Choses qui font battre le coeur


Sei Shônagon vivait il y a un millier d’années. Dans la pénombre tiède de sa chambre, protégée des intrus par des écrans de bambous entrelacés, elle prenait la plume et la faisait courir sur du papier de mûrier. Son visage pâle, pensif, concentré sur la page blanche, contrastait avec les cascades noires de ses chignons superposés. Le crissement du pinceau mouillé d’encre répondait au frottement discret de son ample manche de soie au bord de son poignet. Sei Shônagon se laissait emplir par l’abondance de la vie. Un tremblement d’air, la course de la lumière sur le mur translucide de sa demeure où se découpe le feuillage du jardin, les visages des amants, les enfants figés dans leur course. Sei Shônagon captait tout cela et en établissait des listes où l’émotion la plus intense fuse en trait léger et persistant. Les listes de Sei Shônagon tracent des chemins infinis et simples au profond du cœur humain.

Je lis aux élèves un extrait de choses agréables ou désagréables que la poétesse a établies voici mille ans et qui ont la force du sentiment à peine éclos. Ils écoutent, s’étonnent, sourient. Il est trois fois question de cheveux dans l’extrait que je leur lis. Dans les "Choses qui font battre le cœur", Sei Shônagon évoque le plaisir de se laver les cheveux. Dans les "Choses qui doivent être courtes", elle mentionne la coupe de cheveux d’une jeune fille de basse condition : il faut qu’elle soit courte et néanmoins, gracieuse.

Ce matin, je leur propose d’établir leurs propres listes. J’espère que cela va détendre l’atmosphère. La séance a mal commencé. Une élève inconnue tenait à assister au cours, parce qu’elle s’ennuyait dans le couloir. Je n’y voyais pas d’inconvénient, mais Souad et Paula, les professeures, s’en sont tenues au règlement : il ne doit pas y avoir de personnes extérieures à la classe pendant le cours. La jeune fille est repartie en maugréant. Fenza, sa copine, a protesté. Malika a râlé pour la forme. Les profs ont dû hausser le ton. Le calme est revenu, mais l’ambiance n’est pas légère. J’essaie d’évoquer le Japon médiéval. Je montre des estampes où l’on voit des jeunes filles peigner leurs longs cheveux. Je parle de peignes de nacre, de bijoux d’écaille, d’épingles de jade. Ma poésie capillaire tombe dans le vide. Je les mets au travail :

« Ecrivez des listes de choses qui vous plaisent ou ne vous plaisent pas, de choses qui vous font peur, de choses qui vous attristent... »

Comme toujours, les débuts sont difficiles. Gloria s’agite : « J’ai pas d’inspi. »
Elle ne cesse de héler sa voisine : « T’as de l’inspi, toi ? Qu’est-ce que tu vas raconter ? Toi non plus t’as rien à dire. »

Les deux filles se lancent des piques, s’observent, se raillent. Tout pour ne pas revenir à elles-mêmes. Je reprends la nomenclature de Sei Shônagon, beaucoup plus puissante pour éveiller la minuscule voix intime des élèves : "Choses élégantes", "Choses désolantes", "Choses qui ont un aspect sale", "Choses qui ne font que passer", "Choses qui font battre le cœur"...

Pour les encourager, je cite des exemples simples de mon vécu immédiat :

« Par exemple, ce matin, en venant vous voir en voiture, je me suis retrouvée à un croisement avec un autre automobiliste....
– Il vous a empêchée de passer » me coupe Luiza, sans lever les yeux. Je m’approche d’elle, pose ma main sur son bras :

« Pourquoi forcément quelque chose de négatif ? C’est justement le contraire. Avec un sourire, il m’a signifié de la main que je pouvais passer la première. Ce n’est rien d’extraordinaire, mais ça m’a fait plaisir, ce sourire, cette petite politesse. »

Je me tourne vers Malika : « Ce matin en arrivant, j’ai noté que Malika avait laissé libres ses cheveux. C’est la première fois que je les vois lâchés. Je les trouve beaux, ses cheveux lâchés. »

Les filles recommencent à se vanner : « Ben non, elle est moche comme ça Malika. »

Les garçons sont mutiques. Ils ne comprennent pas bien cette histoire de liste. Mais finalement, tout le monde s’y met. Deux garçons déboulent dans la classe. Ils posent bruyamment leurs affaires, froncent les sourcils en voyant le texte de Sei Shônagon au tableau, ne prennent pas le temps de le lire, détournent la tête. Je leur explique le principe de l’exercice. Ils prennent un morceau de feuille, à regret.

Quelques minutes plus tard, je leur demande de lire leur liste. Atem et Karim sont les seuls garçons à avoir essayé d’écrire quelque chose.

« Choses qui font battre le cœur - commence Atem en tenant sa feuille droit devant lui - l’hymne international de foot. »

Je lui demande comment fait cet hymne. Il ne veut pas chanter. Une camarade prend le relais, chantonne. Le visage d’Atem s’éclaire. Karim évoque le couscous préparé par son père, une discussion avec sa mère, pratiquer un sport la nuit. Pour les Choses élégantes, Kaïs a écrit "Des vêtements noirs". Shehan n’a rien écrit. Je me poste devant lui et insiste. « Allez, cite-moi au moins une chose que tu trouves élégante. Il doit bien y en avoir !. » Il finit par murmurer : « Les cheveux de madame A. » (la prof de français).

Souad, la prof de français, esquisse un sourire. Son visage est encadré de cheveux blonds et lisses.

Les filles ont été plus dissertes. Dans les Choses qui ne font que passer, Luiza cite "La douleur d’une blessure qui n’a pas cicatrisé", une autre, "L’amitié au lycée.", "Les trains". Dans les Choses qui ont un aspect sale, l’une écrit : "Quand il y a la grève", l’autre : "Un beauty-blinder recouvert de fonds de teint de différentes couleurs", "Ce goût amer qu’on a en se réveillant". Choses qui doivent être courtes : "La vie d’un président qui rend son peuple triste."

Maintenant qu’ils se sont un peu ouverts, je propose un nouvel exercice, qui repart de leurs textes de la semaine dernière sur les coureuses texanes ; les Bouffant Belles. Je leur propose d’écrire une histoire à partir de ces personnages dont ils ont commencé à inventer la vie : « On pourrait écrire chapitre par chapitre, et ensuite déposer notre histoire sur la plateforme Wattpad. »

Fenza, Gloria et Malika démarrent au quart de tour :
« Dans le chapitre 1, elles se réveillent le matin d’une épreuve de sélection. »
« Elles vont rencontrer l’entraineuse qui s’occupera d’elles. »

Je note les idées au tableau. J’essaie d’impliquer les garçons :
« Quel genre de course vont-elles disputer ? Elles pourraient avoir des petits copains qui courent aussi. »

Je leur demande d’écrire la première scène de ce premier chapitre. Aussitôt, des problématiques d’écriture apparaissent : parle-t-on à la première ou la troisième personne ? Y aura-t-il un seul narrateur ? Plusieurs ? Peut-il y avoir des points de vue différents ?

La tâche est longue, intéressante, pleine de difficultés. On est au tout début d’un possible projet d’écriture.

La cloche sonne. Luiza se précipite vers moi :

« Madame, je suis allée à la Fnac pour acheter votre livre jeunesse. Il n’y avait qu’un seul exemplaire, et une petite fille venait de l’acheter avant moi. Quand même, un seul exemplaire ? Ils sont radins à la Fnac ! »

14 février 2020
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