Le corps, la bibliothèque

« Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j’ai voyagé dans ma jeunesse ; j’ai effectué des pèlerinages à la recherche d’un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où je naquis. » [1]


« Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,

Babel sombre, où roman, science, fabliau,

Tout, la cendre latine et la poussière grecque,

Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.

Deux voix me parlaient. L’une insidieuse et ferme,

Disait : "La Terre est un gâteau plein de douceur ;

Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)

Te faire un appétit d’une égale grosseur."

Et l’autre : "Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,

Au delà du possible, au delà du connu !"

Et celle-là chantait comme le vent des grèves,

Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,

Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie. »
_ [2]


Quelles figures, places, rêves, traversées de la bibliothèque dans la littérature contemporaine, quelles traces pour quels enjeux, voilà quelques-unes des questions que se sont posées les participants du Colloque consacré aux « bibliothèques dans la littérature contemporaine » qui s’est tenu à Saint-Cloud les 12 et 13 mai 2006. En attendant la publication des actes qui s’annoncent denses, voici qui nous aura donné le goût d’offrir ici un petit florilège apéritif, personnel et subjectif au pays des Bibliothèques, de ce que nos propres lectures en auraient croisé.

Qu’est-ce qu’un écrivain pourrait bien faire d’une bibliothèque d’ailleurs ?

À ceux qui penseraient, par exemple, que les bibliothèques publiques peuvent, et pourquoi pas, constituer de manière commune un lieu de travail, de lecture, de rencontres, on recommande la lecture des conseils d’Umberto Eco, Comment organiser une bibliothèque publique [3].
Extrait :

« 1. Les catalogues seront subdivisés au maximum : on veillera à séparer le catalogue des livres de celui des revues, et ceux-ci du catalogue par matières, ainsi que les ouvrages d’acquisition récente des ouvrages d’acquisition plus ancienne. Si possible, l’orthographe de ces deux derniers catalogues sera différente ; par exemple, le mot Hiérarchie prendra un H initial dans les acquisitions récentes et un I dans les acquisitions anciennes ; dans les acquisitions récentes Tchaïkovsky s’écrira avec un C, tandis que les acquisitions anciennes l’écriront à la française avec Tch.

2. Les matières seront définies par le bibliothécaire. Les livres ne porteront pas sur le colophon une indication sur les sujets sous lesquels ils sont répertoriés. »

3. Les cotes seront intranscriptibles, si possibles interminables, afin que le lecteur n’ait jamais la place d’inscrire sur sa fiche la dernière indication qu’il croit sans importance ; ainsi le magasinier pourra lui restituer la fiche incomplète pour qu’il la remplisse à nouveau.

4. Le temps d’attente entre demande et remise des livres sera très long.

5. On ne donnera jamais plus d’un ouvrage à la fois. »

Sans doute n’est-il pas de meilleur remède contre la déception que la stratégie consistant à inventer sa propre bibliothèque et les règles de fonctionnement qui lui conviendront. Combien d’entre nous aurons désirée, sans le courage de la vouloir et sans la force de la construire, la bibliothèque des manuscrits dont Richard Brautigan est l’inventeur malicieux, dans le roman L’Avortement, d’une bibliothèque où chaque auteur pourra s’il le souhaite déposer et ranger lui-même son manuscrit sur les rayonnages.

« Cette bibliothèque est née du poignant désir qu’il existât un tel établissement. (...) Ce poignant désir a mis au monde ce bâtiment, qui n’est pas très vaste, et son personnel permanent, qui se compose actuellement de moi-même. »

Pas de classement, ni de lecteurs, pour cette bibliothèque où « l’emplacement des livres est sans importance aucune, car personne n’emprunte jamais de livres et personne ne vient jamais en lire sur place. Ce n’est pas ce genre de bibliothèque-là. C’est un autre genre de bibliothèque. »
La porte pourra donc s’ouvrir à toute heure du jour et de la nuit pour accueillir un manuscrit dont le titre sera évidemment porté au Grand registre des auteurs et matières de la Bibliothèque. Extrait du catalogue :

« Mon Vélo, de Jeannot. L’auteur avait cinq ans et on aurait dit que son visage avait été dévasté par une tornade de taches de rousseur. Il n’y avait ni titre sur la couverture du livre ni mots à l’intérieur ; seulement des images.

"Comment s’appelle ton livre ?" ai-je demandé.

Le petit garçon a ouvert le livre et m’a montré un dessin représentant un tricycle. On aurait plutôt dit une girafe faisant les pieds au mur dans un ascenseur. » [4]

Imaginaire, vraiment ? Comment ne pas ici rappeler l’existence de l’APA (Association pour l’Autobiographie et le Patrimoine autobiographique), fondée en 1991 par Chantal Chaveyriat-Dumoulin et Philippe Lejeune, espace d’échange, de recherche et de collecte du patrimoine autobiographique. Les manuscrits ainsi collectés peuvent être consultés dans plusieurs bibliothèques publiques.

Emblématiques, facétieuses, délicieusement ironiques sont aussi les aventures du narrateur de La Belle Hortense de Jacques Roubaud, habitué des bibliothèques, mais encore, et plus inattendues peut-être, celles d’un Jack Kerouac en chemin d’explorations généalogiques à la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu :


« Une étrange bâtisse sévère et provinciale, la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, avec des milliers d’érudits et des millions de livres, et d’étranges aides-bibliothécaires, armés des balais du maître du Zen (des blouses française, en fait), qui admirent plus que tout une belle écriture, chez un érudit ou un écrivain.- En ces lieux, vous avez l’impression d’être comme un génie américain qui s’est échappé de la férule du lycée.
Tout ce que je voulais, c’était : L’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, enrichie des armes et blasons d’icelles..., etc. de Fr. Augustin du Paz, Paris, N. Buon, 1620, folio Lm2 23 et Rés. Lm 23.
Vous croyez que je l’ai eu ? » [5]

Et comment tout ceci finirait, c’est évidemment une chose qu’on ne vous dira pas.

Mais qu’il est mille et une manières de pénétrer le saint des saints, et que la moins douloureuse n’est pas celle qui consiste, pour un écrivain VIVANT à faire don de ses propres manuscrits, Hélène Cixous nous en communique l’étrange saveur dans ces Tours promises, où il sera beaucoup question de mémoire, d’archives, de fictions et de personnages. On y découvre l’écho de la décision prise par l’auteur de donner, de son vivant, archives et manuscrits à la BnF :

« J’avais commencé à "tout" donner à la BN, comme je m’y étais engagée, et c’était tout de suite devenu un piège, chaque parole un piège et une énigme, chaque mot : "tout", "donner", "commencé", sans compter le pronom personnel, ce geste qui tient en quelques mots était devenu aussi vite qu’un incendie une cause de dérèglement dans ma tête du climat coutumier (...), il me semblait que je marchais entre les tombes dans le couloir, toute la partie ouest où respiraient lourdement les caisses de carton qui n’avaient pas fait le moindre signe auparavant était devenu lieu de répulsion pour moi (...). » [6]


On sait sans doute que Victor Hugo, par son célèbre testament, a joué, pour la conservation des manuscrits littéraires en France un rôle fondateur.

On trouvera aussi, sur Gallica, une Anthologie des textes sur la Bibliothèque nationale de France à travers les époques.

Mais après tout, peut-être ne s’agit-il pas tant d’entrer dans les bibliothèques que d’en sortir (vivant ?), et peut-être n’est-il pas de plus doux moment que celui où l’on verrait à nouveau les nuages défiler au-dessus de son front ? C’est ce que suggère en tout cas Chantal Thomas :

« Peut-être certaines bibliothèques sont-elles construites pour l’instant de l’émergence hors des salles de lecture, pour le plaisir d’en sortir. Si tel est le cas, la Bibliothèque nationale de France est parfaite. C’est toujours une émotion, à la tombée du jour, de se laisser porter par l’escalier roulant qui, entre de hautes murailles métalliques nous extirpe du sous-sol dit Rez-de-Jardin pour nous permettre de rejoindre le tapis roulant, lequel nous rend à la voûte céleste, à la scénographie des nuages. Voilà, j’y suis. Tout en haut. (...) Je marche sur une immense esplanade, je cours sur le sommet d’une pyramide (pas trop vite, car le sol en bois est glissant). J’ai le dos fatigué, les yeux clignotants, mais au cœur une fierté, le sentiment d’une élévation. » [7]



Évidemment, qui dit Bibliothèque dit aussi incendie, censure, auto-dafé, catastrophe, abolition volontaire ou involontaire de la mémoire. La bibliothèque décrite par Louis-Sébastien Mercier, à la fin du XVIIIe siècle, dans L’An 2440 rappelle que les rêves d’autodafé ne sont jamais très loin des bibliothèques. Le récit se déroule an 2440, à rebours de toute ambition totalisante, il s’agit désormais de ne conserver que le squelette épuré d’une bibliothèque composée d’extraits finement choisis, garants d’efficacité, et c’est sans remords ni regrets que le bibliothécaire, bourreau autant que gardien, décrit le bûcher :

« (...) d’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugé ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressembloit en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’étoit assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnoient ce bizarre édifice, et il étoit flanqué de toutes parts de mandemens d’évêques, de remontrances de parlemens, de réquisitoires et d’oraisons funèbres. Il étoit composé de cinq ou six cent mille commentateurs, de huit cent mille volumes de jurisprudence, de cinquante mille dictionnaires, de cent mille poëmes, de seize cent mille voyages et d’ un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrent les sottises des hommes, tant anciens que modernes. L’embrasement fut long. Quelques auteurs se sont vus brûler tout vivans, mais leurs cris ne nous ont point arrêtés (...) »

La suite sur Gallica.

Mais il arrive aussi que dans le grésillement des flammes, ce soit toute l’aventure humaniste, et le pouvoir même d’un idéal de culture qui soit emporté. C’est en tout cas ce dont il serait question dans ce passage de La Route des Flandres, où le narrateur, recevant de son père l’annonce affligée du bombardement de Leipzig et de la disparition de sa bibliothèque, lui fait cette réponse narquoise :

« (...) ...à quoi j’ai répondu par retour que si le contenu des milliers de bouquins de cette irremplaçable bibliothèque avait été précisément impuissant à empêcher que se produisent des choses comme le bombardement qui l’a détruite, je ne voyais pas très bien quelle perte représentait pour l’humanité la disparition sous les bombes au phosphore de ces milliers de bouquins et de papelards manifestement dépourvus de la moindre utilité. Suivait la liste détaillée des valeurs sûres, des objets de première nécessité dont nous avons beaucoup plus besoin ici que de tout le contenu de la célèbre bibliothèque de Leipzig, à savoir : chaussettes, caleçons, lainages, savon, cigarettes, saucisson, chocolat, sucre, conserves... » [8]


Ce qui nous renvoie aussi tristement à cette liste des bibliothèques détruites, sur le site de l’Unesco.


Bien sûr, on ne saurait échapper à l’ombre facétieuse de J.L. Borges et de sa bibliothèque de Babel, modèle de l’univers.


Aux écrivains il incombe d’abriter leur propre bibliothèque. Quelle bibliothèque sommes-nous ? C’est la question que pose François Bon, soulignant le paradoxe de ce singulier, quand tant de bibliothèques habitent nos villes et nos corps, nous invitant à relire ce récit d’une journée à la bibliothèque municipale de Bobigny et le récit d’une visite du département Sciences de la BnF.

Évidence alors qu’il y ait à relire et entendre aussi le XIe des petits traités consacré par Pascal Quignard à la Bibliothèque :

« (...) les bibliothèques ne sont pas des lieux, ce sont des corps. (...) Sans doute me suis-je repu de la viande « très creuse », sans doute ai-je beaucoup mâché le livre que saint Jean dit "amer aux entrailles", mais ce corps était préalablement creusé pour cette faim, saturé d’un désir que seul l’excès était capable de creuser encore et de « manquer » encore. Aussi ne vit-on pas "dans" la bibliothèque de la façon plus ou moins convenue et secondaire où vous paraissiez l’entendre. Mais d’une manière fondamentale, autant que nous parlons et que cette puissance de la langue en nous nous fonde, et qu’elle nous constitue. Ce sont des corps vivants qui enregistrent ces marques. les entrepôts ce sont nos chairs et nos boulimies de symptômes. Leur histoire : c’est cette écriture sur nous. » [9]

Au terme de ce long voyage, c’est à la mélancolie sage, éclairée et vaine du vieux bibliothécaire de Babel qu’on donnerait voix pour un autre oracle :

« Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine - la seule qui soit - est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. »

À ces mots de Borges, comment ne pas laisser répondre Georges Perec, dont le compagnonnage en ces chemins est sans prix :

« 2.5. Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir ; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard.

Il se peut aussi que les deux soient des leurres, des trompe-l’oeil destinés à dissimuler l’usure des livres et des systèmes.

Entre les deux en tout cas il n’est pas mauvais que nos bibliothèques servent aussi de temps à autre de pense-bête, de repose-chat et de fourretout. » [10]



Pour aller (se perdre) encore plus loin :

La Revue de la Bibliothèque nationale de France a consacré son numéro 15 de 2003 aux imaginaires de la bibliothèque.

Un grand classique : Anne-Marie Chaintreau, Renée Lemaître,
Drôles de bibliothèques... : le thème de la bibliothèque dans la littérature et le cinéma, Éd. du Cercle de la Librairie, Paris, 2e éd.1993.

Et pour aller encore plus loin dans la revisite des clichés, et bien que ce ne soit pas encore Noël, pourquoi ne pas offrir à vos petits neveux et nièces cette gracieuse poupée bibliothécaire, commercialisée par un fabricant de jouets américain, et conçue, comme nous l’apprend cet article à partir d’un modèle réel ?

On ne sait pas si de tels jeux seront au programme des ateliers du congrès annuel de l’ Association des bibliothécaire français, tout juste centenaire, qui se tient à Paris du 9 au 12 juin.

15 juin 2006
T T+

[1J.L. Borges, « La bibliothèque de Babel », in Fictions, Paris, Gallimard, 1957.

[2Charles Baudelaire, La voix, Les fleurs du mal, 1857

[3Dans « Comment voyager avec un saumon » , Paris, LGF, 2005.

[4Richard Brautigan, L’Avortement : une histoire romanesque en 1966, Paris, Éd. du Seuil, 1991. (Points ; 458. Roman), pp. 21-22.

[5Jack Kerouac, Satori à Paris, Paris, Gallimard, 1993. (Folio).

[6Hélène Cixous, Tours promises, Galilée, 2004, p.15.

[7Chantal Thomas, Souffrir, Payot, 2004, p.68.

[8Claude Simon, La Route des Flandres, éditions de Minuit, 1960.

[9Pascal Quignard, Petits traités, tome 1, Gallimard, 1997, coll. Folio, p. 203.

[10Georges Perec, « Notes brèves sur l’art et la manière de ranger ses livres », Penser/Classer, Hachette, 1985.