François Durif | Ça, oui !


« Il meurt », comme « il pleut », est-ce que je peux ? Est-ce que « je », au moment de mourir, passe d’un état l’autre comme « il pleut » ? Comme une lettre à la poste, avec le cachet de la poste faisant foi ? Quelle est la main anonyme qui glisse le pli dans la fente ? Est-ce là que vient se loger la peur, dans l’impersonnel de la mort, la mort impersonnelle ? « On meurt », comme « il pleut », et nul espoir de s’entendre dire un jour : « Je meurs ». Et c’est peut-être mieux ainsi. C’est comme ça, sans que l’on sache exactement comment « ça » se passe – comment le « je » se fraie un passage, avant de se dissoudre dans l’opaque.

Quelle consistance lui donner au « on » tout rond du « on meurt » ? Comment s’opère la torsion du ruban vie mort, nous n’en savons rien. Si nous le savions ou en avions la prescience, nous n’y tiendrions pas, ici ou autre part. À certains moments difficiles, nous pourrions être tentés d’accélérer le processus : la poussée vers plus grand que soi, le goulot d’étranglement qui précède l’accès à la vastitude. La course à la mort comme, précédemment, la course à la vie. Il y a, il y aura de la place pour tout le monde. Tout-le-monde-y-passe. Comme si les plus vieux des morts ne prenaient plus de place ou laissaient la leur aux plus jeunes, aux derniers venus. Les derniers seront les premiers, c’est connu, nous verrons bien. On imagine un de ces raffuts là-dedans à cet instant, ou cela s’approche-t-il d’un bruit blanc ? Là où se ruent les morts, les voix et bruits se perdent-ils ? Comment sinue le son d’une voix dans le silence ? Nous n’en savons rien.

Nous, vivants, croquemorts, ne sommes bons qu’à graver des dates, des noms, à sceller des dalles, à évacuer des corps, à accélérer leur destruction. Faire de la place, telle est notre tâche. Quant à faire sienne la mort, c’est une autre histoire. Au moment d’accomplir ces gestes, un cran d’arrêt en soi interdit de s’identifier au mort, d’imaginer que, le moment venu, notre dépouille subira le même sort. Et la parole, à son tour, vient sceller quelque chose, c’est comme de la colle, ce n’est pas si simple de parler tout droit. Dans ces circonstances, on ne sait plus trop à qui l’on s’adresse : au mort, aux vivants, à soi, à l’autre en soi, à celui qui silence. Ce que je sens, c’est que « je » parle en « sa » présence. Êtes-vous bien sûr qu’il est mort ? Au moment de prendre la parole, vous lui parlez comme s’il était encore là, comme s’il pouvait vous entendre. C’est pas une raison pour oraisonner à tout crin. Trop de sucre, ça tue l’émotion. Des violons, des mots bleus, en veux-tu, en voilà.

Celui qui écrit sous cloche s’approche déjà du silence, c’est son vœu. À défaut d’écrire comme il pleut, il écrit comme il peut. Ah, si cela pouvait s’écrire comme il pleut. Mais non, il n’écrit pas de mémoire. Plutôt écrire sur de l’eau que vouloir graver dans le marbre. Écrire pour oublier. Écrire pour pouvoir passer à autre chose. Se délester enfin. Au fur et à mesure s’efface l’écriture de celui qui, de la main gauche, écrit. Il écrit pour l’instant, il n’écrit pas pour l’éternité. Aussi ne cherche-t-il pas à parfaire la forme. N’appuie pas sur le stylet. S’il veut du silence, des volutes, s’il veut que du silence s’insinue dans les volutes de ce qu’il vient d’écrire, il n’a qu’à interrompre le flux, imaginer des obstacles, ériger des barrages, des barricades, s’il veut entendre ce qui se dit, ce qui se dissimule dans ce qui vient de se dire. Pas sûr que la sincérité soit ici un critère. Être sincère, ça ne suffit pas. Si tu écrivais à la main, tu n’écrirais pas la même chose. Si tu connaissais le destinataire, tu n’écrirais pas pareil. Machine célibataire ! Va ! Sors ! La rue est un outil pour aller. Avec ou sans but.

Pour garder une trace de sa façon de cheminer dans la pensée, chacun se débrouille, avec son poids, son âge, sa vitalité, ce qui est à sa portée, ce qui vient à sa rencontre. Tandis que certains se dandinent, d’autres vont droit. Celui qui, mauvais parolier, ne s’en sort pas avec les vicissitudes de la vie. Oh là là, la pluie, ça commence à l’atteindre dans sa parole. Tout ça, ça va finir en confettis ! Une simili-écriture qui se résout à devenir un tas de confettis. Ça, oui !

12 décembre 2019
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