Collioure, 1939. Les derniers jours d’Antonio Machado, par Jacques Issorel

Y cuando llegue el dia del ultimo viaje
y esté al partir la nave que nunca ha de tornar

me encontraréis a bordo ligero de equipaje
casi desnudo como los hijos de la mar.

Et quand viendra le jour du dernier voyage,
quand partira la nef qui jamais ne revient,
vous me verrez à bord, et mon maigre bagage,
quasiment nu, comme les enfants de la mer.

On entre dans le cimetière de Collioure en fin d’après-midi. On reconnaît aussitôt la tombe : couverte de fleurs, bouquets et couronnes. L’une d’elles porte un large ruban de satin bleu avec ce mot en lettres dorées : AMORE. La boîte où glisser les lettres qu’on adresse aujourd’hui encore au poète est pleine. On pense à pas mal de choses. On pense à Pilar qui rapporta d’Espagne, à notre intention, on avait quinze ans, une Antologia poetica (1918-1936) de Federico Garcia Lorca, image des cuisses d’une femme comme truites nageant dans un torrent, certitude immédiate de l’exactitude de la poésie, de l’intraduisible de la langue, a los cinco de la tarde le soir tombe. On pense au poème qu’Antonio Machado dédia en 1936 à Federico Garcia Lorca « Le crime a eu lieu à Grenade » :

On le vit, avançant au milieu des fusils
par une longue rue,
sortir dans la campagne froide,
sous les étoiles, au point du jour.
Ils ont tué Federico
quand la lumière apparaissait.

Pilar avait quitté l’école à l’âge de douze ans. On se souvient que sa propre grand-mère maternelle écrivait des vers d’Alfred de Vigny dans le journal qu’elle tenait depuis la mort du grand-père. Cette grand-mère, Suzanne, avait quitté l’école à l’âge de douze ans. On voit ce qui établit le rapport entre Pilar et Suzanne : l’une et l‘autre avaient quitté l’école pour se faire embaucher dans des ateliers de couture (à Paris, on disait « cousette »), travailler dur, aider leur mère célibataire ou mal mariée, et elles récitaient par cœur des poèmes qu’elles avaient appris des décennies plus tôt.

L’armée franquiste se rapproche. Antonio Machado quitte Barcelone le 22 janvier 1939. Il est accompagné de sa mère Ana, de son frère José, de Matea sa belle-sœur. « Maintenant que je suis si vieux, j’ai plus que jamais envie de travailler. Je n’arrête pas », disait-il à Eduardo de Ontanon.
Ils se joignent à un convoi composé de tous ceux, menacés, à qui le gouvernement républicain a ordonné de fuir. Ils font halte du 23 au 26 dans un mas près de Cervia de Ter. Le 27 au soir ils arrivent à Port-Bou. Obligés d’abandonner leurs bagages dans les véhicules qui les ont conduits jusqu’ici, ils passent à pied la frontière au col des Balitres, sous la pluie.

Voici qu’ils ont passé le col
de sainte Irène, le soir tombait,
un soir triste de novembre,
un soir froid et gris.
Vers la Lagune Noire
ils marchaient en silence.

Informé par Corpus Barga, un écrivain espagnol rencontré par hasard, que « Antonio Machado était à l’Espagne ce que Paul Valéry était à la France et qu’il était malade, et, comme sa mère, incapable de continuer à pied », un commissaire de police (français) prête sa voiture qui les emmène à Cerbère. Ils passent la nuit dans un wagon de train abandonné. Le lendemain, 28 janvier, ils prennent le train jusqu’à Collioure.
Antonio Machado meurt dans une chambre de l’hôtel Quintana le 22 février. Personne n’aura lu ses derniers textes, perdus entre Barcelone et Port-Bou.

Un an et demi plus tard, en septembre 1940, Walter Benjamin, quarante-huit ans, passe la même frontière que Antonio Machado, mais dans l’autre sens : de Cerbère vers Port-Bou, par la montagne. Lui aussi fuit une armée ennemie.

Rêve du 11/12 octobre 1939 (écrit en français par Walter Benjamin) :

Je me trouvais avec Dausse en compagnie de plusieurs personnes dont je ne me souviens pas. À un moment donné, nous quittâmes cette compagnie, Dausse et moi. Après nous être absentés, nous nous trouvâmes dans un fouillis ; je m’aperçus que presque à même le sol, se trouvait un drôle de genre de couches. Ces couches étaient constituées par des constructions très basses. Elles semblaient être en pierres, mais en m’y appuyant je m’aperçus qu’on s’y enfonçait mollement comme dans un lit ; elle était couverte d’une sorte de mousse et de lierres. Je m’aperçus que ces couches étaient distribuées deux à deux. À l’instant où je pensais m’étendre sur celle qui voisinait avec une couche que je pensais affectée à Dausse, je me rendis compte que cette couche était déjà occupée par d’autres personnes. Nous quittâmes donc ces couches qui étaient des tombes et nous poursuivîmes notre chemin [...]

On n’a jamais retrouvé la valise ou le sac contenant son dernier manuscrit.


Collioure 1939. Les derniers jours d’Antonio Machado, le texte de Jacques Issorel, est suivi d’un choix d’une vingtaine de poèmes « écrits en hommage à Antonio Machado exilé » par Aragon, Pablo Neruda, Jorge Guillén, Rafael Alberti, Blas de Otero et d’autres.
Ce livre, une édition bilingue, a paru chez Mare Nostrum (12 bis, rue Jeanne-d’Arc, 66000 Perpignan).

Parmi ceux qui franchirent la frontière avec Antonio Machado, il y avait la philosophe Maria Zambrano à qui Ronald Klapka a consacré une de ses chroniques.

Site consacré à Antonio Machado (en espagnol).

Les poèmes d’Antonio Machado cités dans cet article sont extraits de : Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre, préface de Claude Esteban, traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé (Poésie/Gallimard).

Le rêve de Walter Benjamin a paru dans Écrits autobiographiques (Christian Bourgois, 1994).

On lira une forte évocation des derniers jours de Walter Benjamin ainsi que de l’amitié entre Picasso et Maillol, qui vivait à Banyuls-sur-Mer, dans L’Habitation des femmes, roman de Jacques Henric (Le Seuil, 1998).

29 avril 2005
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