ne respectent pas les lois.)


Théâtre Paul Eluard, Bezons : une vingtaine de professeurs d’EPS, un professeur d’Arts plastiques et moi-même descendons deux niveaux, nous déchaussons, et entrons dans le « studio », vaste salle de danse, parquet au sol, lumière artificielle.

Ici / Là-bas


Franck Micheletti, de la compagnie Kubilaï-Khan-investigations nous fait entrer dans la danse : nos corps se déplient « là-bas » (You !), se replient « ici » (Me !), nos pieds touchent littéralement le sol, puis latéralement une jambe ( si c’est le genou, nous aurons des bleus), la hanche, l’épaule : « ici », nous nous replions, « là-bas » nous nous déplions.

Les bleus

L’équilibre dans la chute que nous répéterons à l’infini pendant ces trois jours est dicté par notre centre de gravité, et c’est difficile ! « On n’échappe pas à la gravité, dit Franck, c’est ontologique », mais on cherche à échapper à notre brutalité qui nous serait immédiatement renvoyée par la brutalité du sol.
Et on rebondit !

Ni rêve, ni imagination

Le matin, nous répétons ces figures de chute, de rebondissement et de résonance, et l’après-midi nous les utilisons dans de longues improvisations collectives. Le plus important est de rester très présents dans le réel, l’espace, les injonctions des autres. Ne pas rêver, ne pas glisser dans une bulle, ne pas imaginer. Etre.

3 avril 2005
T T+