Claude Guerre | Neuf questions posées à la poésie ivre d’oralité

Claude Guerre inaugure la nouvelle programmation de la Maison de la Poésie par un colloque, Neuf questions posées à la poésie, et une suite de cartes blanches et lectures. Cela sera accompagné par un nouveau site Internet. En attendant sa mise en service, il nous semble légitime, à remue.net, de proposer dès à présent cette réflexion sur le rôle et les pratiques de la littérature devant le monde.
Le texte Neuf questions... est suivi de 2 textes personnels de Claude Guerre sur la notion d’atelier : « l’atelier, un travail », et « l’atelier, un outil ». Dans le contexte actuel de hérissement ou raideur, d’engager ainsi le dialogue sur les formes de notre présence est sans aucun doute vital.
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NEUF QUESTIONS POSÉES À LA POÉSIE IVRE D’ORALITÉ

Colloque actif, Maison de la Poésie, salle Pierre Seghers 17, 19, 20, 21, 24, 25, 26, 27, 28 oct. 2006.

 

Dans nos pays, la poésie s’écrit dans les livres. On la récite à l’école. Chacun porte dans sa mémoire secrète ses trésors qui parfois paraissent au grand jour. Alors, la poésie se dévoile, elle fait sa cérémonie, elle se dit. L’acte de dire la poésie n’est pas de nature. La poésie est une affaire intime. Dans le fameux for intérieur, disputent ensemble l’extraordinaire exigence, la folie lyrique, le goût du dévoilement et le goût du secret. La poésie est un bijou qu’on porte dans les grandes occasions.

Alors, comment se fait-il qu’on assiste depuis vingt ans à un renouveau de la lecture publique ? Un désir de participer à la scène théâtrale ? Une tentation de prosélytisme de la part des poètes ? je n’y crois guère. Une intuition chez eux que, dans la grande catastrophe annoncée de la fin du monde, leur parole trouve une légitimité qui s’était enfouie dans les solitudes ? La croyance que le travail poétique transcende le chaos ? Je veux ouvrir les nouvelles saisons de la Maison de le Poésie en esquissant les lignes souterraines profondes de ce désir général d’oralité.

Quand elle monte au front, la poésie, alors tous les lieux sont bons à prendre et elle les prend : salles des fêtes et théâtres, rues, métros, marchés. Radio. Petits cirques et stades de meeting. Elle prend le micro que personne ne lui tend. Elle s’érige en jambes, la bouche grand ouverte, elle beugle, elle susurre, elle chante.

Je dis volontiers que la poésie constitue une théorie du théâtre. Sa parole nomme. Sa facture hors-fiction exalte un lieu humain pur de tous des naturalismes. La poésie laïque dispute avec la parole religieuse, elle croise les engagements politiques, elle participe des utopies, elle fréquente assidûment l’apologie, elle tisse des rêves nouveaux d’humanisme, elle aime croiser le fer avec les autres arts de la scène, la musique au tout premier chef. Et voici la poésie et les poètes embarqués dans une pratique nouvelle. Sans connaissance des arts de la scène, sans grammaire de la représentation publique, avec leur foi seule, les voilà qui convoquent le public. Et il vient. En masse. Il existe un grand public pour la poésie, un grand désir. Nous le savons tous. Nous l’avons expérimenté. Nous le connaissons et nous ne le savons pas.

La Maison de la Poésie s’offre à être l’atelier de cette oralité que la poésie et les poètes appellent. Cet atelier va s’inventer chez nous en forme de laboratoire de recherche mais aussi en une sorte de forum de rencontre. Cet atelier concerne les poètes et les amateurs de poésie, les enfants et leurs pédagogues, les comédiens, les musiciens, les penseurs, les peintres… Sous des formes diverses, il courra en permanence dans nos murs au cours des années qui viennent.

Et voici qu’il s’ouvre aujourd’hui sous la forme d’un colloque actif, les neuf Journées de l’Oralité. Les poètes débattent. Ils s’adjoignent des acteurs de la scène, voix et talents exercées, musiques questionnantes. Avec des metteurs en scène, avec des esprits critiques, avec des animateurs de revue, des universitaires, des philosophes, nous passons à l’acte dans la liberté de la réflexion et de l’improvisation. Un public amateur actif nous rejoint le soir. Le fil de cette parole collective est enregistré par nous et publié, de façon sonore, sur notre site internet et en partenariat avec France Culture sur la Web Radio.

Établissons ensemble le cahier des charges de l’oralité en poésie ! Avant de prendre la route pour l’aventure nouvelle de la Maison de la Poésie, nous posons les questions de ce travail au sens le plus noble, questions lucides et franches : Est-ce que l’auteur dit son texte ? Ou bien l’acteur ? Comment se fréquentent-ils ? Quel est le travail préalable nécessaire ? Faut-il lire ? ou bien savoir par cœur ? La bouche qui parle éructe-t-elle ? ou bien retient-elle ses mots ? N’y a-t-il pas plus clairement encore quand on les dit des poésies dans la poésie ? Quelle place à la poésie purement orale ? Existe-t-il une poésie d’improvisation ? Que perdons-nous dans la linéarité du temps ? Que gagnons-nous dans la communion collective avec le poète ? Voici qu’un musicien se joint à nous, quelle est sa place ? Entre ? sous ? dans ? l’écriture ? Illustre-t-il ? Fait-t-il écho ? Le recevons-nous comme un frère ? ou la musique n’est-elle qu’une parure de plus dans notre orgueil ? La poésie se chante-t-elle ? N’est-elle pas un chant toute seule ? La chanson, est-ce de la poésie ? Et ne parlons pas des slameurs ! Et si nous en parlions ? Et si nous les laissions parler ? Mieux : si nous nous rencontrions ? Si nous avions à nous apprendre ? Une seconde fois : existe-t-il une improvisation poétique ? De tradition dans certaine culture ? Et dans le chaos des villes modernes ? Questions d’aujourd’hui et questions de toujours : l’action de l’oralité attente-t-elle à la lecture intime solitaire ? Quel besoin de se réunir autour de la parole publique quand nous étions réunis séparément par la lecture du livre ? Désirons-nous ?, créons-nous un mystère supérieur ? Est-ce que l’épopée gagne à être mise en souffle ? L’apologie en rythme ? Est-ce que la sororité de la poésie avec la philosophie s’entend à l’oreille ? Faut-il entendre les langues de la tour de Babel, qu’est-ce que traduire ? Se méfier de la transe du seul diseur ? Avons-nous encore peur de la catharsis ? Artaud l’emporte-t-il sur Brecht ? Tout acte collectif n’est-il pas une cérémonie ? Qu’en est-il de notre goût de la transfiguration ? La poésie dans les stades ? Notre désir d’humanisme peut-il se rassasier ? Comment se réunir vraiment dans la forme marchande du spectacle vivant d’aujourd’hui ? Ce que nous cherchons ensemble, est-ce de la vie ou du spectacle ?

© Claude Guerre, Maison de la Poésie

programme définitif à venir, sera diffusé directement par la Maison de la poésie - théâtre Molière.


Claude Guerre | L’atelier, un travail

 

Je travaille dans l’idée
vieux désir enfoui
sous la money’s money
ne jamais désespérer
et faire, sans cesse faire
(dans le désordre : ses gammes
l’exercice, l’entraînement
training, ici à écrire
je me chauffe, je révise mes
techniques, j’entraîne
ma fiction, je le crois
pour les acteurs aussi :
l’essentiel c’est l’Atelier)
a-t-on vraiment pendu l’idée ?
(pardon ! lapsus prends ta place)
c’est elle qui m’occupe
(et cultiver le japsus au lardon
euh ! au jardin, pardon)
s’asseoir et parler, rester debout
l’idée que le travail n’est pas
l’aliénation, que le travail c’est
la passion, elle rejaillira
il faut s’arrêter un peu
s’arrêter, s’arrêter, s’arrêter
pour aller de l’avant
poser les lourdes
valises paupières, ouvrir
les yeux, ne parle pas
tout de suite, la lumière
descend en silence
écoute le silence, les mots
dans toi tournent
en silence, écoute
n’ont-ils pas six faces
comme l’homme pas moins
(si tu n’as pas six faces
retourne à ta place)
les dès du langage, lance les
maintenant dans la
lumière ! alors la fatigue
te prend, casse le ce corps
supplicié, brandis le
sa souffrance éclate
sous le fil des mots
comme un rasoir l’avenir
tu fais guitare, tu sonnes
passif hagard volontaire
tout s’inverse, j’ai les pieds
dans le ciel, les mots
me sortent comme fleurs
écoute les cordes sonnent
dans la jeune poitrine je
moi, mon ventre ô comme
j’aimerais cesser de subir
l’assaut du temps faire avec
baisers enfants boire lire
sans le temps comment t’aimer
je ne veux pas vivre enfermé
dans mon bouquet d’os
je dois descendre en ville
là-bas l’Atelier brille la nuit
la lampe reste allumée c’est
le phare qui me guide
je veux travailler je veux
mettre en jeu, fendre le bois
décortiquer sans fin à la table
écouter l’histoire, laisser résonner
tenter les mots un à un
écouter la musique répondre
laissez la lumière baissée !
se taire, s’ouvrir : la fleur !
mettre la phrase en bouquet
dire le poème brut, chanter !
sans but, se saoûler
des mots et des sons !
ma musique c’est le tout !
le poème c’est le tout !
finis les chiens de faïence
nous tenons debout
à l’Atelier nous forgeons
nos armes : le dire !
ouvre tes pages, lis, lis, lis
respire ! devine ! réfléchis !
je t’entends, oui, je t’entends
si j’entends tout, il entend tout
le public, tu le sais
respire, devine, réfléchis
rythme du travail de dire
rythme du travail tout court
(le travail, réfléchis-y, descend
de l’intime conviction originelle
des femmes) raconte le pain
l’effort s’entend, la peine
c’est l’immense épopée
en haut du Galibier
il n’a pas changé le geste
du travail malgré les
maléfices des prédicateurs
qui propagande la fin du monde
le geste poétique te sort
de la bouche quand
(j’entends ta peine et ta joie
affrontée aux mots )
quand tu chantes en grimpant
quand tu siffles en peignant
quand tu geins dans les côtes
quand tu tricotes dans les slaloms
quand tu interroges les sens
quand tu laisses en suspens
l’inconnu magnifique
quand tu réussis à avouer
le mystère, si tu viens
avec moi travailler
à l’atelier, à l’atelier
attends-toi à ce je refuse
que tu interprètes les poèmes
non, je dirai, non, non, non
incarne, deviens, sois
mais ne joue pas
n’illustre pas, laisse
tes mains dans tes poches
plutôt que de tâcher de me
convaincre avec
baisse le ton, trouve
ta voix avec le texte
avant de me le jeter
dessus, jette ! jette !
quelle joie : il lançait les assiettes
à travers la campagne
et celles-ci volaient
ainsi il faisait musique
en même temps
il riait comme un enfant
en dégringolant les mots !
il dégoulinait de mots
on aurait cru traverser un orage !
il les frappait un par un
je te jure, il les clouait
ses mots comme la chouette
sur la porte, il brassait l’air
et volait comme un motcoptère !

L’atelier dans la nuit s’endort
le dernier ferme la lumière
la maison si nous en avons
une ensemble elle doit servir
à tous et qu’attablés nous chantions
dans la cuisine à la pause
des chansons guerrières
et des chansons d’amour
le feu ne s’y éteindra pas
les journées se succèderont
dans le labeur vivace
l’atelier est le cœur
de cette raison
la raison de la maison
de la poésie qui n’a pas
de maison sinon.


Claude Guerre, l’atelier, un outil

 

La volonté de poésie en scène n’existe pas à l’état de nature. Ou plutôt, elle est si naturelle que la culture occidentale livresque l’a repoussée dans les contrées marginales, croit-elle, de la chanson, de la poésie événementiel-le, de la poésie d’improvisation. Les poètes disent en catimini leurs vers ou sur un mode grandiloquent dont ils prétendent qu’il est calligraphique. Mais en Inde, les concours de poésie se réunissent dans les stades, dans les théâtres russes la poésie s’est toujours dite à haute voix…

Il n’y a pas de tabou. La poésie dès qu’elle sort du livre sort de la certitude graphique et devient matériau au même titre que la musique, les sons, le silence, les couleurs, les costumes (surtout s’il n’y a pas de costume), le décor (le théâtre nu ne serait-il pas un décor, une circonstance temporelle, une économie de pensée, la pensée de l’économie ? Penser à Claudel : le soulier de satin. Le décor, c’est le soulier, les acteurs chantent la langue, autour on voit les techniciens qui le font voyager.)

La poésie dite n’est plus la poésie lue par chacun. Voici qu’elle sera entendue par tous. Empruntant le dire des interprètes, elle entre dans le champ de réflexion et d’action des acteurs et des metteurs en scène. Le poète dit sa vie, le comédien met sa vie en jeu dans les mots du poète. La confrontation auteur-interprète restera celle que nous avons si souvent mise en jeu. Elle va tâcher de perfectionner dans l’objet scénique la puissance de ses signifiants et de ses émotions.

Le jeu des comédiens deviendra un champ permanent d’expérimentation là où il n’était qu’expérience fugitive. La poésie doit-elle être apprise par cœur ? Ou bien doit-elle être lue ? Les anciennes questions ( : de l’interprétation, de la consommation, de l’incarnation, de la diction) resteront vives et trouveront, dans ce travail préparatoire aux spectacles, l’épaisseur concrète de ce que l’intuition devinait.

Nous n’étions qu’en rêve. Nous voici sur le plancher du travail des théâtres.

L’improvisation se travaille. La musique s’écrit. Les partitions communes s’élaborent. La scénographie, le décor, la musique, le travail des voix... Chaque spectacle est un projet. Mais ils sont tous reliés par une aventure commune et neuve : la poésie passe à l’acte de la scène. Elle relie son origine orale lointaine et un désir d’être entendue (qui n’est pas exclusif, renvoyant sans cesse chacun à sa lecture dans le livre) inventif, désireux de fraternité avec le théâtre, prétendant offrir dans ces lieux de communion de la cité, la parole forte des poètes.

Ceci est le programme d’action d’un travail permanent qui ne peut pas se passer d’un laboratoire où s’expérimentent sans risque les pires chimies. Ici se crée une praxis nouvelle entre la réflexion théorique, l’histoire (passé et avenir) de la poésie et la pratique expérimentale de la scène, poésie à la main, poésie en bouche. Ce laboratoire fonctionne régulièrement en cycles. Il met en présence des poètes, des critiques et théoriciens, des comédiens, des metteurs en scène, des musiciens d’écriture et d’improvisation, et d’autres artistes (arts plastiques, vidéo, photo, scénographie, lumières, décor, costumes...). Les débats et les expérimentations sont captés et conservés.

© Claude Guerre, Maison de la Poésie, oct 2006.

11 septembre 2006
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