Camille LOIVIER | Hommage à Wang Wen-hsing

"Drinking Song" de Chang Chu 張翥

I am drunk,
I have totally forgotten about the world,
Say, among the historical figures who could be my role-model ?
Mr. Yen, certainly, who gave up high positions to become an angler.

Ask them why riding so often on horses running after fame ?
Why don’t they pick up fishing-rods ?
Sure someday I’ll retire to the bank of the west-lake,
Living peacefully with the herons.

I am drunk,
I am so old now,
The best thing for me is going into retirement ; that is, going home.
Mr. Tao, the hermit-poet, is at present my role-model.

The chrysanthemums by the fences are in their early prime.
Drink, dear chrysanthemums, drink to your health.
The minor flow, however, is this :
The weather has been drizzling and windy all day long.

Ce poème est traduit du chinois classique par Wang Wen-hsing.

Je le retraduis, avec les deux versions anglaise et chinoise sous les yeux, mais c’est la traduction de Wang Wen-hsing que je suis de près. Seul l’avant-dernier vers m’oblige à repasser par le chinois :

"Poème à boire"

Je suis saoul,
J’ai tout oublié de ce monde,
Dis-moi, parmi les personnages historiques, qui pourrais-je prendre pour modèle ?
M. Yen, certainement, qui a renoncé à de hautes fonctions pour devenir un pêcheur à la ligne.

Demande-leur pourquoi ils chevauchent si souvent dans la course aux honneurs ?
Pourquoi ne prennent-ils pas plutôt leurs cannes à pêche ?
C’est sûr qu’un jour je prendrai ma retraite au bord du lac de l’Ouest,
Pour vivre en paix avec les hérons.

Je suis saoul,
Je suis si vieux,
Le mieux pour moi est de prendre ma retraite et rentrer chez moi,
M. Tao, le poète-ermite est mon modèle, je n’en ai pas d’autre.

Les chrysanthèmes près de la clôture sont au tout début de leur floraison.
Buvons, chers chrysanthèmes, buvons à votre santé !
Un seul petit désagrément cependant :
Il a plu et venté toute la journée.

Seul un écrivain comme Wang Wen-hsing, ayant une double culture chinoise et occidentale, était capable de traduire un poème écrit en chinois classique de cette manière, si libre, si juste, avec autant d’honnêteté dans la langue. Le poète Chang Chu (1287-1368) est né sous la dynastie des Yuan, au XIVe siècle. Ce sont, à l’époque, les Mongols qui dirigent l’empire, avec à leur tête Kubilai Khan, le petit fils de Gengis Khan. Autant dire que c’est une poésie qui intéresse peu de monde dans le milieu lettré, mais ce n’est pas pour cette raison que Wang Wen-hsing a l’audace de traduire ce poème ainsi. Il en fait une traduction vivante, présente, plutôt que de la statufier dans le marbre comme le sont souvent les poésies classiques.

Le poète n’est pas ivre, il est définitivement saoul. Boire n’est pas tabou dans la poésie classique chinoise, même pour les femmes. La plupart de celles qui ont eu accès à l’écriture, se morfondent et passent leur temps « une coupe à la main ». La plupart de leurs ci, « poèmes à chanter », honorent la boisson. « Si profonde était la coupe remplie de vin de couleur ambre/Que mon cœur y était fondu avant même l’ivresse complète ». La poétesse se noie littéralement dans l’alcool. Et que faire d’autre quand toute la misère du monde vous accable ? Que ce soit le chagrin de la perte d’un ami ou les interdits qui se dressent comme des grilles pointues.

Dans le poème de Chang Chu, il est question de « retraite » (“The best thing for me is going into retirement, that is going home”). La retraite est le thème favori des lettrés de l’ancienne Chine. Prendre sa retraite ou se retirer du monde revenait au même. Il ne s’agissait pas nécessairement de gravir une montagne pour s’y éloigner sans retour, mais simplement de rester chez soi et d’inviter ses amis, prendre le thé, écouter du guqin, secouer son éventail, boire, jouer au go, aux échecs, à la mourre…

Wang Wen-hsing a pris sa retraite en 2005, mais peut-être s’était-il comme peu à peu absenté du milieu universitaire, si l’on en croit son dernier roman, publié en 2015. S’il devait participer à un colloque, il piochait dans sa boîte à poèmes anciens, en lisait un, le commentait longuement, s’arrêtait. S’il donnait un cours, il prenait un livre de littérature anglophone, le lisait lentement, en commentant chaque phrase, chaque mot.

Mais la meilleure manière de rompre avec une profession qui vous étouffe, vous amenuise par sa médiocrité, son étroitesse d’esprit et son absence totale de créativité, est de se taire. Ainsi commence le troisième et dernier roman que Wang Wen-hsing aura écrit.

La première phrase de ce roman, son incipit, contient à elle seule l’essence du roman. Elle dit tout, et aurait tout aussi bien pu sonner la fin du livre. Elle représente donc un tour de force dans l’art de commencer un roman :

我就講不出話,在,這麼樣的, 豁大的,一整班底學生底正前

Les manières de la traduire sont presque infinies. C’est une phrase très simple qui exprime le fait de se retrouver devant un amphithéâtre d’étudiants rempli, et de découvrir qu’en tant que professeur, seul sur son estrade, on ne va pas pouvoir parler. Les mots font défaut, la voix faillit. Le silence remplace la parole. C’est ce qui peut arriver de pire à un acteur, un musicien, et donc aussi à un enseignant, quand ce silence s’impose et qu’il n’y a aucun moyen de le rompre.

Comment traduire l’incapacité brutale de parler, comme quelque chose qui vous arrive, fonce sur vous ? Comment la ressentir physiquement cette commotion qui conjugue l’incompréhension (intime) face à l’incapacité de produire un son et la gêne, peut-être même la honte, d’être en public. Le silence est pour la voix une forme de nudité.

La première phrase du livre Les mots pauvres de Christiane Veschambre est la même : « L’autre matin, je me suis réveillée muette. »
L’expérience est intime, elle n’a pas lieu en public. Dans la phrase de Christiane Veschambre, quelque chose me dit que c’est l’expression « l’autre matin », par son aspect familier, qui fait résonner avec plus d’intensité le fait de « se réveiller muette », et d’ailleurs comment se réveille-t-on muette ? Est-ce pendant la nuit que cela s’est agencé ?

Avec la phrase de Wang Wen-hsing, je retrouve « l’autre matin » dans l’adjectif qu’il utilise pour dire « grand » dans « la grande salle de cours » (ou encore « l’amphithéâtre »).
« huoda » : le « huo » n’est pas habituel. « huo » renvoie immédiatement à l’expression « huoran kailang » 豁然開朗 qui signifie « illumination », « révélation ».
S’il perd la voix c’est parce qu’il est face à une « illumination » et non un parterre d’étudiants.
Cette illumination qui crée en lui le silence, la suite du roman ne cherchera pas à en rendre compte, ce sera à la lectrice, au lecteur, à chaque page, chaque événement narré, de tenter de faire le lien avec une révélation et avec le moment où elle se produit. Et comment traduire cette illumination imperceptible, mystérieuse, camouflée dans la taille d’une salle de cours sobre et uniforme ?

Prendre sa retraite ou se retirer du monde, être enfin libéré de toute tâche est le vœu, a été le vœu de tous les lettrés de l’Empire chinois. La plupart des biographies des poètes de la dynastie mandchoue des Qing, pour ne parler que de celle-ci, souligne cet aspect de leur vie. Comme pour Chang Chu, les poètes de cette dynastie dont le gouvernement est exogène, ont été oubliés jusqu’à l’aube de l’an 2000, mais Wang Wen-hsing, en fin connaisseur, les goûtait depuis bien longtemps. Le choix des poètes de cette période que j’ai traduits en français dans l’Anthologie de la poésie chinoise est le sien.

Zheng Xie (1693-1765) par exemple, magistrat, abandonne son métier car il s’est senti coupable envers le peuple après une année de calamités, il mendie en chemin, vend ses peintures pour survivre. Yuan Mei (1716-1798), un des auteurs les plus célèbres de cette période, est docteur en 1739 et se retire dix ans plus tard. Yao Nai (1732-1815) est docteur en 1763 et se retire en 1774. C’est sans parler de tous ceux qui se démirent de leur fonction pour des raisons politiques.

Dans le poème de Chang Chu, je retiens un dernier mot : « clôture » (The chrysanthemums by the fences are in their early prime), « li » en chinois. Ce mot apparaît trois fois de suite dans la première phrase du premier roman de Wang Wen-hsing Processus familial (Jiabian, 1974). Avec la clef du végétal, le caractère « li » 蘺 signifie « clôture » ou « barrière en bambou ». Si on retire la clef du végétal, « li » 離 signifie alors « s’en aller », « quitter » :

一個多風的下午,一位滿面愁容的老人將一扇蘺門輕輕掩上後,向蘺後的屋宅投了最後一眼,便轉身放步離去。
Une après-midi de grand vent, un vieil homme au visage empreint d’une profonde tristesse ferma doucement la porte en bambou, jeta un dernier regard sur la maison de l’autre côté de la barrière, puis pivota sur lui-même et s’en alla d’un pas nonchalant.

Dans cette première phrase qui contient l’événement le plus important du roman, la tension est maintenue grâce à ces répétitions qui font disparaître le vieil homme par cercles concentriques de plus en plus larges.

Avant de partir Wang Wen-hsing a fait quelque chose d’inoubliable. Alors que des éditeurs de Chine Populaire souhaitaient publier son livre Jiabian (Processus familial) de manière officielle, et non piratée, Wang Wen-hsing a donné son accord à la condition expresse que le texte soit reproduit à l’identique, à la virgule près. Cela voulait dire d’abord en caractères traditionnels (et non simplifiés) et dans une pagination de haut en bas et de la droite vers la gauche, puis d’accepter des caractères inventés, modifiés, etc. Les éditeurs sont repartis dans leur pays pour réfléchir à la question. Un an après ils ont donné leur accord. Le livre allait être publié par un éditeur chinois en Chine tel qu’il l’était à Taïwan. Puis, le silence. Plusieurs mois passent et de nouveau les éditeurs contactent Wang Wen-hsing : ils vont pouvoir publier le livre exactement comme l’auteur le souhaite et dans le respect complet de la forme et du fond, à une exception près, un seul mot, qui ne pourra être retranscrit tel quel et qu’il faudra changer. Est-ce que Wang Wen-hsing accepterait de remplacer cet unique mot par un autre pour pouvoir être publié en Chine, être lu et reconnu par des milliers de personnes, toucher des droits d’auteur conséquents ?

Ce mot est « guodao » 國島. Ce mot n’existe dans le dictionnaire que sous la forme inversée « daoguo ». Inverser deux caractères est une pratique courante du style de Wang Wen-hsing (d’autres auteurs le font aussi), et ne change pas le sens du terme, juste son aspect, ce qui est essentiel. Si « guodao » n’existe pas dans le dictionnaire « daoguo » signifie « pays insulaire ». « Guodao » a le même sens : « pays-île », « pays en forme d’île ». Ce mot, ce seul mot, ne passe pas la censure qui y soupçonne un désir d’indépendance. Elle a raison. Wang Wen-hsing a refusé que ce seul mot soit remplacé dans son livre. Et les éditeurs chinois sont repartis penauds dans leur pays. Qu’un seul mot de son texte manque et tout perd son sens. Wang Wen-hsing prouve son indépendance d’esprit qui rime avec liberté, qui rime avec intégrité. Je retiendrai cette leçon, mais aussi tant de conversations et de souvenirs, maintenant qu’il a quitté ce monde le 27 septembre 2023, à l’âge de quatre-vingt quatre ans, quelques jours avant la lune d’automne qui permet à tous les êtres séparés de se retrouver.

références :

Anthologie de la poésie chinoise, publiée sous la direction de Rémi Matthieu, Paris, Gallimard, 2015.
Christiane Veschambre, Les mots pauvres, Cheyne éditeur, 1996.
Wang Wen-hsing, Un homme dos à la mer, traduit du mandarin par Camille Loivier, éditions Vagabonde, 2021.
Wang Wenxing, La fête de la déesse Matsu, traduction Camille Loivier, éditions Zulma 2004.
Wang Wenxing, Processus familial, traduction Camille Loivier, Actes Sud, 1999.

illustration : Vincent Vergone

22 décembre 2023
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