Antoine Volodine | Verena Becker

— Je vous préviens, dit Deeplane. Ils l’ont battue.
— Je sais, dit Mevlido.
— Non, vous ne savez pas, dit Deeplane. Ils l’ont battue, ils l’ont violée, ils l’ont laissée pour morte. Pendant la nuit, elle a rampé sur des couvertures, des matelas pleins de sang. Les soldats avaient entassé leurs victimes là-dessus, c’était un ancien dortoir. Elle s’est glissée sous les matelas et elle n’a pas bougé pendant des heures. Le lendemain matin, les soldats ont continué à traîner dans cet endroit les cadavres de ceux qu’ils avaient massacrés la veille. Ils sont sous le contrôle d’organisations internationales, on leur a appris à effacer les traces dans les cas où ils ont exagéré dans la tuerie. Ils ont arrosé d’essence les corps afin que tout disparaisse dans un incendie, mais, comme ils devaient partir, ils n’ont pas soigné leur travail. Verena Becker a pu échapper aux flammes. Elle a pu s’extirper de l’horrible bûcher, les soldats ne s’étaient même pas donné la peine de le surveiller. Elle a ensuite erré entre les lignes durant deux jours et deux nuits. Par miracle elle n’a pas été prise pour cible, elle n’a pas eu les jambes arrachées par une mine. Mais c’est comme si... Vous savez, Mevlido, elle s’en est sortie, mais c’est comme si elle ne s’en était pas sortie vivante.
— Je sais, dit Mevlido.
— Non, vous ne savez pas, dit Deeplane. Elle est immobile. Elle n’ouvre plus les yeux, et d’ailleurs, maintenant, elle est aveugle. Quand elle dort, son sommeil est semblable à la mort. Le monde qu’elle habite n’est plus le nôtre. À supposer que vous souhaitiez un jour la rejoindre, ce sera uniquement en rêve.
— Je veux faire ça, dit Battal Mevlido.
— Je vous préviens, dit Deeplane. Elle ne vous reconnaîtra pas. Une fois que vous vous serez glissé dans un de ses rêves, vous devrez vous contenter de la regarder de loin. Il est exclu que vous établissiez le moindre contact avec elle. Ce sera dur pour vous. Vous pourrez tenir le coup ?
— Je suis prêt, affirma Mevlido sans hésiter.
— Alors, allons-y, s’agita Deeplane.

La pénombre avait laissé place à la nuit. Aucune lampe n’était allumée. Deeplane se démenait, il fouillait dans les ténèbres. Mevlido écarquillait les yeux sans rien voir, et soudain il lui sembla deviner un casse-tête entre les mains de Deeplane. Il recula jusqu’à un rideau et ferma les paupières. Il avait l’esprit totalement inerte. Tout lui était égal.

Après plusieurs pénibles opérations, Deeplane fit passer Mevlido de l’autre côté du rideau et ils se mirent à progresser en tâtonnant le long d’un couloir. Les murs s’effritaient quand on posait la main dessus. L’odeur de renfermé était difficilement supportable.
— Tant qu’on ne sera pas arrivés au bout du couloir, il vaut mieux ne pas respirer, conseilla Deeplane.
— C’est loin ? demanda Mevlido.
— Ne vous souciez pas des distances, Mevlido, chuchota Deeplane. Les distances ne comptent pas. Songez seulement à aller de l’avant, et surtout pressez-vous un peu plus.
— J’ai l’impression d’être un insecte qui trottine dans l’obscurité, fit remarquer Mevlido. Un insecte ou une araignée.
— Oui, dit Deeplane. Malheureusement, ici, il n’y a pas de différence.

Quand ils eurent atteint une porte, Deeplane l’ouvrit d’un coup d’épaule. Ils se retrouvèrent dans une ruelle. L’ambiance était crépusculaire, avec les tonalités d’une pellicule en noir et blanc. Au-delà, la ville bruissait.
— Je vous laisse, dit Deeplane. Observez-la. Ne cherchez pas à lui parler. Quoi qu’il arrive, n’intervenez pas.
— Compris, dit Mevlido.
— Je ne peux pas faire plus, dit Deeplane.
— Je sais, dis-je.
— Non, vous ne savez pas, Mevlido, insista Deeplane.

Aucune ouverture ne perçait le mur derrière nous et, à proximité, il n’y avait pas la moindre porte. C’était comme si nos corps venaient de passer à travers les briques sans avoir été gênés par l’obstacle matériel. Alors que j’examinais la surface que nous avions franchie, j’entendis à l’intérieur du bâtiment un panneau de fer grincer puis claquer brutalement.
— Merci pour tout, Deeplane, dis-je en me retournant vers lui.

Mais déjà il avait disparu.

Déjà Deeplane a disparu. Maintenant, je marche en direction de la rumeur urbaine. La ruelle est déserte, elle se réduit à deux parois grises trouées de lucarnes grillagées, avec des gaines d’aération et des canalisations extérieures d’où pendent des toiles de poussière. Après un coude, elle débouche sur une avenue noire de monde. Je voudrais comprendre sous quelle forme j’existe ici, dans ce lieu où, si on analyse bien la remarque elliptique de Deeplane, il n’y a aucune différence entre les humains, les six-pattes et les huit-pattes. J’essaie de compter mes membres, j’aimerais parvenir à un résultat fiable. Je m’embrouille et je renonce. J’ai tout de même en tête le minimum vital : mon nom, Battal Mevlido, le nom de celle que j’aime, Verena Becker, et une petite certitude - désormais je me déplace à l’intérieur du rêve de celle que j’aime.

La foule s’étend de tous côtés.

Dans une foule, où que l’on soit, il y a toujours un homme seul ou une femme seule. Ce peut être vous, mais, parfois, c’est quelqu’un d’autre. Cela dépend de l’humeur de ceux qui constituent la foule ou qui la manipulent. Et ici, dans la marée humaine qui va et vient, épaisse, lourde, c’est Verena Becker qui est seule.

J’ai du mal à ne pas la perdre de vue. Il y a trop de monde. Je risque l’écrasement et la bousculade à tout instant. Mais je parle de moi, ne parlons pas de moi. C’est son rêve, c’est le rêve de Verena Becker, de ma petite Verena chérie, et je ne prétends pas y jouer le moindre rôle. La voilà qui resurgit, à une vingtaine de mètres. Elle vient de s’introduire dans un cortège de femmes qui occupent l’avenue et qui vocifèrent en cadence, alors que pourtant leurs visages restent impassibles. On dirait qu’un masque les recouvre. Même leurs yeux paraissent ternes. Aucune passion n’y étincelle, aucune colère. Seules les voix montrent une émotion intense, faite d’angoisse et d’un désir profond de vengeance.

Jeunes, vieilles, habillées principalement de guenilles, les femmes avancent en rangs serrés, formant des chaînes. Elles marchent vite, ne brandissant ni banderole ni drapeau, et elles lancent devant elles des phrases menaçantes, peu variées, qui se succèdent comme des vagues. Après chaque série de clameurs, il y a une seconde de brusque silence, une seconde d’attente, suspendue, où tout s’arrête dans les souffles, un moment où flotte l’idée que ce qu’on a formulé avec violence va se concrétiser bientôt, à très, très brève échéance. Puis les femmes se sentent de nouveau en pleine rue, ensemble, drapées dans des lambeaux de robes de deuil, dans des manteaux déchirés, et le cri reprend. Verena Becker, ma petite Verena chérie, s’intègre un moment dans ce flot, guère plus d’une minute, puis elle l’abandonne. Même quand une foule devient un organisme collectif qui ne pense plus qu’au combat ou à la parole, il y a toujours en elle une femme seule qui reste seule. Verena Becker a vite perdu toute envie de s’agglomérer aux autres, elle a entrouvert les lèvres sans répéter les slogans qu’on rugissait à côté d’elle. Les exhortations de ses compagnes ne réveillent rien chez elle, aucune rage, aucun sentiment d’urgence et presque aucune sympathie, comme si elles étaient exprimées en une langue inconnue. Elle ne comprend plus à quoi sert d’appeler au châtiment de l’ennemi si l’appel n’est pas suivi d’un foudroiement immédiat. Défiler en proférant des malédictions, voilà qui autrefois l’aidait à se convaincre qu’elle n’était pas entièrement construite de néant. Aujourd’hui, elle croit le contraire. Elle s’écarte du cortège.

Maintenant elle dérive au milieu des passants, sur le trottoir. Par un réflexe de vieille solidarité militante, elle accompagne encore le groupe des femmes sur une cinquantaine de mètres, puis elle s’enfonce dans une rue perpendiculaire. Les slogans encore une fois éclatent derrière elle :

CHAMANES NUES, PETITES SŒURS NUES, QUITTEZ VOS FLAMMES, RENAISSEZ, FRAPPEZ !

QUITTEZ VOS FLAMMES, RENAISSEZ, FRAPPEZ !

RENAISSEZ, FRAPPEZ !

Dans cette rue moins large où marche Verena Becker, les gens se tassent en troupeau les uns contre les autres. Ma petite Verena chérie progresse de biais au milieu de la cohue, en s’efforçant de garder son cap. Quelquefois elle est emportée dans une direction qu’elle n’avait pas choisie, souvent elle zigzague, ou elle doit reculer de quatre ou cinq mètres. Je pense à des journées heureuses de notre passé commun, quand nous déambulions, Verena Becker et moi, à travers les denses multitudes chinoises de Mongkok ou de Yau Ma Tei, au temps où Mongkok et Yau Ma Tei pouvaient encore être pour nous des buts de voyage. Mais ici, l’affluence semble beaucoup plus grande que dans les quartiers populaires de Hong Kong. Verena Becker se plaque contre un mur, et le courant l’arrache et l’attire plus loin. Elle n’a pas la force de résister. Maintenant, elle s’adosse à une porte. Tout à côté il y a une vitre sale. Elle se tient un moment sur le seuil de cet endroit - peut-être une échoppe, peut-être un simple logement sordide. Elle se sent lasse, presque incapable de faire encore des gestes, de remplir ses poumons d’air, de se maintenir verticale, en équilibre.

La manifestation est en train de s’éloigner. Les mots d’ordre résonnent le long des immeubles. Ils sont encore intelligibles :

PITIÉ POUR NATACHA AMAYOQ !

PITIÉ POUR CE QUI RESTE DE NATACHA AMAYOQ !

ABRÉGEZ LES SOUFFRANCES DE NATACHA AMAYOQ !

NATACHA, DÉVÊTS-TOI, QUITTE LES FLAMMES, RENAIS, FRAPPE !

Afin de ne pas tomber et afin de ne plus devoir subir le frottement des bras, la pression des épaules et des ventres, et aussi les haleines, les yeux qui regardent à travers elle ou se détournent, Verena Becker ouvre la porte contre laquelle elle s’appuyait et elle entre dans la maison. Le local n’a pour tout éclairage que la faible luminosité qui filtre par la petite fenêtre. On y aperçoit des cartons entassés comme pour un déménagement, des étagères de fer, des débris. Les étagères sont vides. L’odeur qui règne ne permet pas de dire si l’endroit est habité. C’est l’odeur d’hiver des sous-sols pauvres, où les moisissures et les rats entrent et sortent à leur guise. Derrière les cartons, on discerne une seconde pièce obscure.
— Il y a quelqu’un ? demande ma petite Verena chérie.

Elle referme la porte. Aussitôt, le brouhaha venu de la rue s’atténue. Verena Becker répète sa question. Les échos de sa voix sont renvoyés par l’espace gris. Personne ne répond. Aucune invitation à prendre ses aises ne fuse depuis la pièce du fond.
— Voilà, c’est moi, murmure Verena sur un ton morne. Je suis venue. Je t’attends.

Verena demeure là une minute, juste à l’entrée du local, immobile, puis elle s’enhardit. Elle enlève son masque. Elle portait jusque-là un masque, en effet, non pas un masque à gaz, ni un masque de carnaval, mais un masque plus subtil, doté d’une transparence ocre, qui modifie à peine le visage, le masque qu’il vaut mieux revêtir quand on ne souhaite pas exposer ses blessures devant un public, le masque derrière lequel la solitude et la peur sont plus tolérables au milieu de la foule : la figure est impassible, même les yeux n’expriment aucune passion ; aucune larme ne coule sur les joues. Elle ôte cela sans bruit et elle fait quelques pas, le cœur battant, sous un tube fluorescent qui ne fonctionne pas, elle frôle les cartons, elle se déplace dans ce lieu étroit qui sent la pisse des petits animaux et les champignons humides.

Elle va vers la seconde pièce. C’est une chambre aveugle, avec un petit lit de camp, une table, un réchaud, une chaise, un lavabo, une cuvette de cabinets, une ampoule centrale. On pourrait y rester détenue ou à l’abri pendant des siècles. Verena Becker allume la lampe. Un cafard court au pied du mur, se réfugie sous le lit. Elle ne me reconnaît pas. Elle s’assied sur le lit. Le sommier ne grince presque pas. Les draps portent des marques de rouille ou de sang, mais ils ne sont pas vraiment crasseux.

La lampe éclaire cette cellule et, au-delà, le désordre des cartons et les débris qui jonchent le sol. Après un moment, Verena, ma petite Verena chérie, presse l’interrupteur pour retrouver ce qu’elle préfère maintenant, le calme de la pénombre, à l’écart de tout. Je l’entends remettre son masque.

Elle reste un quart d’heure assise sur le lit, sans rien faire, à réfléchir. De mon point d’observation, sous le sommier, je ne la vois plus. Je devine qu’elle remue légèrement. Je suppose que c’est parce qu’elle vient de saisir entre ses doigts une petite mèche de cheveux et qu’elle la tortille contre sa tempe droite, fascinée par les crissements infimes, tranquillisée. C’est une habitude qu’elle avait. Je ne la vois plus. Je n’essaie même plus de la regarder. Je n’en ai pas besoin, je me rappelle parfaitement ses traits. Je suis sûr qu’elle est belle, encore. Je suis sûr qu’elle est très belle.

Nous écoutons ce qui continue à se produire, dans la rue, dehors. Je ne saurais trop dire où nous sommes, si c’est à l’extérieur ou à l’intérieur du monde ou de quelqu’un. Nous prêtons passivement l’oreille au tumulte des pas et des voix. Là-dessus soudain se superpose la rumeur des slogans, qui devient de plus en plus nette. La manifestation des femmes sillonne le quartier et, à présent, elle se rapproche.

J’aimerais parler à Verena Becker, à ma petite Verena chérie, lui chuchoter quelques mots ou lui faire signe, mais je sais qu’il vaut mieux s’en abstenir, même si j’ignore quels dommages en résulteraient pour nous deux. Je me rappelle les avertissement de Deeplane. Établir un contact est exclu. Quoi qu’il arrive, ne pas tenter d’intervenir dans le rêve de celle que j’aime. Alors je me fige dans mon coin, sous le lit, les yeux fermés.

Les manifestantes s’engouffrent maintenant dans notre rue, occupent la rue. La fenêtre tremble. On n’entend pas la vibration au milieu des clameurs, mais, sans doute, le verre tremble.

Je n’ai aucune idée de ce que pense en ce moment Verena, ma petite Verena chérie, mais au moins il y a cela : tous les deux, dans la solitude, ensemble, nous imaginons que la vitre tremble et nous écoutons les phrases que les femmes scandent à l’unisson. Je ne sais pas si nous les aimons, je ne sais même pas si nous les comprenons. Mais nous sommes ensemble pour les entendre vibrer en nous :

PETITES SŒURS HABILLÉES DE FLAMMES, DÉVÊTEZ-VOUS, FRAPPEZ !

CHAMANES NUES, PETITES SŒURS NUES, QUITTEZ VOS FLAMMES, RENAISSEZ, FRAPPEZ !

QUITTEZ VOS FLAMMES, RENAISSEZ, FRAPPEZ !

RENAISSEZ, FRAPPEZ !

© Parlement international des écrivains.


Entretien avec Antoine Volodine dans la revue La Femelle du Requin.

Sur le site des éditions Verdier, un texte inédit de Volodine : Lettre héle-néant.

17 mars 2003
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