« Debout au milieu des feuilles de l’univers » (Réza Barahéni)

L’écrivain Réza Barahéni et le metteur en scène Thierry Bedard travaillent ensemble depuis plusieurs années. Après En enfer et QesKes 1, 2, 3, l’impossible poétique du démembrement présenté au festival d’Avignon 2004, c’est autour du personnage de Lilith qu’ils se rejoignent maintenant sur la scène d’un théâtre.

Exilith est le récit de la première femme créée par Dieu, non à partir du corps du premier homme comme, après elle, Ève, mais façonnée elle aussi, comme Adam, à partir du limon. Sa façon d’avancer à contre-courant des conventions, de tourner en dérision toute position de pouvoir, de brusquer la pensée aveugle à dévoiler ses petits rafistolages avec le réel, la feront chasser du Jardin d’Éden, ce lieu clos où doit régner l’ordre du discours patriarcal.
Lilith est la figure de ce qui hante la nuit du langage, déchire les coutures des identités, se penche envers tout autre comme son égal, interroge le désir et l’imaginaire, son rire résonne jusque dans les bordels et les prisons de l’Histoire, jusqu’à la folie.
DD


Un mot de l’auteur

Chers tous,
Exilith devrait être lu pour ce qu’il est : un texte sur les femmes, la femme originale, la première femme, la femme rêvée.
Mais c’est aussi un texte de la souffrance des femmes partout dans le monde, en particulier la souffrance des femmes au long des âges sous le joug des trois patriarcats d’Abraham - judaïsme, christianisme et islam. C’est aussi la souffrance des lieux de désastres politiques contemporains, mais se référer seulement aux atrocités de régimes violents politiserait le texte à un degré qui annihilerait sa valeur artistique.

Sans doute le texte est polémique, mais presque tout ce qui est sérieux est polémique, non ?
J’aime traiter de situations paradoxales et hétérogènes ; j’aime traiter des hybridités, des désirs cachés pour l’anormalité : l’imaginaire devient très actif dès que vous entrez dans les divergences de la norme.

Exilith c’est la langue du désir, de l’imaginaire du désir, avec lesquels arrive la douleur que crée la privation du désir et du plaisir, c’est-à-dire l’oppression.

Je vois ce matériau de prose et de poésie comme un royaume de désir, d’imagination, de plaisir, et de l’agonie qu’est la privation de tout cela. En ce sens souffrir c’est être privé de l’accès au plaisir, qui est également l’accès fondamental à l’art. Voyez, même dans la langue de la religion se distingue le reflet du désir ; c’est pourquoi elle séduit les gens.

Lisez ce texte de ce point de vue je vous prie. Il ne faudrait pas le réduire à une provocation politique et religieuse.
Nous montons sur scène avec notre désir et notre imagination, et avec la peine d’en être privé.

Bien à vous,
Réza Barahéni (mail du 8 septembre 2005 adressé au metteur en scène et repris dans le dossier de presse).


Réza Barahéni et Thierry Bedard nous ont confié à remue.net les premières pages d’Exilith dans sa version de travail. Merci à eux.


Exilith

Non ! Non ! Non !
Non ! Non ! Non !
Non ! Non ! Non !
Non ! Non ! Non !

En silence je me suis mise en marche. Autrefois je n’aurais pas su dire ce que je dis à présent. Maintenant qu’il m’est possible de dire, après tant et tant d’années je dis. Je me souviens et ma mémoire se ranime.

Dieu disait : « Coupez ! Coupez ! Coupez ! » Je suis revenue en arrière. À la place où je me tenais autrefois, au début, au tout début. J’ai dit : « Pourquoi tu dis coupez coupez coupez alors qu’il ne s’est encore rien passé ? » Il a dit : « Commence, nous avons besoin de répéter. » Je me suis remise à jouer. J’ai recommencé du début. En silence je me suis mise en route. Tout doucement, sur la pointe des pieds.

Avant, je ne savais pas comment dire ce que je dis à présent. Maintenant que tant de jours et de nuits, tant de semaines, de mois, de siècles et de millénaires, toutes sortes de durées incalculables se sont écoulés, je peux dire. Je dis. Je dormais. À mon réveil, je me suis mise en route. Comme à son habitude, Adam allait et venait à ses petites affaires. Il se promenait dans le jardin, sautait par-dessus les ruisseaux, se cachait derrière les arbres et réapparaissait soudain. Les fesses à l’air, avec ce morceau de chair en trop qui lui pendait devant. Ensemble nous avions essayé de comprendre ce que c’était, nous n’avions pas compris. Quelquefois on apercevait Dieu ici ou là. Il ne s’occupait pas de nous. Il avait l’air soucieux. Il avait confié la caméra à Adam. Ève n’existait pas encore. Ou si elle existait Dieu ne l’avait pas amenée jusqu’ici. De quoi avait-il peur ? Bon, il y avait cette caméra entre les mains d’Adam. Il filmait tout ce qu’il rencontrait sur son chemin. Impossible de savoir ce qu’il avait en tête. En plus, sa main tremblait. Chaque fois qu’il réglait l’appareil sa main se mettait à trembler. Il m’a demandé de l’aider, j’ai dit que je n’aimais pas ça. Je vois tout de mes propres yeux, je n’ai pas besoin de voir au travers de ce trou. De temps en temps un tube sortait sur le devant de l’appareil, Adam fixait son œil sur le boîtier et faisait sans arrêt clic clic clic. Je pensais toujours qu’à l’instant de ma fuite il faudrait qu’Adam soit endormi.

Quand je me suis enfuie le soleil déversait sur ma tête des flots de lumière et mes cheveux étaient brûlants. Ils étaient si longs maintenant. Ils m’arrivaient aux genoux. Adam était différent. Quand je le regardais j’avais envie de rire. Au lieu de mes cheveux touffus il avait ce morceau de chair en trop qui s’allongeait un peu seulement quand il pissait puis qui reprenait sa taille. Pendant qu’il dormait je m’asseyais près de lui et je l’observais. Puis je m’observais, je regardais entre mes jambes. Je me disais que le mien était rentré dedans, qu’un jour il sortirait. Il n’est jamais sorti. Quelquefois je glissais ma main à l’intérieur, je m’attendais à ce qu’elle effleure un morceau de chair semblable. Je pensais que celui d’Adam était au-dehors et que le mien devait être en dedans. Mais il n’y avait rien. Adam n’était pas du tout curieux de moi. En contrepartie, ses cheveux étaient plus courts, pas trop courts non plus, mais pas aussi longs que les miens. Ils ne lui arrivaient qu’aux épaules. Il était hébété. De la tête aux pieds, ce n’était qu’une merde. Pas de la vraie merde. C’est son cerveau qui était façonné dans de la merde. Il déambulait nu, la caméra à la main, avec cette poignée de chair informe qui se balançait en haut de ses cuisses. Son cul était bien roulé. À plusieurs reprises je l’ai touché. Il n’a rien dit. Ou plutôt, il n’y avait rien à dire. Il ne s’occupait pas du tout de moi, il ne touchait rien de mon corps.

Dieu a dit : « Lilith, avance ! Cette fois ce n’est plus une répétition. C’est l’événement même. Toutes les répétitions ne préparaient que cet instant-là. » J’ai dit : « Tu fais tout le temps coupez coupez coupez mais tu ne prends aucune décision. Qui va tenir la caméra ? » Il a dit : « Devine puisque tu es si intelligente. » J’ai dit : « Si mon cerveau fonctionnait je dirais que la caméra doit être tenue par l’un de nous trois : toi, Adam ou moi. » Il a dit : « N’importe quel âne aurait compris que l’appareil sera tenu par l’un de nous. Mais lequel ? » J’ai dit : « Par celui qui donne des ordres sans arrêt, Votre Seigneurie en personne. Il est prévu que c’est Adam et moi qui jouons. Alors prends la caméra, mets-toi dans un coin ou promène-toi autour de nous, et donne tes ordres afin que nous les exécutions. » Dieu a dit : « Comment sais-tu cela ? » J’ai dit : « C’est évident. Je le sais ! De par mon endroit secret, je le sais. Tu veux nous filmer afin de pouvoir montrer ton film aux créatures qui seront là dans cinq ou six millénaires et leur dire : Voyez, si je n’avais pas fait cela, votre génération n’existerait pas. »

Il a pris la caméra dans ses mains. Adam et moi nous sommes allongés nus l’un près de l’autre. Dieu semblait hésiter. Il ne savait pas dans quelle position nous placer. Au départ, la chose n’était pas si précise. Dieu a dit : « Je dis, et vous répétez. » Puis il a dit : « Que la lumière soit et la lumière fut ! » Adam avait beau être stupide, il a dit : « Pas besoin de le dire, ça ! Tout est déjà clair, si clair depuis le début que ç’en est aveuglant ! » Dieu a dit : « Coupez ! Coupez ! Ta gueule ! » Puis il a dit : « Que la lumière soit et la lumière fut ! » J’ai dit : « C’est une évidence ! Pourquoi le dirions-nous ? Et pourquoi le dis-tu toi-même ? » Dieu a dit : « Coupez ! Coupez ! Silence ! » Puis il a dit : « Adam, répète : Que la lumière soit et la lumière fut. » Adam a dit : « Si seulement tout pouvait être aussi simple. Dans quel bourbier sommes-nous tombés ! » Puis il a ajouté : « Très bien. Que la lumière soit et la lumière fut ! » Alors Dieu a dit : « Pourquoi ne faites-vous rien ? Coupez ! Coupez ! Coupez ! » Puis il nous a crié : « Fils et fille de chienne, pourquoi vous ne vous y mettez pas ? » J’ai dit : « Cette scène ne nous concerne pas ! Elle ne me concerne pas ! » Mais Dieu ne semblait pas faire attention. « Elle concerne celle qui arrivera plus tard, Ève, cette rivale que tu amèneras pour Adam. » Dieu s’est mis en colère. Chacune de ses colères provoquait une catastrophe. Cette fois il a brandi la caméra au-dessus de sa tête pour me la lancer à la figure. J’ai couru me réfugier derrière un arbre. Il a baissé sa caméra. Je me suis dit qu’il allait certainement ordonner à ses anges de cruauté de m’écorcher vive. Mais apparemment il voulait faire avancer son affaire, de quelque manière que ce soit. Impossible de deviner son plan. À croire que pour l’exécution des choses à venir, il avait besoin de s’entraîner. J’ai dit : « On dirait que tu perds la mémoire. Tu ne sais même plus que tu dois d’abord nous créer. Selon le scénario que tu serres entre tes mains depuis le commencement de l’humanité, tu dois nous créer au sixième jour. C’est-à-dire créer l’homme et me créer en tant que sa compagne. C’est-à-dire nous créer tous les deux, mâle et femelle. Puis tu dois oublier qu’au sixième jour tu nous as créés. Alors tu dois détacher Ève d’une côte de ce nigaud et lui dire : Je t’ai amené une femme. Tu montreras ainsi que d’abord il y a eu lui, ensuite elle. Alors moi, quel était mon rôle ? » Il a crié : « Oublie cette légende ! » J’ai dit : « Je n’oublie pas. Mais ordonne ! Que je voie quel endroit tu filmes. » Il a ordonné à Adam de s’approcher de moi. « Va te coucher sur Lilith ! » Adam a dit : « Pourquoi faire ? » Il a dit : « Va te coucher sur elle, je te le dirai. » Adam s’est approché de moi. Il a dit : « Dieu a donné un ordre, vas-y, allonge-toi ! » J’ai dit : « Allonge-toi d’abord ! » Il a dit : « Je ne me coucherai pas sous toi. » Dieu était monté dans un arbre avec sa caméra. De là-haut il a hurlé : « Commencez ! Couchez ensemble ! » J’ai crié : « Cette mise en scène de souteneur exige que cet enfant gâté s’allonge au-dessus de moi ! Il est vrai que tu as mis fin au pouvoir des femmes mais ce n’est pas une raison pour que je me couche sous cet âne parvenu. » J’ai pourtant fait mine de céder. Mais dès qu’Adam a été couché sur moi j’ai poussé un hurlement tel qu’il s’est pissé dessus d’effroi. Il m’a inondée aussi. Je l’ai retourné. Je l’ai plaqué sous moi. Soudain j’ai senti que quelque chose se dressait entre ses jambes et me pénétrait. Ça m’a plu. Je me suis cramponnée à cet imbécile d’Adam. Dieu criait : « Coupez ! Coupez ! Coupez ! » Je ne le lâchais pas. Adam dissimulait sa gêne en protestant qu’il ne voulait pas rester couché sous moi. Il s’est relevé. La caméra s’est mise en marche. Adam m’a soulevée et jetée au sol. Puis il s’est allongé sur moi. Mais moi qui connaissais le Nom Suprême je l’ai prononcé. Le monde a été parcouru d’effroyables tremblements. Adam s’est relevé et il a déguerpi. Dieu criait : « Où tu cours, espèce d’âne ? Retourne à ta place ! Je vais tout de suite punir Lilith. » Mais avant qu’il m’ait attrapée, moi qui étais armée du Nom Suprême je m’étais esquivée. Je criais : « Sois courageuse ! Hardie ! » et je courais de toute la force de mes jambes. Je suis sortie du jardin. J’avançais plus vite que le vent. La caméra était restée entre les mains de Dieu. J’ai laissé Adam et Dieu seuls au paradis. J’ai séparé nos destins pour l’éternité.

Non ! Non ! Non !
Non ! Non ! Non !
Non ! Non ! Non !

Ça c’était le premier récit de l’événement. Le deuxième récit est légèrement différent. Il y a toujours la scène avec les trois personnages mais un peu plus loin, à une courte distance, se déroule une scène presque similaire, apparemment avec les mêmes ou d’autres qui leur ressemblent. Puis une troisième et une quatrième scène pointent leur nez, avec de petites variations, un décalage imperceptible, dans des valeurs un peu plus claires ou un peu plus foncées. Dans tous les cas de figure, je suis l’œil de l’événement.

Je me tiens debout au milieu des feuilles de l’univers, au milieu des océans de l’univers, nue comme la foudre, rapide comme la grêle, profonde et infinie comme la chair absente entre mes cuisses. Ma pensée prend sa source dans les endroits invisibles de mon corps et se déverse partout comme une eau de jouvence. [...]

Un jour je me tenais près de l’un des beaux étangs paisibles du jardin. Le ciel du crépuscule se reflétait dans l’eau. Je percevais plus ou moins clairement ce qui était arrivé, ce qui avait eu lieu avant cet événement et qui m’avait laissé une sensation de vide. Le même vide que je sens entre mes lèvres d’en bas chaque fois que je les effleure entre les phalanges de deux doigts. C’est alors qu’une main a surgi de la surface de l’étang, m’a agrippée sur le bord et entraînée au fond. En effet, je n’en suis pas morte. Dans le jardin la mort n’existait pas. Mais je m’enfonçais tête la première au plus profond de l’eau. Je ne savais pas où j’allais. Là encore j’étais ramenée en arrière, un mouvement d’aspiration dans un tuyau qui me tirait et m’emportait sans pitié à reculons. Soudain je me suis aperçue que je me condensais comme toutes les choses alentour, les planètes, les objets, les animaux, les paradis et les enfers, tous les Dieu, Adam et Harécé des autres mondes, et tous, les mondes et moi, nous avons été compressés et réduits jusqu’à n’être plus un point, un point si minuscule que nous avons disparu. Je n’ai jamais oublié cette blessure. Plus tard je la sentais en moi chaque fois que mes doigts touchaient mes lèvres d’en bas. Et mon âme s’embrasait. J’aurais aimé me pencher, poser ma bouche sur la petite langue et la lécher pendant des heures, avoir toujours devant les yeux cette fente, cette déchirure.

C’est après avoir séparé nos deux corps que Dieu a dit : « Allez vous promener dans le jardin et faites ce qui vous plaît. Goûtez à toutes les nourritures et à tous les fruits que vous voulez. » Puis il nous conduit près d’un arbre qui n’est pas différent des autres. Là il nous dit : « Mais ne vous approchez pas de celui-ci et ne goûtez pas ses fruits. » Cet arbre n’avait rien d’extraordinaire. C’était une nouvelle lubie de Dieu. S’il n’en avait pas parlé nous n’aurions jamais eu l’idée de nous intéresser à cet arbre, dans un jardin où des millions d’arbres restent verts toute l’année, où l’on ne ressent ni la chaleur ni le froid, ni le passage des saisons ni le défilé des nuits et des jours. Puis à nouveau Dieu vient nous trouver, il ne lâchait pas l’affaire. Bon sang, tu as créé, tu as séparé, coupé, tu as engendré mille sortes d’angoisses et d’inquiétudes, alors maintenant fiche le camp. Quelle maudite manie tu as de nous manipuler continuellement ? Il dit : « La proposition a changé, un autre récit vient de commencer, et vous devez être racontés aussi selon cette nouvelle version. » Bon sang, combien de fois et de combien de façons allions-nous encore être créés, nous mettre à marcher, à parler... Nous étions épuisés d’être les souris du laboratoire de Dieu.

D’après l’œuvre en persan, inédite en français.

© Réza Barahéni et la compagnie Notoire.

Photo extraite de Trop de peines. Femmes en prison ©Jane Evelyn Atwood.


Création d’Exilith sur la scène nationale d’Annecy du mardi 10 au vendredi 13 janvier 2006.
Mise en scène de Thierry Bedard
avec Marie-Charlotte Blais, Aurore Gruel et Daunik Lazro.

12 janvier 2006
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