Laurent Herrou | Le présent, pur et simple

Il y a des jours où l’on ne sait plus ce que l’on vaut. On se regarde dans le miroir, un geste d’exaspération, une expression de lassitude, on s’en détourne. On s’attache à des tâches ménagères, comme si elles pouvaient par un pouvoir magique inhérent, mystérieux, restaurer la confiance en soi que l’on perd peu à peu, mais la mâchoire tremble et on sait que la jetée va céder. On souffle, un instant, on cherche à quoi se raccrocher — en vain. On se noie sous l’eau d’une douche brûlante, au moins pour détendre ce corps qui n’en peut plus, on en ressort mouillé, sans plus. On sèche à s’aimer, on y a renoncé depuis longtemps. On tourne le visage vers le ciel qui s’éclaircit, le soleil par-dessus les pins, on se rappelle que l’on a de la chance par rapport à d’autres, qui en ont moins. On minimalise, à raison. On voudrait ne plus être confronté à l’autre, aux autres : on pense à Carol de The Walking Dead, aux larmes sur le visage parce qu’elle sait que s’il faut tuer pour l’autre, elle le fera — mais elle ne veut plus : tuer. Même les morts. Elle ferme la maison autour d’elle, se réfugie devant un feu de cheminée, dans un livre qu’elle ne lit pas vraiment, dans des légumes et des fruits qu’elle cuisine pour personne. Elle n’attend plus : c’est le présent, pur et simple.

Il n’y a plus d’avenir depuis longtemps.

Il y a des jours où l’on voudrait ne pas regarder : les réseaux sociaux, le travail des autres, leur réussite, et ses propres échecs. À se demander pourquoi on a eu sur ce sujet-là, soi cette fois, moins de chance que les autres. S’incriminer : c’est forcément que l’on ne méritait pas, que l’on ne travaillait pas assez. On aurait dû, on n’a pas. On continue parce que c’est la mode, comme dirait l’autre. On continue parce qu’il n’y a pas de véritable choix. On a récolté ses points formation qui allaient se perdre à la fin du mois de juin, on les a reportés sur le compte dédié, on a découvert que l’on avait une somme rondelette de droit à la formation, à travers l’entreprise qui nous emploie ou nous employait, et probablement que même sans entreprise, on pourrait bénéficier de ce droit-là : à apprendre autre chose. Que ce que l’on sait faire et qui ne sert à rien.

On ne pleure pas — ça non plus, ça ne sert à rien.

On avale, de travers — mais la gorge va mieux depuis que le dos l’a remplacée. Et maintenant que le dos à son tour va mieux, on croise les doigts pour que la gorge ne revienne pas au premier plan (il suffit d’y penser pour qu’elle se manifeste, c’est un enfant capricieux, un sale gosse qu’il faudrait baffer). On fait tourner une machine — les vêtements professionnels du mari s’accumulent dans un coin et on les fait disparaître dans le lave-linge. On regarde la poussière, le sable, les miettes, les taches, on regarde les fourmis s’éparpiller lorsque l’on ouvre le robinet de la douche, on décide de foutre cette sculpture inutile dans le jardin, parce qu’il semblerait que les fourmis y ont élu domicile — on change de fait la configuration des lieux. On regarde la terrasse, qu’il faudrait balayer. L’image de Carol traverse l’esprit une fois encore : balayer devant sa porte, ce serait repousser l’ennemi plus loin.

Les morts n’ont qu’à bien se tenir.

Pendant la nuit, on n’a pas dormi. Non. On a pensé aux grognements des morts-vivants, alors qu’ils se penchent sur soi et qu’ils commencent leur labeur affamé. On s’est demandé à quel moment l’esprit lâche prise, l’œil, la vision, on ne pense pas aux cris, juste à l’affolement du corps qui sait qu’il s’éteint, de la pire manière qui soit. On a cherché à repousser l’idée, mais elle revenait à la charge et elle colonisait jusqu’aux rêves, qui se transformaient en cauchemars même si on essayait encore de les forcer dans la direction opposée. On s’est réveillé à trois heures du matin, on a regardé la lune ronde dans le blanc de l’astre et on s’est essayé à sortir affronter l’obscurité mais après les rêves et les grognements, ce n’était plus possible. On s’est encore demandé comment c’était possible de dormir, dans le monde des morts-vivants — on s’est rappelé que c’était comme dans la jungle, avec la menace d’un fauve qui déchirerait la tente et contre lequel il faudrait se défendre. On s’est finalement glissé à nouveau sous la couette, où le cirque de la nuit a continué jusqu’à ce que l’odeur du café nous en sorte.

On a écrit à un éditeur, à neuf heures du matin, que l’on ne connaissait pas, lui proposant un texte ancien dont personne n’a voulu. Ce faisant, on a parcouru les envois récents et on a été forcé de regarder à nouveau : le silence professionnel, et possiblement le talent qui n’existe pas malgré les publications passées (ou les mots des amis). On a envoyé un message sexuel, pour se changer les idées, sans réponse lui non plus ; puis un message amical, auquel on a obtenu une réponse bienveillante — mais on n’y disait rien du mal-être : à quoi bon ? On a regardé encore le visage de tel acteur, ses dents blanches, son sourire impeccable, son succès, son regard, son parcours, en se disant que le temps passait et que l’on avait franchi la cinquantaine soi-même. Que l’on était pas mal, si l’on voulait se donner la peine de regarder, que ça pourrait être pire — on a vu le visage d’une amie qui ne l’est plus, et les ravages du temps, on a été triste pour elle en même temps qu’une part de soi murmurait que l’on récoltait ce que l’on semait.

On regarde à nouveau dans le miroir, le véritable et celui du réseau social, et l’on s’y voit, tel que l’on s’y montre : il n’y a pas de quoi avoir honte. La chance n’est peut-être pas au rendez-vous mais on tient le coup depuis le début de la série, et jusqu’à présent, personne n’est venu à bout de son propre personnage.

On pense à Carol, mais avec le sourire cette fois.

2 mai 2021
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