A vive allure


Lorsque je leur annonce qu’ils vont mener l’interview d’un homme qu’ils n’ont jamais vu, je lis dans les yeux de mes élèves une sorte d’effroi. Mary baisse la tête. Hassan lance un regard entendu à son voisin. Je sais ce qu’ils pensent : « Moi je ne poserai aucune question. » Tout l’enjeu de cette séance sera de les amener à prendre la parole en laissant au vestiaire une part de leurs inhibitions.

Il manque deux élèves cette semaine, tous deux exclus trois jours du lycée : Luiza et Shehan. En aparté leurs professeures m’expliquent l’affaire : ils se sont affrontés au ping-pong. Vainqueure, Luiza n’a pas caché sa joie. Elle se serait vantée un peu trop fort d’avoir triomphé d’un garçon. Shehan n’a pas supporté : en pleine classe, il a insulté Luiza qui s’est défendue sur le même ton, jusqu’à en venir aux mains. Shehan a violemment frappé Luiza. Les deux se sont retrouvés dans le bureau du proviseur. L’après-midi, de rage et d’humiliation, Luiza a vomi en classe. L’incident s’est terminé par leur exclusion temporaire. Les autres élèves ont été choqués par la violence des coups de Shehan.

Depuis des mois, une vraie tension règne dans la classe : les affinités se font par groupe. Une ou deux filles et deux ou trois garçons vivent à l’évidence un isolement plus ou moins volontaire. Il n’existe pas de solidarité, de camaraderie partagée par l’ensemble des élèves. Deux groupes compacts (l’un de filles, l’autre de garçons), se sont formés, avec à leur tête les plus réticents à l’apprentissage, les plus rebelles aux demandes des professeurs. Ceux qui veulent travailler s’en tiennent éloignés mais courbent l’échine lorsqu’ils sont pris pour cible par les "chefs". La composition de ces groupes peut se modifier à tout instant, suivant une logique qui m’échappe et échappe aux professeurs. De ces dissensions, je ne perçois que des vibrations lointaines. Avec moi, ils continuent tous à être gentils et plutôt attentifs, mais j’ai conscience de ne savoir que très peu de choses de leur vie, y compris au sein du lycée.

Clément Baldellou, l’homme avec qui j’ai pris rendez-vous téléphonique pour la deuxième heure de cours, est l’un des créateurs de la société Capillum, la toute jeune entreprise qui fabrique des boudins de cheveux pour dépolluer les mers en cas de marée noire. Quelques jours avant le cours, je l’ai appelé pour lui expliquer l’objet et le contexte de mon intervention hebdomadaire à Argenteuil. Il a accepté de répondre aux questions des élèves depuis son bureau niché dans le Massif central.

Pendant la première heure de cours, je déroule une lente pédagogie de l’interview : j’explique qui est ce jeune entrepreneur en revenant sur son entreprise et les boudins de cheveux, dont nous avions parlé la dernière fois. Je les rassure : « Il a l’air très sympathique, il sera heureux de discuter avec vous de son projet et même de sa vie. Quelles questions pourrions-nous lui poser ? »

Souad et Emilie, les professeures, craignent d’avance que les élèves restent muets. Mais Hassan se lance :

« On pourrait lui demander pourquoi il a voulu créer son entreprise. »

A partir de cette première suggestion, les questions fusent. Je les note au tableau en ajoutant à chaque fois le prénom de l’élève qui s’exprime. Nous avons bientôt une quinzaine de questions. Je les numérote afin de proposer un déroulé chronologique simple : nous l’interrogerons d’abord sur la création de son entreprise, sur l’objet de cette entreprise, puis sur sa vie, sujet qui intéresse tout autant les élèves : Où habite-t-il ? Combien de temps passe-t-il au travail ? Etc. Nous éliminons ensemble les questions redondantes, en reformulons certaines. Je propose que chaque élève pose sa question et je distribue les questions supplémentaires à celles et ceux qui n’ont pas encore ouvert la bouche. Je les fais répéter tour à tour, les oblige à parler à voix haute, à articuler. Ils s’aident en relisant leur question au tableau.

Il est temps d’appeler Clément Baldellou sur mon portable, branché sur haut-parleur. Il décroche, l’entretien peut débuter. Téléphone en main, je passe entre les rangs pour que chaque élève puisse l’interroger. Baldellou parle vite. A vingt-six ans, il a l’énergie et le bagout du créateur de start-up doué. Son débit rapide au téléphone, associé à son accent du Sud-Est et à la présentation très "plan marketing" de son entreprise, déstabilise un peu les élèves. Je leur avais demandé de noter en bref ses réponses ou du moins ce qui leur paraissait le plus intéressant. Face à la difficulté de l’exercice, certains déclarent forfait dès le départ et reposent leur stylo. Mais ils écoutent tous avec attention la voix jeune et passionnée qui résonne dans le haut-parleur. De temps en temps, je prends la parole pour reformuler de manière plus simple les longues réponses enthousiastes de notre interlocuteur. En une heure, nous faisons à peu près le tour des questions. Alors que nous approchons de la fin de l’interview, Mary lève timidement le doigt. Je lui tends le téléphone. Avec son accent anglo-nigérian à couper au couteau, elle demande : « Monsieur, vous avez des enfants ? » Elle rit sous cape de sa propre audace. Clément Baldellou répond. Son ton se fait un peu plus personnel, moins entrepreneurial. Il remercie les élèves pour toutes leurs questions. Toute la classe le salue chaleureusement.

Après avoir raccroché, j’interroge : « Alors ? Qu’avez-vous retenu ? »

Contre toute attente, même ceux qui n’ont rien noté ont retenu beaucoup de choses. Ils ont réagi au fait que Clément Baldellou passe avec plaisir douze heures d’affilée au travail, du lundi au samedi, mais aussi au fait que les cheveux recyclés peuvent avoir d’autres usages que la dépollution, par exemple dans le domaine médical ou l’agriculture.

Emilie, enthousiasmée par l’échange et la réactivité des élèves, insiste sur un parcours qui peut servir d’exemple. Elle lance aux élèves :

« Bien sûr, ce jeune homme n’a pas le même parcours que vous et n’a pas fait les mêmes études, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il a eu son idée alors qu’il était encore étudiant et qu’il a commencé à monter son projet avant même d’être diplômé. Vous aussi, vous pouvez faire plein de choses dès maintenant et peut-être avoir vos propres objectifs dans quelques années. »

Cela me donne l’idée de les faire écrire, lors d’une prochaine séance, sur la façon dont ils se projettent d’ici quelques mois : comment voient-ils leur vie à l’orée de l’entrée dans la vie professionnelle ? Une question sans doute compliquée pour des esprits d’à peine dix-huit ans. Mais par bien des aspects, la vie les emporte déjà à vive allure.

26 octobre 2020
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