Claude Simon, par Pierre Bergounioux

Frédérique Roussel, qui rédige le dossier que Libération consacre de 10 juillet à Claude Simon, y inclut cet entretien avec Pierre Bergounioux. Dans sa volonté d’écrire avec le siècle et l’histoire, d’en appeler aux forces dures qui séparent et font se heurter les hommes, l’oeuvre de Bergounioux est sans aucun doute une des premières à hériter de celle de Claude Simon, il y a bien longtemps que lui-même le reconnaît...

François Bon

à lire :
- dossier Pierre Bergounioux de remue.net
- mon propre hommage : pour saluer Claude Simon
- sur le site de Patrick Rebollar, un ensemble de textes parus en revue, certains jamais repris en volume
- Claude Simon sur le site de son éditeur : Minuit.


Il est déjà allé si loin

© Libération

Que vous inspire la disparition de Claude Simon ?

C’est un des écrivains majeurs du XXe siècle et il me touche d’abord personnellement parce que, comme lui, la Première Guerre avait rendu mon père orphelin. Il appartient à la génération de nos pères. C’était quelqu’un de sombre. L’histoire avait introduit le désespoir en son coeur. Cette souffrance, j’en ai perçu moi-même confusément l’ombre portée.

La première découverte ?

La Route des Flandres, sortie en 1960 quand je n’avais que 11 ans. Je l’ai lue à 17-18 ans en poche 10-18. J’ai senti qu’une infinité de choses justifiables d’une expression littéraire intérieure passaient dans le registre distinct, explicite. Beaucoup de choses nous échappent, sont ensevelies dans nos consciences. Claude Simon est parmi les premiers à s’occuper de tirer au clair, de mettre au jour un certain nombre d’éléments de l’expérience. C’est une oeuvre importante parce qu’elle tire de l’ignorance ce qui nous arrive et ce qui occupe notre esprit. Ils sont une poignée dans le siècle à l’avoir fait.

Qu’est-ce qui le distingue ?

Claude Simon arrive dans une époque où la littérature romanesque est en crise. Kafka, Joyce, Proust, après ces trois hommes, il n’y a plus moyen de nommer l’expérience. Elle échappe aux catégories de la narration. Claude Simon arrive en pleine crise intellectuelle. Il entre dans l’âge d’or en 1930 quand l’appareil conceptuel de l’Europe occidentale s’effondre. Il devient malaisé de raconter le cataclysme. Le récit n’est plus à la hauteur de son objet. Avec une extraordinaire intelligence, il confronte son expérience avec l’appareil déglingué des catégories narratives dont il a hérité. Claude Simon constate ce qui est arrivé, les bombardements, la captivité, les camps de la mort... C’est moins ce soin infini qu’il mettait à écrire certaines choses qu’une absence de sens du temps qui m’a le plus troublé chez lui. Il a vu se faire et se défaire les grands idéaux européens du XIXe et du XXe siècle.

Quelle partie de l’oeuvre préférez-vous ?

Les oeuvres les plus tardives, quand il s’est dégagé du Nouveau Roman. Quand l’expérience s’est achevée en 1960, il a alors donné sa juste mesure. Après quoi, il s’est taillé une oeuvre propre et il est devenu Claude Simon.

Une filiation ?

Il est de ceux avec qui on doit compter. On serait tenté de refaire, mais ce serait une faute. Il faut tirer un enseignement de ses prédécesseurs tout en se gardant de les imiter. Sinon, on ne serait plus nos contemporains. On marche tous au milieu d’une foule invisible où les morts sont plus nombreux que les vivants. C’est une figure terrifiante parce qu’il a porté l’enjeu à une hauteur telle qu’on a envie de pleurer de manière enfantine. Il est déjà allé si loin. Claude Simon fait partie de la galerie des portraits qu’il faut traverser. En même temps, il est réconfortant de savoir qu’eux aussi ont été indécis à un moment.

Que diriez-vous de ses phrases ?

On ne choisit pas sa phrase, elle nous est dictée par l’objet. Là, il y a eu une incertitude extrême de l’événement qui oblige à écrire une prose comme enveloppante. La netteté peut s’écrire courtement. Quand on est frappé d’une indécision extrême, quand les arêtes du réel ont perdu de leur netteté, alors des réseaux de filets syntaxiques se développent largement pour saisir le poisson de la chose. Il est comparable à Proust, contemporain de la crise de la civilisation et de la conscience européenne. Ce qui fait que leurs phrases sont infiniment longues. Une extraordinaire indétermination caractérisait leur expérience. Ce sont des esprits rebelles, qui ne veulent pas admettre que le sens du monde leur échappe. Alors, ils inventent une syntaxe qui leur permet de s’emparer d’une réalité qui fuit.

Pierre Bergounioux
14 juillet 2005
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