Amandine André | Impossessions primitives

"lecture à la table, appui sur l’avant bras gauche, mettre le plus de poids possible jusqu’à la douleur."
Lecture performance d’Impossessions primitives par Amandine André le 26 janvier 2019

Le texte d’Impossessions primitives est paru aux éditions Pariah en octobre 2018. Elle le fait ici dialoguer avec les conditions de son interprétation.


Interpréter, premières notes

je suis un texte en mouvement(s) inachevé je ne cesse de parler je ne cesse de croître je suis sans fin inachevé et infini je continue je persévère je suis un texte obstiné je n'ai pas de fin

Le samedi 26 janvier 2019, lecture à la table, appui sur l'avant-bras gauche, mettre le plus de poids possible jusqu'à la douleur. Conseil avisé : éviter la crampe. Appareillé : micro.

Le samedi 16 mars 2019 rue de la Folie Méricourt, l'interprète a lu le texte debout ce qui au regard de sa condition physique était l'effort qu'il fallait, l'inconfort qu'il fallait. Sans appareillage : sans micro. Problème de voisinage.

Le vendredi 29 mars 2019 au 94 avenue Jean Jaurès, l'interprète a lu à voix haute le texte debout sans être droite, sans appareillage électrique. Le corps de l'interprète a dû procéder à l’échauffement nécessaire de ses muscles, pratiquer des exercices d'étirement, à la récupération psychique en travaillant le sommeil. Après une semaine de travail, il fallait donc redonner une forme apte à lire à l'interprète (c'est encore le même). Pour ce faire, sur un tapis en mousse (recto bleu, verso violet, ou l'inverse) il faut que le corps s'allonge. Le dos est plaqué au sol, les pieds sont posés sur le sol, les genoux sont remontés donc les jambes forment un triangle. A partir de ce moment et de cette posture, il s'agit de respirer pour de vrai par le ventre d'abord. Alors il y a les premiers signes que quelque chose se passe. Puis il faut mobiliser la cage thoracique et là ce qui est incroyable c'est que quelque chose de sonore se passe qui est de bon augure ça fait chlak crak un peu partout dans le dos et alors la cage thoracique est comme libérée et elle se met à pousser à gonfler et là on respire vraiment pour de vrai et c'est vraiment un très bon début pour la lecture. L'interprète se sent tout mou car plein d'air et libéré. Mais il faut persévérer dans les gestes pour résister au métro et ne pas arriver tout cassé. Il faut donc faire certains gestes pour être sûr que la cage thoracique aura toujours la même amplitude pour l'heure de la lecture. Il faut donc continuer à faire de ce corps un corps préparé. On reprend, le dos est plaqué au sol et les genoux sont relevés si bien que le tout (les jambes) forme un triangle, les deux bras vont quitter la position « le long du corps » pour se mettre en croix puis former chacun un angle droit par rapport au sol. Ensuite ils vont devoir faire des mouvements en avant puis en arrière et l'interprète ne devra pas penser qu'il ne respecte pas l'exercice mais comme il n'a pas le temps il saute beaucoup d'étapes mais cela les auditeurs ne peuvent le savoir. Ensuite, car il faut faire vite, car il y a souvent peu de temps pour la préparation - et il ne faut pas se plaindre car il y aurait pu n'y avoir pas de temps du tout - on replace les bras le long du corps et on soulève le bassin. Une fois en haut, on s'arrête, ou plutôt on respire et on repose le dos de manière à sentir chacune des vertèbres, chlak crak. Et enfin (normalement il y a plus d'exercices, c'est la version sur le pousse) on termine par le lapin puis la pierre. Et hop hop, il faut partir car on est en retard…

Une fois sur place, il faut veiller à ne pas parler ce qui est délicat, il faut veiller à trouver les meilleures positions pour l'attente ce qui est plus ou moins délicat. Il faut donc veiller à ne pas parler ni boire ni rien ce qui est délicat pour tenter de micro psalmodier le texte et faire glisser des variations tonales.

Et lorsque la lecture est finie, il ne faut toujours pas parler surtout si celle-ci n'était pas appareillée puisqu'il va falloir rendre encore des comptes sur le fait que personne n'a rien entendu.

…les histoires de la planète qui est sphérique et belle quand les immobiles du cœur entrent dans nos têtes arrachent nos rêves annotent notre mémoire détournent nos affects préparent nos nerfs à l'ergonomie conçue pour rendre chiots les riens que nous sommes pour rendre rien le chiot que nous sommes comestibles pour les machines et pillables pour les machines terravores en cela cette exténuation qu'ils veulent que nous…

Remarques suite à l’écoute audio des différentes interprétation du texte et en particulier celle donnée à la galerie Elzevir pour Seconda

Ce qui manque ou ce qui n'est pas encore véritablement correctement exécuté se tient dans la vitesse qui est trop forte, il faudrait penser à ralentir. En effet, l’interprète semble vouloir expédier la lecture, en finir le plus vite possible. Certes, je suis l'auteur et je pourrais imaginer que personne ne souhaite réellement lire une chose pareille. Cependant, cet interprète a dit « oui ». Ce qui devrait clore le débat. Il faudrait donc lire plus lentement tout en ne coupant pas le flux de certains passages qui sont construits de manière à ce qu'un syntagme occupe plusieurs fonctions.

La première fois que j'ai dû lire un de mes textes je me suis retrouvée empêchée par le fait que je l'avais écrit pour un autre corps que le mien. Que le potentiel sonore du texte que j'entendais en l'écrivant ne trouvait pas sa résonance dans ma gorge ni dans ma voix. J'ai dû plier le texte à mon corps pour qu'il entre dedans et en sorte. J'ai dû devenir l'interprète de mes textes.
16 août 2019
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