Bruno Schulz : Les Boutiques de cannelle, récits

Dans une lettre à l’écrivain et auteur dramatique Witkacy Witkiewicz, Bruno Schulz écrit : « Les Boutiques de cannelle donnent une certaine recette de la réalité, présupposent un certain genre, très spécial, de substance ; la substance de sa réalité est en état de fermentation incessante, de germination, de vie secrète. Il n’y a pas d’objets morts, durs, limités. Elle déforme tout objet au-delà de ses limites, ne dure qu’un instant dans une forme donnée, pour l’abandonner à la première occasion. Dans les coutumes, dans les manières d’être de cette réalité se révèle une sorte de principe : une mascarade généralisée. La réalité prend certaines formes seulement pour l’apparence, plaisanterie, jeu. Si l’un existe en tant qu’homme et un autre en tant que cafard, cette forme n’atteint pas l’être en profondeur, ce n’est qu’un rôle endossé pour un moment, superficiellement, dans un instant il n’y paraîtra plus. Ce qui est affirmé là, c’est l’extrême monisme de la substance pour laquelle les objets individuels ne sont que des masques. La vie de la substance consiste dans l’usage d’un nombre illimité de masques. Cette errance des formes est le principe même de la vie. C’est pourquoi de cette substance émane l’aura de l’ironie universelle. Il y a là de manière permanente une atmosphère de coulisses, d’arrière-scène où les acteurs ayant jeté leurs costumes se moquent du pathos de leurs rôles. Dans le fait même de l’existence individuelle il y a de l’ironie, de la raillerie, la langue triste du bouffon qui nargue. (...) Quel est le sens de cette désillusion universelle devant la réalité, je ne saurais dire. J’affirme seulement qu’elle ne serait pas supportable si elle n’offrait un dédommagement dans quelque autre dimension. D’une certaine façon nous ressentons une profonde satisfaction dans ce relâchement de la trame de la réalité, nous nous intéressons à cette banqueroute. (...) En tant que réponse spontanée de la vie, l’art assigne des tâches à l’éthique, et non pas le contraire. Si l’art ne devait que confirmer ce qui est déjà établi par ailleurs, il serait inutile. Son rôle est d’être une sonde plongée dans l’innommable. L’artiste est un appareil enregistrant des processus en profondeur, là où se forme la valeur. »

L’ « innommable » historique s’abat bientôt sur la Pologne. Witkiewicz se suicide en 1939, à l’âge de cinquante-quatre ans. Trois ans plus tard, Bruno Schulz est assassiné d’une balle dans la tempe par un soldat nazi dans le ghetto de Drohobycz, il avait cinquante ans. Toutes les lettres de Schulz à Witkiewicz ont brûlé à Varsovie sauf celle-ci, dont on vient de lire un extrait, que sa publication dans L’Hebdomadaire illustré a préservée des flammes de l’oubli.

C’est par l’intermédiaire de Witkiewicz que Bruno Schulz fit la connaissance de l’écrivain Debora Vogel en 1930. Une correspondance s’ensuivit, elle aussi disparue pendant la guerre en même temps que ses auteurs. On sait cependant par des témoignages qu’en de longues narrations drôles et imagées les lettres de Schulz racontaient à Debora Vogel ce qu’était la vie à Drohobycz et dans sa famille. Retravaillées, reformulées, elles ont donné naissance aux récits qui composent Les Boutiques de cannelle publié en 1934 et Le Sanatorium au croque-mort en 1937.
La figure paternelle qui s’y impose, récurrente et d’autant de présence que celle évoquée par l’œuvre de Kafka (dont le nom de Schulz figure sur la traduction du Procès en polonais en 1936), dessine un père à la recherche de sa place, de sa forme : tantôt il menace et tonitrue tel un dieu de l’Ancien Testament, tantôt il s’occupe à coller d’enfantines décalcomanies sur ses livres de comptes, tantôt il dépérit et s’amenuise au point que la servante Adèle le balaie malencontreusement. Un jour qu’il a délaissé le genre humain et rejoint la sous-classe des crabes, et alors que son épouse l’a fait cuire et s’apprête à le servir lors d’un repas de famille pris en commun, il disparaît en ne laissant derrière lui qu’une patte « égarée dans un peu de sauce tomate coagulée et de gelée piétinée par sa fuite ». Le père subit ainsi d’incessantes « métamorphoses », comme n’importe quel élément narratif, jeunes filles, oiseaux, papiers peints, timbres-poste, oncle et tante, employés de commerce ou printemps. Grenier devenu une vaste volière, chambre à coucher où devisent des lions, chien à apparence humaine, la réalité est pâte à modeler, matière malléable susceptible de surprenantes transformations.

L’univers créé par Bruno Schulz est instable, en perpétuel mouvement, est peuplé d’êtres et de choses qui ne s’incarnent jamais que fugitivement comme s’ils craignaient avant tout de se stabiliser dans des images définitives, est animé de formes innombrables que l’écrivain n’énumère pas mais fait défiler de façon chaotique le long de labyrinthes eux-mêmes en continuelle élaboration. Littérature de l’excès, du débord, de l’outrepassement, on y fait l’expérience d’un récit qui refuse de se développer selon les règles de la logique narrative, d’un récit qui refuse de conduire aveuglément le temps vers l’avenir, fût-ce sur la ligne droite de la rédemption.

« ...que faire, demande Schulz dans L’Epoque de génie, des événements qui n’ont pas leur place définie dans le temps, des événements arrivés trop tard, au moment où le temps avait déjà été attribué, partagé, pris, et qui restent sur le carreau, non rangés, suspendus en l’air, sans abri, égarés ? »

La vie et la mort de Schulz auront-elles été, à ses propres yeux, un de ces événements « qui n’ont pas leur place définie dans le temps » ? Pourtant le dernier mot n’est jamais dit, jamais écrit.

Cinquante ans après la mort de Bruno Schulz, dans Voir ci-dessous : amour, magnifique roman de David Grossman, Momik, jeune écrivain israélien, part en Pologne sur ses traces : « Une nuit, quelques semaines plus tard, je me suis réveillé en sursaut, avec la certitude que Bruno n’avait pas été assassiné en 1942 au ghetto de Drohobycz, il s’en est évadé. Et je dis "évadé" non pas dans le sens habituel, étroit du mot, mais, disons, comme celui que Bruno donnerait à "retraité", pour désigner celui qui a traversé les frontières du possible, du connu, et pénètre de la sorte dans le champ magnétique d’une autre dimension de l’existence, voyageur au bagage particulièrement léger... »

Bruno a pris le train pour Danzig et marché jusqu’au port.

« N’oublions pas, raconte encore Momik, que les mots que nous employons ne sont jamais que les éclats d’éternels récits des premiers âges ; que nous construisons toutes nos demeures comme les barbares avec des vestiges d’idoles, des sculptures de dieux antiques, miettes de mythologies grandioses. Toutefois la question demeure : cette époque de génie a-t-elle jamais existé ? Il est difficile d’y répondre. Bruno n’en est pas sûr. "Il y a des choses qui ne peuvent prendre corps complètement. Elles sont trop immenses pour être contenues dans le cours des événements. Elles essaient de se réaliser, elles tâtent le sol du réel, mais elles battent en retraite, de peur de perdre leur perfection dans la réalité ébréchée. Et c’est pourquoi il reste dans nos biographies ces taches blanches, ces effluves odorants, ces traces argentées des anges aux pieds nus, pas de géants posés çà et là sur nos jours et nos nuits..." Il a écrit cela dans Les Boutiques de cannelle, Editions Schocken, page 95. Je connais le livre par cœur. »

Là, sur le quai, imagine Momik, Bruno a ôté sa chemise et son pantalon et il a plongé dans l’eau glaciale et noire. Depuis, il parcourt les profondeurs de la mer avec, dans sa sacoche, le manuscrit du Messie, son roman inachevé, qui traverse inlassablement la littérature, ses écrivains et ses lecteurs.

Dans Parlons travail, entretiens menés par Philip Roth avec des romanciers contemporains, Isaac Bashevis Singer évoque Bruno Schulz :

« Il y a deux choses à ne pas oublier en ce qui concerne Schulz. La première, c’est que c’était un homme d’une extrême modestie. Le fait qu’il soit resté dans cette petite ville, loin du centre, loin du tout, montre qu’il était modeste, timoré, peut-être. Il se faisait l’effet du cul-terreux qui arrive à la ville et qui redoute de rencontrer des gens déjà célèbres. Il craignait très probablement qu’on ne se moque de lui, ou bien qu’on l’ignore. C’était un paquet de nerfs, cet homme-là, je crois. Tous les handicaps qui peuvent faire souffrir un écrivain étaient contre lui. Quand on regarde sa photo, on voit le visage d’un homme qui n’a jamais fait la paix avec lui. »

Ceux qui n’ont jamais lu Bruno Schultz pourront lire La morte-saison, traduit par Allan Kosko, un des récits de Le Sanatorium au croque-mort.

On signale Bruno Schulz, Les régions de la grande hérésie, biographie de Jerzy Ficowski, traduite du polonais par Margot Carlier (éditions Noir et Blanc).


Professeur de peinture et de dessin technique au lycée de Drohobycz, Bruno Schulz était également peintre, dessinateur et graveur. Du 13 octobre 2004 au 23 janvier 2005, deux cents de ses œuvres graphiques, ainsi que des photos et des documents, sont présentées au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (71, rue du Temple, 75003 Paris). L’exposition « La République des rêves » est accompagnée d’une exposition de photos de Marc Sagnol : « Sur les traces de Bruno Schulz ».

On peut voir quelques œuvres de Bruno Schulz ainsi qu’un intéressant dossier réalisé autour de A l’ombre des murs, documentaire de Benjamin Geissler sur les fresques murales de Bruno Schulz redécouvertes cinquante ans après sa mort.


Références : Les Boutiques de cannelle et Le Sanatorium au croque-mort, traduits du polonais par Suzanne Arlet, Thérèse Douchy, Allan Kosko, Georges Lisowski, Georges Sidre : Les Lettres Nouvelles, 1961 et Denoël, 1974 ; repris par Gallimard dans les collections L’Etrangère et L’Imaginaire. Lettres perdues et retrouvées, avec neuf dessins de l’auteur, préface et traduction du polonais par Maria Craipeau, Pandora/Textes, 1979. Voir ci-dessous amour, traduit de l’hébreu par Judith Misrahi et Ami Barak, Points-Seuil, 1991. Parlons travail, traduit de l’américain par Josée Kamoun, Gallimard, 2004.

10 octobre 2004
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