De quoi rêvons-nous depuis vendredi 13 ? (partie 3)

photo Marie-Sophie Leturcq

recueilli par Lancelot Hamelin - Mail : lazlohamlin@hotmail.com - Blog : inframonde.tumblr.com

Avec des photos de Marie-Sophie Leturcq (http://www.mariesophieleturcq.com) et Cynthia Charpentreau (http://cynthiacharpentreau.tumblr.com)

Je poursuis le recueil des rêves de mes concitoyens en ces années de troubles.
Voici un journal des rêves qu’on m’a confiés entre le vendredi 13 novembre et le samedi 21 novembre.

EPISODE 3 :
Du jeudi 19 novembre au samedi 21

Jeudi 19 novembre

Un ami me fait suivre ce lien par message Facebook :

« Bonjour,
Je ne me souviens pas de mes rêves mais une spectatrice de théâtre que je follow sur twitter a écrit : Et sinon hier soir j’ai rêvé que j’étais enceinte et que le père était Etienne Daho. Enfanter un enfant de la pop. »

Je reçois aussi un texto de cette amie, qui lit et travaille sur ce que j’écris depuis plus de dix ans :

« Hello L
Moi je ne rêve jamais ou très peu, du moins je ne m’en souviens que très rarement et dors d’un sommeil de plomb
Même les orages les plus forts, même un incendie à côté de moi, une fois n’avait pas pu me réveiller
Je crois que j’ai rêvé cette nuit mais ne m’en souviens plus
En plus de la mort de ces attentats, je brasse des choses très lourdes liées à la vie en ce moment.
Si je me souviens de mon rêve, je te le raconterai. »

Et puis, je reçois d’une amie de Lyon, comédienne et metteur en scène, ce témoignage via fb :

« Bonjour Lancelot,

Voici mon rêve du 14.
J’ai beaucoup de mal à me rappeler de mes rêves mais samedi soir, j’ai enfin pu dormir (la nuit du 13, je n’ai dormi que 3h, je sais que j’ai pourtant rêvé, une foule de personnes, très compacte, le reste je ne m’en souviens pas).
J’ai donc dormi dans une chambre d’hôtel impersonnelle à East Croydon où je suis arrivée le jour même.
Énormément de lumière, un temps magnifique, de l’espace, des arbres d’une beauté hallucinante, paisible au bord de la mer.
Tout est beau, trop peut être.
Tout pousse librement sauf des buissons coupés à la française. Des cercles de femmes (uniquement des femmes) qui discutent. En fait je crois que je suis dans une espèce de grande organisation/institution.
Une femme avec beaucoup de charisme, qui me rappelle ma sœur, m’invite à participer à son cercle.
C’est très agréable d’être là mais également très angoissant, car je sais bien au fond de moi, que cette femme tente de nous conditionner. Il y a une sensation très lointaine de danger ou plutôt de quelque chose de malsain. Derrière son sourire et sa gentillesse se trouve peut être mon malheur.
Je me réveille. L’impression de lumière très forte reste mais je n’arrive toujours pas à définir/comprendre cette sensation de danger/malheur. Et je suis étonnée d’avoir vu des paysages si beaux.
Voilà ! »


photo Cynthia Charpentreau

Vendredi 20 novembre :

Et ce vendredi 20, une semaine arrivant à la fin de son écoulement, une amie m’écrit, qui a enseigné jusque cette année, pendant 18 ans, dans un lycée très difficile du XVIIIe arrondissement de Paris :

« Pour ce qui est des rêves, je n’arrive pas à noter, ni à me souvenir. Seul un, deux jours après je crois, complètement décalé et futile, j’en ai honte : je devais m’interrompre et sortir en catastrophe (je ne sais plus pourquoi), une jambe à moitié épilée, et ça me traumatisait. L’impression d’une mutilation, ou d’être nue devant tous. Je sentais ma jambe, de manière très sensible, comme divisée. »

Les rêves sont très personnels, très intimes, et c’est la honte qu’on en a qui est dangereuse : au contraire, il faut laisser ces images et ces mots sortir - c’est de ce ça de l’humanité que les terroristes ou les totalitarismes veulent détruire...
Et c’est aussi ce que le marché veut s’approprier...
Du coup, c’est essentiel de pouvoir l’exprimer et le partager dans un cadre qui ne soit ni exhibitionniste ni complaisant.
L’anonymat du projet, son caractère collectif et le cadre institutionnel dans lequel je le mène empêche que ces paroles intimes se perdent.

Une autre amie, qui était la rêveuse aux rêves « chelous » du projet Atlas  :

« Salut Lancelot,

J’ai essayé d’écrire mes rêves ces derniers jours, j’en ai fait beaucoup, je ne me souviens pas de tous mais celui-ci m’a vraiment marqué.

La nuit du samedi 14 novembre,

La tour Eiffel est repliée en elle-même, c’est à dire qu’elle est encore debout jusqu’au première étage puis que la pointe était tournée à l’intérieur d’elle même, vers le sol.
Dans mon rêve, les parois ne sont pas ouvertes, ce serait comme une pyramide tête en bas.

Les gens se sont cachés, réfugiés dans cet espace. Ceux qui sont tout au fond, arrivés pour se cacher les premiers se font écraser par ceux qui arrivent petit à petit, tout le monde essaie de porter ceux qui sont au-dessus sur leurs épaules, à la manière des acrobates.

Je fais partie de ces gens qui sont vers le haut, je porte moi aussi des gens sur mes épaules et je pleure d’écraser et d’entendre les cris de ceux qui sont en dessous.
Le symbole de la France devient un refuge, mais aussi une tombe.

Ma plus grande peur est que quelqu’un lance une bombe à l’intérieur de cet espace. »

Une amie enceinte, qui doit venir récupérer chez nous une veille armoire de famille :

Voici son mail :

« Mornin Lazlo,

Par chance non. Personne n’était aux mauvais endroits. Une rencontre de G qui date de la semaine dernière s’est pris une balle dans le dos au bataclan, mais il est sain et sauf. Toutefois je crois qu’il devra garder sa balle. Et vous, tous vos proches vont bien ?

Je vais demander à mes gens s’ils ont rêvé, en tout cas merci pour cette initiative qui, je le sais, te suis déjà depuis quelques années. Elle m’a permis de me libérer un peu, de comprendre un peu mieux le puzzle de cette semaine. Tu comprendras en lisant.

Merci, et à dimanche !
Portez-vous bien

Voici son rêve :

« 5.20, toujours la même heure, fidèle à mes insomnies du moment. Hier j’ai enfin avoué, j’ai écrit à des amis qui s’exprimaient sur la tuerie que j’y pensais beaucoup, mais que je me sentais sèche, comme si je m’interdisais de me laisser aller émotionnellement, compte-tenu de la vie fragile que j’abrite.
Je suis enceinte de 8 mois. Mon frère est né avec une grave malformation à l’estomac ; mon grand-père est décédé pendant la grossesse de ma mère. Mon père est à l’hôpital, on lui a retiré sa prostate, il a le cancer.
Il s’est réveillé mais il est sous morphine depuis trois jours car il souffre beaucoup.
Hier, un adolescent s’est fait renverser sous mes yeux, la voiture lui a roulé sur le tibia.
J’ai calmement appelé les pompiers, suis restée avec le petit, l’ai un peu caressé en attendant sa maman. Les flics sont arrivés, j’ai témoigné, puis je suis tranquillement repartie.
J’ai rapidement tout oublié, je n’y ai même pas pensé l’après-midi, puis ça m’est brusquement revenu le soir. Hier soir, je suis allée me recueillir au croisement Charonne-Faidherbe, à 100m de chez moi, rue Paul Bert. J’ai déménagé, il y a 15 jours. Mes émotions ne doivent pas m’atteindre : elles ne m’atteignent pas.
Vivement la semaine prochaine, quand je transhumerai chez moi dans les Alpes pour accoucher, à l’abri. Et pourtant je culpabilise de porter cette carapace qui m’est si peu familière. Je me sens presque en marge de cette communauté émotionnelle qui nous réunit tous aujourd’hui.
Et quand tu m’as demandé hier si j’avais rêvé, j’ai dû encore me rendre à l’évidence : rien. Et cette nuit, comme s’il avait plu un peu sur toute cette sècheresse, j’ai enfin rêvé :

« Un cyclone est annoncé, mais personne ne sait s’il aura réellement lieu. Je quitte alors ma ville pour me réfugier à la campagne dans un lieu qui, je réalise en l’écrivant, ressemble étrangement au village de mon enfance : une plaine, mais plus vaste, plus aride, des couleurs ocres, avec malgré tout les vergers de mon enfance, les vergers de mon père, et ses entrepôts. Mais ce n’est pas chez moi.
Des amis sont déjà là.
Tous nous scrutons le moindre signe avant-coureur de la tempête, avec à la fois la certitude que ça va arriver, et ce doute : va-t-elle vraiment avoir lieu ? Un cyclone par chez nous, c’est si inhabituel. Et la maison, va-t-elle résister à l’ouragan ? Elle me paraît bien fragile, c’est idiot d’être venu se réfugier ici. De vents violents sévissent à l’horizon, des tornades.
Nous tentons les dernières balades, aux abords de la maison, avec cette peur d’être pris dans la tempête. D’autant que je ne peux pas vraiment courir, à peine presser le pas. Je suis lourdement enceinte. »

Samedi 21 novembre,

Samedi 21 novembre,


Une demande de contact par fb, un jeune homme à la barbe rousse :


« Bonjour,

Il est certainement tard pour cela mais la démarche me plait...

Cette nuit-là, j’ai rêvé rencontrer pour la première fois le fils d’un couple d’ami en Bretagne, apposer ma main sur lui en déchargeant une heure de tristesse qui m’avait envahi suite à cette nuit d’atrocités. L’enfant âgé d’un mois seulement, allait pleurer pendant une heure exactement et ce, sans aucune conséquence pour lui, tant la naïveté de son jeune âge l’empêchait de prendre cette tristesse trop au sérieux. Et moi je me suis senti soulagé. »


photo Cynthia Charpentreau

Une autre amie confie par mail à ma compagne ces deux cauchemars :

« Quelques lignes - 2 cauchemars que je viens de faire -

Le 1er :

C. et moi sortons de notre cours de théâtre le soir, comme vendredi dernier. Nous apprenons qu’une fusillade est en cours à Beaubourg . Là, je vois la place Stravinsky, des fontaines, depuis le haut... Sur le côté, vers l’église, des enfants morts. Le tueur continue de tuer de l’autre côté. Mon point de vue se rapproche. Je vois toutes les victimes essayer de ramper dans les marres de sang et de cadavres - Mon point de vue se rapproche encore - (Je suis à moitié juste observatrice dans mon rêve et à moitié l’une des victimes.) Je suis face à lui - Il tue une gamine avec une balle dans la poitrine - Mais juste avant de mourir elle vient vers lui, lui cracher dessus. Lui continue a tuer. Puis il se tire des balles dans les yeux et la tête mais sans mourir. Il veut cibler précisément l’iris.

Réveil - quelques minutes après je me rendors -

Deuxième rêve :

Nous sortons de notre cours de théâtre le soir comme vendredi dernier. Nous sommes avec un petit groupe - nous prenons le métro. Nous descendons à une station et voulons sortir dans la rue mais nous voyons que toutes les barrières de la rue sont tordues, pliées - certaines personnes disent qu’ils sont là. C. se met a courir pour retourner dans le métro. Nous le suivons. Je prends sa main et me dis que finalement tant pis si je meurs au moins je suis avec lui. Nous attendons sur le quai ligne 7. Puis, C. nous fait changer pour aller sur le quai ligne 6.

Nous apprenons que les terroristes sont en train de massacrer sur le quai ligne 7. Ouf ! Nous y avons échappé.

Puis, la terroriste (c’est une femme mais je ne la vois pas) est sur notre quai. Il y a C. et le groupe de copines avec lequel on était. Moi, je regarde la scène, je suis présente mais je n’ai pas d’action. La terroriste leur dit de se mettre en cercle et de faire une sorte de jeu où elles doivent se passer un truc imaginaire en comptant jusqu’à tel chiffre. C. n’a pas à "jouer", il est juste un élément central. Je sais qu’à la première erreur commise, quelqu’un sera abattu.

Je me dit heureusement que C. ne doit pas faire ce "jeu".

Je me réveille. »

Le 7 décembre 2015
L’amie neuroscientifique, spécialiste des rêves, m’envoie le récit de rêve d’une de ses amies :

Le rêve de la nuit du 6 au 7 décembre 2015.

« Je suis dans un resto-bar d’aéroport américain avec des amis, il y a
notamment mon collègue G. et mon amie C. qui habite aux USA depuis 2 ans.
On est à une table avec tabourets hauts, et je bois une margarita, je suis de bonne humeur. Le seul truc qui m’ennuie, c’est que les chaussons/chaussures qui m’ont été données au bar sont trop grandes pour moi, alors je décide d’aller demander la taille en dessous.
Je fais la queue pendant longtemps au comptoir, un homme me propose de m’offrir une coupe de champagne et j’hésite mais je refuse car je suis avec des amis.
C. me rejoint entre temps, et quand c’est mon tour elle prend la parole pour parler à ma place et je la rabroue un peu en disant d’une voix suraiguë qui m’étonne moi même et d’un ton décidé motivé par mon taux d’alcoolémie : "I can talk for myself !".
Ensuite j’explique au barman ce que je veux, et il me répond en parlant très vite d’un air moqueur, je ne comprends rien, je m’énerve et je finis par comprendre qu’il ne veut pas accéder à ma requête. Du coup je jure en français, en insultant le type. Un autre barman me regarde, je vois qu’il a compris,et je lui réponds quelque chose du genre "je m’en fous, c’est pas parce que vous comprenez ce que je dis que ça excuse l’autre con !".
Je repars à ma table.
Quelques temps plus tard, je retourne au bar, car on devait avoir à manger avec nos boissons et on n’a toujours rien. Quand j’arrive, il y a moins de monde, un homme face au bar devant moi, quelques groupes derrière moi qui ne font pas la queue. Je découvre alors que l’homme devant moi a un pistolet et braque les gens du bar.
Paniquée, je me jette vers le groupe de femme (de l’âge de ma mère environ) qui sont derrière moi pour chercher leur protection.
Mais je suis attirée par ce qu’il se passe, je retourne voir de plus près, sur le côté. Le gars tire. Je n’ai pas de souvenir précis de la fusillade. Soudain il n’est plus là, mais des gens sont à terre, blessés ou morts. Je vois le serveur qui comprenait le français, il est blessé je crois. Je m’agite dans tous les sens en criant "Faut appeler nine one one !
Pourquoi personne appelle nine one one ???".
2ème rêve ou la suite : Toujours à l’aéroport, je demande à avoir l’autorisation d’aller voir les baleines en excursion dans une région protégée.
Le gars à qui je parle refuse, il m’explique que ça dérange les baleines, que c’est interdit. On doit insister pas mal (je ne sais pas avec qui je suis, mais je crois pas que ce soit moi qui insiste) et le gars finit par s’énerver, et nous propulse dans un mini bateau style barque, au milieu de l’océan, comme par magie. Je vois une énorme vague qui approche, je crois que c’est un raz-de-marée, j’ai peur. Il y a des baleines autour de nous, on les devine par transparence de l’eau, elles sont proches et menaçantes, j’ai très peur qu’elles nous renversent d’un coup de queue.
On passe la 1ère vague sans trop de mal mais il y en a une autre derrière pareil, et la terre n’est visible nulle part. J’ai très peur, je suis persuadée que je vais mourir. »

Ce rêve, qui fait écho à cet événement dont on ne sait que faire, ces 300 baleines qu’on a retrouvé dans une baie du Chili – ce sera le prochain film de Patricia Guzman ? - et de la COP 21 qui se tient dans ce Paris sous haute surveillance, dans l’état d’urgence qui est tombé sur nos esprits...

Et enfin, une Rêveuse réagit à la publication de ce corpus sur Remue.net :

« Cher Lancelot,

Je vous écris car je viens de découvrir votre projet dans Remue.net de collecter des rêves depuis le 13 novembre. Je trouve cette initiative fort touchante. Je suis curieuse de savoir quelles conclusions vous allez en tirez, si vous considérez que le rêve est une science.

Je voulais juste vous confier que le matin du 14 novembre, je me suis réveillée à l’aube, en sursaut, terrorisée par un rêve dans lequel je me noyais dans les eaux des égoûts [1] de Paris.

Un quart d’heure plus tard j’ai découvert ce qui s’était passé dans la capitale française durant la nuit. Je précise que je ne vis pas en France. Ayant de la famille et des amis à Paris j’ai passé une matinée difficile à tenter de localiser tout le monde.

J’ai parlé de ce rêve à mon praticien de médecine chinoise et il m’a expliqué que d’une part la vésicule biliaire est un organe qui peut avoir une influence sur les rêves, et d’autre part le foie, qui lui est étroitement lié et où siègent les émotions dans le corps, est un organe en relation avec le monde extérieur.

Je ne suis pas sûre d’avoir bien saisi, ni bien retranscrit ses explications, mais il me semble qu’il a dit que chez certaines personnes très sensibles, le foie est capable de sortir du corps pour aller explorer le monde et revenir avec des informations.

Je sais que cela paraît bizarre voire fou, mais cela m’est pourtant arrivé, ce réveil le lendemain du 13 novembre d’un rêve violent qui se déroulait à Paris (alors que je ne rêve jamais de Paris, connaissant mal cette ville, n’y ayant jamais vécu et étant originaire d’une ville française du sud-est).

Je me suis dit que mon étrange anecdote vous intéresserait peut-être. Vous pouvez bien sûr la copier dans votre journal de rêves en ligne. Il n’est pas nécessaire de dévoiler mon identité. Merci pour votre attention.

Bien à vous, »

Quelles conclusions vais-je en tirer ?

Vais-je en tirer des conclusions ?

Qui doit tirer des conclusions de cet herbier de feuilles nocturnes tombées de nos âmes malmenées ?

(À Suivre ?)

Lancelot Hamelin

22 décembre 2015
T T+

[1Est-ce une faute, dans ce texte parfaitement écrit ? Quelle goût à notre langue lorsqu’on a les foies, lorsque la peur nous infuse, lorsque le foie part en exploration dans le monde ?