Question de calibre

Le patelin n’était pas joli. La majorité des propriétaires devaient aimer le genre tape-à-l’œil. L’effet avait peut-être été réussi au début. Mais, depuis, la fumée jaune des fonderies, dont les cheminées de brique s’élevaient au Sud devant une morne colline, avait tout revêtu d’une teinte uniforme et sinistre.
Par là-dessus s’étalait un ciel gras qu’on aurait dit également vomi par les cheminées des usines.
Le premier flic que j’aperçus avait une barbe de huit jours. Le second portait un uniforme minable auquel il manquait deux boutons. Un troisième, planté au milieu du principal carrefour de la ville - le croisement entre Broadway et Union Street - dirigeait la circulation le cigare au bec. Après celui-là, je cessai de les passer en revue.

Dashiell Hammett, La Moisson rouge, Gallimard, Poche noire, avril 1968.

Le soleil ne s’était pas encore couché ; les deux aiguilles de ma montre formaient un angle aigu marquant 14 heures.

Je remontai la rue de la Grange aux Belles, ce mardi 14 juin, en me disant que certaines appellations étaient à elles seules tout un poème. Mais si j’en croyais Albert Fierro (Histoire et mémoire du nom des rues de Paris, Editions Parigramme, 1999), cette voie avec issue « ne devait sans doute rien aux belles filles qui l’auraient fréquentée. Prenant le mot « grange » avec sa valeur actuelle et non avec son sens ancien d’exploitation agricole, des historiens y ont vu un dépôt de pelles destinées à la voirie ou un entrepôt de bois, la « pellée » étant une mesure pour le bois mort. »


J’allais donc voir de quelle bûche se chauffait mon interlocuteur, avec lequel je n’avais d’ailleurs pas rendez-vous... La veille, sa boutique était fermée : j’avais juste pris en photo la vitrine, dont les couleurs allusives se mariaient à la météo souriante, et qui était encombrée de livres policiers de la grande époque.

L’Introuvable lui-même était posé là, derrière la vitre, comme l’explication affichée du nom de la librairie : ce livre de Dashiell Hammet, dont je gardais un exemplaire d’occasion chez moi, avec sa fameuse couverture cartonnée bicolore datant du début de la Série Noire (N°68, « Achevé d’imprimer le 10 octobre 1950 »), celle de Marcel Duhamel.


J’entrai dans l’échoppe, il n’en existe plus beaucoup de ce type à Paris, et j’avais, par précaution, la main sur la poche-revolver de mon pantalon...

Les rayons de livres policiers couvraient les murs, grimpaient à toute vitesse comme du lierre jusque dans l’escalier, ils occupaient aussi le milieu de la pièce, c’était normal. Quelques collections supplémentaires (fantastique, SF, Héroïc fantasy, espionnage, western, érotiques...) s’y tenaient sagement dans les marges.


Mais ici, le polar était roi, le « roman noir », comme l’avait nommé Jean-Patrick Manchette, occupait l’espace et le tenait en respect - avec son calibre .38.

Qui cherchait, trouvait : probablement !

Un article dans Libération du 10 juin, consacré au café La Fontaine, nouveau rendez-vous tout proche du jazz urbain nocturne dans le 10e, avait mentionné l’adresse de cette librairie, rue Juliette Dodu (héroïne de la guerre de 1870), qualifiée de « voie sans âme le long de l’hôpital Saint-Louis ».

Pourtant, un parfum nostalgique (celui de la dame en noir et jaune ?) imprégnait cet endroit : comme si rien n’avait changé depuis 1981, date à laquelle L’introuvable avait ouvert ses portes pour les amateurs, pas forcément habitant le quartier, mais ceux qui savaient pister - détecter - de loin un lieu... et un lien d’échanges littéraires.

Et je le vis, assis sur un tabouret devant son ordinateur. Mais, en réponse à ma question, sans que je n’aie besoin de lui braquer une lampe dans la figure, il prétendit n’avoir aucune relation de parenté avec Jean Schuster, un surréaliste.

Alain Schuster avait en effet exercé beaucoup de professions (scénariste, organisateur de concerts de jazz, etc.) avant de se recentrer sur cette passion ténébreuse, hardboiled : le roman policier.

D’ailleurs, jazz et polar faisaient bon ménage : certains puristes comme Nat Hentoff (Le Diable et son jazz, Série Noire, 1983) ou Michel Boujut (Souffler n’est pas jouer, Rivages/Noir, 2000) avaient tout naturellement, dans une écriture syncopée comme la musique qu’ils aimaient, mixé saxo, trompettes et machine-guns, dans l’atmosphère enfumée d’un speakeasy de la Cinquante-deuxième Rue à New York...

« Il n’est pas facile de vendre des polars, m’avouait pourtant Alain Schuster. C’est un secteur en crise, avec une clientèle d’amateurs qui font l’effort de se déplacer. Mais celle-ci ne se renouvelle pas. J’ai parfois l’impression d’être un dinosaure en voie de disparition ! La concurrence d’Internet se fait sentir : il est plus facile de passer commande par le biais de sites commerciaux qui vendent à bas prix ce que l’on peut trouver chez moi... »

En 1985, Alain Schuster travaillait avec trois associés. Maintenant, il est seul à faire tourner la boutique ; un petit guéridon et deux chaises permettent d’accueillir l’ami fidèle qui vient prendre régulièrement un café. Il possède également un magasin de disques et de livres, 15 rue Chaptal, dans le 9e arrondissement : Black Cherry Blues.

« On édite plus de 1 200 polars par an, remarquait Alain Schuster. En 1980, c’était de l’ordre de 800. Malheureusement, les maisons d’édition sont de plus en plus aux mains de gestionnaires et non de directeurs littéraires. »

Pourtant, les François Guérif (Rivages/Noir), les Patrick Raynal (Fayard/Noir)... ?

« Ce sont des exceptions, estimait Alain Schuster. Longtemps, le polar représentait la littérature populaire. Maintenant, c’est la télé et la vidéo qui l’ont remplacé. Il a donc acquis un statut littéraire, même s’il reste encore plus ou moins marginalisé. Jean-Patrick Manchette d’abord, dont Quarto vient de rééditer l’œuvre intégrale, Didier Daeninckx, et d’autres ensuite, ont su lui donner un aspect politique et social qu’il n’avait pas à ses débuts en France. Mais la démarche a été intellectualisée... »

Alain Schuster n’a pas écrit lui-même de polars (« Soit on se lance inconsciemment, soit on connaît les grands maîtres, et alors on recule ! »), mais il en a édité. Cinq volumes sont parus aux Editions de l’Ombre. Parmi ceux-ci, trois inédits, en France, de l’auteur américain William Riley Burnett : Dark Hazard, 1983, Iron Man, 1989, Tomorrow’s Another Day, 1990.

Cependant, je fis part de mon étonnement : sur tous les livres Poches noires (NRF, Gallimard), on avait toujours lu « W. Richard Burnett »... « Eh oui, c’est une erreur qui s’est répétée durant des années ! », répondit, dans un sourire, Alain Schuster (un véritable connaisseur).

Mais comment une petite librairie telle que L’Introuvable, qui dispose d’une vitrine quasiment dérobée au regard, pouvait-elle résister depuis des années aux grandes enseignes et au commerce en ligne ?

Tout est question de calibre !

« Il est vrai que le budget que les lecteurs consacrent à la littérature se réduit, amputé qu’il est par le coût des nouvelles technologies : les téléphones portables, les lecteurs audio, les CD, les DVD, Internet..., me confiait Alain Schuster. Mais il faut bien tenir la rampe, si l’on croit à ce que l’on fait. »

Ainsi, le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède (Editions Joseph K.), animateur du comité de défense de Cesare Battisti, est... introuvable parce qu’épuisé : les deux pavés ont beaucoup servi de cadeaux de Noël depuis leur parution, fin 2003 !

« J’ai l’avantage, ajoutait Alain Schuster, d’avoir su diversifier mes activités, et puis les jeunes peuvent découvrir un autre univers en entrant dans une librairie. Une prof de français du lycée technique de la rue Sambre-et-Meuse avait emmené, il y a quelques années, sa classe ici pour réaliser un film vidéo. Or, certains de ses élèves n’avaient jamais vu autant de livres rangés sur une seule étagère, et portant tous le nom d’un même auteur ! Il s’agissait en l’occurrence de Jack Vance, et c’était vraiment de la science-fiction...! »

A 16 heures pile, mon téléphone portable sonna : la conférence de presse d’une journaliste libérée d’Irak commençait. Au même instant, Alain Schuster répondait, dans un anglais parfait, à un appel « long distance ».

Je m’éclipsai discrètement. Dehors, le ciel était d’un bleu violent et sans réplique.

Quelques impacts :

http://upload.microscoop.net/lintrouvable/
http://mapage.noos.fr/hardboiled/hammett.html
http://www.bleekerbooks.com/Books/Authors/Author.asp?ID=13
http://www.gallimard.fr/foliopolicier/phares/manchette.htm
http://www.polars.org/article10.html
http://www.editions-verdier.fr/v2/auteur-daeninckx.html
http://www.remue.net/cont/daeninckx.html

20 juin 2005
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