Le sang du ciel

Pour Piotr Rawicz, à l’heure des Bienveillantes, et la mise en crise du langage sur l’art (Henri Meschonnic).


Le succès fracassant et à tout le moins problématique des Bienveillantes, de Jonathan Littell, aura – peut-être – ceci de bien que les éditions Gallimard semblent enfin envisager de rééditer l’un des livres les plus importants de leur catalogue, qui sommeille depuis les années 60 dans les eaux profondes du grand oubli [1].
Le Sang du ciel est de ces livres qui vous marquent à jamais. Publié en 1961, il a été écrit en français par Piotr Rawicz, né en Ukraine mais exilé à Paris dès 1947 après avoir miraculeusement survécu à l’extermination des Juifs d’Europe – car c’est bien et peut-être avant tout cette terrible dimension miraculeuse que cherche à élucider Le Sang du ciel : « Courage et lâcheté formeraient-ils un duo inséparable, un dvandva, un tandem comme le vide et la plénitude ? A vrai dire, et sans me vanter, je n’ai nullement cherché à échapper à la Grande Action. Mourir me paraissait alors doux et facile. Et la mort m’a fait le coup féminin classique. Comme je ne la fuyais pas, elle m’a tourné le dos. »
Le Sang du ciel n’est pas un témoignage, ou un document, c’est un roman, ou plus exactement c’est l’œuvre d’un immense poète qui tente de recoudre ou rapiécer son histoire terrible et inachevée au moyen d’une construction aussi souple et solide qu’elle peut précisément paraître décousue. Comme l’affirmait la quatrième de couverture du livre à sa parution, « cette histoire d’une ville ensevelie et d’un homme dont la fuite et la défaite sont devenues la seule patrie, fut-elle simplement vécue ou bien rêvée par un poète assoiffé de rêves cruels ? (...) Quelque part dans une Ukraine qui n’est qu’une Ukraine de légende, Piotr Rawicz parvient à reconstituer, dans un rythme sauvage, l’univers hallucinant de la persécution nazie, à dépeindre le mécanisme de l’extermination d’un peuple ».
La poésie ici est renversée ; elle est un gouffre où tombe sans fin le lecteur, subitement vivant pourtant, rendu au sens de la terre à tomber ainsi et le sentir par toutes les fibres de son corps de lecteur emporté dans la chute collective ; la lumière est aveuglante et néanmoins pâle à faire peur ; c’est que le soleil est noir, noir comme la beauté insupportable du Sang du ciel, noir comme l’humour terrible de Rawicz, un humour qui – peut-être – est ce qui l’a sauvé jusqu’à ce jour de mai 1982 où il s’est donné la mort. Le Sang du ciel est un livre unique, à tous les sens du terme, quand bien même son auteur a publié en 1969 un court ouvrage qui lui a valu bien des inimitiés, Bloc-notes d’un contre-révolutionnaire ou la gueule de bois : il y démontait à chaud quelques-unes des illusions de 68 sur un mode réactionnaire, mais à trente ans de distance on peut le lire en saluant l’ironie décapée et l’intelligence acérée du propos.
Unique, Le Sang du ciel l’est au point de n’être comparable à aucun autre livre. Le silence qui l’entoure depuis quarante-cinq ans est d’autant plus stupéfiant – quand bien même Le Sang du ciel existe pleinement, cependant, dans ces zones d’ombre où peu de lecteurs s’aventurent mais où se transmettent certains livres essentiels. Hélène Cixous, qui me l’a fait découvrir, a écrit récemment une très belle préface pour sa première traduction en polonais (il était temps qu’on puisse le lire en Pologne). De même, Pierre Pachet, lorsqu’une librairie réalisant une plaquette lui a demandé voici un an ou deux de citer quelques livres majeurs à ses yeux, l’a placé à raison aux côtés de chefs-d’œuvre communément célébrés. Bref, aussi méconnu soit-il, le livre circule, toujours dans sa première édition (il a été réimprimé une fois, en 1982, au lendemain de la mort de Rawicz). Il sera reconnu, tôt ou tard, et ça n’est assurément pas nécessaire pour l’accompagner d’en appeler sur tous les tons à Tolstoï ou Grossman : en appeler à Piotr Rawicz suffira bien.
J’ai coutume, quand j’en parle, de dire que sans doute ce livre a paru trop tôt pour que des lecteurs en prennent la mesure – personne, en 1961, n’en voulait rien entendre, de ce qu’on appellera beaucoup plus tard la Shoah. Il faut le rappeler, tout de même, parce que ce n’est pas si vieux (la génération de nos pères) : certes, il y avait eu Robert Antelme, mais Si c’est un homme de Primo Levi n’a été traduit en français qu’en 1987, très exactement quarante ans après sa première publication en Italie. De même, ce n’est qu’en 1995 que nous est parvenu une traduction du Livre noir [2] tel que l’avaient constitué Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman au fil de l’avancée de l’Armée rouge sur les terres des pires exactions nazies (au passage, s’il est un étonnement qu’on peut éprouver à lire les interviews de Jonathan Littell, c’est de n’y voir jamais mentionné, sauf erreur, cet immense et terrifiant tombeau accumulant les témoignages à en perdre la raison). Quant aux intellectuels de l’époque, on peut se contenter de rappeler comment, dans La Révolution rêvée [3], Michel Surya constatait récemment qu’à dépouiller toutes les revues politisées de l’après-guerre (jusqu’en 56), on trouve beaucoup de références aux camps de concentration mais aucune trace de l’extermination des Juifs en tant que Juifs (sinon dans un... courrier de lecteur, publié par Les Temps modernes). Et comment ici ne pas évoquer Victor Klemperer, dont on découvre l’œuvre, en France depuis moins de dix ans, quand elle touche à l’essentiel : le nazisme, l’extermination des Juifs, c’est d’abord dans la langue qu’ils ont été rendus réalisables, d’abord et avant tout dans les métamorphoses monstrueuses qui lui ont été imposées pour aboutir à ce que Klemperer nomme la « LTI » (Lingua terii imperii). [4].
J’ai coutume, donc, de dire que Le Sang du ciel sans doute a paru trop tôt – mais, à la réflexion, c’est là une belle ineptie. Plus tard, ce n’est pas le lire qui n’aurait pas été possible, mais l’écrire. La construction en tiroirs du roman enchâssant l’épopée inversée du personnage principal dans les propos volontiers provocateurs de l’auteur parisien, la langue toujours musicale et onirique de Rawicz, son immense liberté en un mot, jusque dans la description des communautés juives emportées par le raz de marée du nazisme dans ce qu’il a de plus haineux et terriblement ordinaire, au fin fond de l’Ukraine ou de la Pologne actuelle, tout ce qui en fait précisément le livre unique qu’il est, tout cela ne pouvait advenir sur la page qu’au moment où son écriture est advenue, quinze ans après la guerre, à ce moment de l’histoire où le monde n’avait pas encore conscience d’avoir perdu conscience. Pour en donner l’idée, peut-être, on peut préciser que le premier chapitre s’intitule « La queue et l’art de comparer », et qu’il s’ouvre ainsi, dans le présent d’une narration située à Paris, en 1961 : « J’ai la frousse de vos flics, de vos papiers timbrés, de votre justice, de vous-mêmes. Je ne vous dirai donc pas tout de suite de quelle queue il s’agit dans le titre. Je n’userai pas de mots forts. Par la suite vous allez voir par vous-mêmes. Lorsqu’on n’a pas ses papiers en règle, lorsque l’équivoque, l’équivoque tendue et craquante reste la seule passerelle qui permette, le soir, de se faufiler dans le bivouac des humains, mieux vaut ne pas s’exposer aux proverbiales foudres de la censure. » La justification du titre de ce premier chapitre vient réellement deux cent cinquante pages plus loin : « Le ciel était invisible. Comme un couteau aiguisé à l’infini, l’air frais de décembre coupait la respiration. Entouré des quatre sentinelles aux fusils pointés sur son corps, pieds et mains enchaînés, Boris avançait vers l’hôpital militaire où les chirurgiens devaient rendre leur verdict. La pâle lumière du matin l’aveuglait. Comme dans un ballet grotesque, les maisonnettes et les arbres, en sursautant et en valsant, accompagnaient silencieusement le cortège de Boris et de ses gardiens. (...) Le voici qui, de ses mains enchaînées, déboutonne son pantalon pour dénuder, une fois de plus, l’organe où jadis avait été inscrit le signe d’Alliance. »
À quoi tient la survie ? Pas même à un fil, à peine à une superstition, parfois, c’est la leçon aussi du Sang du ciel. Reste qu’en ces temps de grande confusion, et puisqu’un hebdomadaire a eu le front de justifier un récent dossier de Une sur les nazis par « le succès des Bienveillantes » (précision, tout de même : ni le livre ni le romancier ne sont responsables de l’obscénité de leurs lecteurs), on s’en voudrait de ne pas opposer à la bêtise triomphante une dernière citation du Sang du ciel, la description d’un massacre, ou plutôt l’impossibilité de cette description : « Ca glissait. Ca dégoulinait. Des cris stridents remplissaient la pièce comme autant de petits animaux affolés. Des bâillements, des sons vagues, des bruits monstres et bâtards. Des déchirement de sens et de peaux. Des figures géométriques, toutes les géométries qui entraient en folie comme on entre dans un bain chaud. (...) Le ventre de l’Univers, le ventre de l’Etre était ouvert et ses tripes immondes envahissaient la pièce. Les dimensions, les catégories de la conscience, temps, espace, douleur, vide, astronomies se livraient à une mascarade ou à un combat, à une noce ou à une chevauchée et la chair des rêves s’étalait sur le siège de Dieu, évanoui, couché sur le ciment dans Ses propres vomissures. »
Le Sang du ciel est disponible, chez Gallimard, à un prix que le nombre des années rend modique. Il suffit de le commander en librairie. Son numéro ISBN est le 2-07-025360-0.

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Un mot encore, parce que l’anecdote est étonnante : de passage à Paris, mon frère cadet me raconte qu’il a récemment revu à Montpellier Jonathan Littell, qu’il a bien connu au lycée, voici une vingtaine d’années, puisqu’ils étaient les meilleurs amis du monde. Tous deux ont évoqué une discussion que nous avions eue, à l’époque, et que j’avais pour ma part oubliée. John, puisqu’on l’appelait ainsi, nous avait rapporté des propos de son père qui lui avait en effet suggéré, s’il voulait vraiment « devenir écrivain », de commencer par accumuler de la matière en exerçant – par exemple – quelques années comme chauffeur de taxi à New York.
C’était là une conception de la littérature assurément éloignée de la mienne, une façon de vouloir thésauriser l’information qui revient à faire de cette information la matière première de la littérature, et que je trouvais typiquement américaine, pas pour ce que la littérature américaine a de meilleur. Comment peut-on prétendre séparer à ce point « la vie » et « l’écriture » ? La matière de la littérature, c’est la langue – à laquelle nos vies appartiennent tellement plus qu’elle ne nous appartiendra jamais, pour le pire aussi bien (voir encore une fois Klemperer).
On peut considérer qu’à sa manière Jonathan Littell a suivi le conseil paternel, travaillant sur les pires des terrains avec des ONG, en ex-Yougoslavie en particulier, après avoir publié un premier livre de science-fiction aux États-Unis (écrit en anglais) et avant de « s’attaquer » aux Bienveillantes. On ne peut pas en tout cas lui reprocher d’aborder le comble de l’’horreur sans avoir voulu d’abord et très concrètement s’y frotter, à ce dont l’homme est capable, et le mystère que ça reste dans l’ordinaire de nos vies confortables.
Le succès lui donne raison ? Après l’avoir lu partiellement, y cherchant en vain « une » langue, et préférant s’il s’agit d’être informé puiser à la source historique, assurément je maintiens. L’écriture d’un roman au chapitre de l’histoire a-t-elle un autre sens que de déplacer toutes nos questions sur le terrain de la langue elle-même ? Et c’est ce que Littell n’est pas parvenu à faire ; ce qu’il n’a pas même essayé de faire. Piotr Rawicz, c’est tout à fait autre chose. C’est de la poésie. Une tentative, non pas de représenter, encore moins de restituer, à force de détails et d’informations accumulées, une réalité qui excède de partout la langue ordinaire, mais de donner à sentir, à toucher – à éprouver, oui, à éprouver ce que c’est, aussi, être au monde, à vue d’homme, ici et maintenant.

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La chronique ou le piège de la liberté... Voilà que je n’ai toujours pas parlé de Triomphe du temps, de Pascal Quignard [5], il faudra bien pourtant. Ni des retrouvailles avec Frédéric-Yves Jeannet, placées sous le signe de l’amitié à la Maison des écrivains, à l’occasion de la parution d’un volume d’entretiens riche d’anecdotes [6]. Ni du Nom de notre ignorance, la dame d’Auxerre [7] : un essai très court, un livre mineur sans doute dans la foisonnante bibliographie de son auteur que je connais mal, mais un livre remarquable par sa capacité à désigner le gouffre qui sépare le discours sur la beauté de la nécessité d’en dire quelque chose, plutôt que rien. Henri Meschonnic a beaucoup d’ennemis, depuis sa publication d’un pamphlet sur la poésie contemporaine, un pamphlet souvent brutal, solidement étayé pour autant, injuste aussi bien, mais cela n’entrave en rien l’immense intérêt qu’on éprouve à lire en toute simplicité Le Nom de notre ignorance, la dame d’Auxerre, ou l’histoire pleine de trous d’une statuette antique ainsi absurdement nommée parce que c’est à Auxerre qu’elle a été redécouverte au XIXe siècle. Elle a depuis été abondamment commentée sans rien perdre de son mystère, quand les critiques ou les érudits qui ont tenté d’en parler, et c’est ce que montre Meschonnic, semblent tous avoir ignoré ce qu’ils disaient d’eux-mêmes et uniquement d’eux-mêmes et de leurs pauvres certitudes idéologiques au regard de cette statuette sans cesse échappée à leurs discours.
À tenter à partir de cet exemple d’autant plus intéressant que la fascination de Meschonnic pour la Dame d’Auxerre est perceptible à chaque page, à tenter, donc, « le passage du parler de au dire », Meschonnic retrouve sa critique du langage, provoquant une mise en crise salutaire du langage sur l’art. Dans une prose qui reste toujours accessible et limpide, s’appuyant beaucoup sur Rodin et Rilke, il veut en somme démontrer que « pour voir une peinture ou une sculpture, il faut traverser les effets du langage sur le visible, l’interposition du culturel entre l’oeuvre et le regard. Pour faire apparaître qu’entre l’œuvre et le regard il y a du langage, il suffit de confronter des manières différentes d’en parler », et c’est très exactement ce qu’il met ici en place. Il rappelle ainsi ce qu’il faut toujours rappeler aux critiques ou aux érudits piégés par une parole qu’ils croient transparante, et rappelle du même geste, comme en écho à toute cette chronique, que – et ce pourrait peut-être fournir une définition par défaut de l’oeuvre d’art - « l’œuvre d’art (est ce qui) met le langage au défi ». « En somme, un chef- d’œuvre, c’est un maximum du sens, et le maximum du sens, c’est son insaisissabilité. Et si le sens de ce qui dépasse le sens est l’infini du sens, si ce sens est ce que Rodin appelle " religieux ", c’est en ce sens que tout dans la Dame d’Auxerre, pas seulement le geste de son bras droit, est religieux. »

30 octobre 2006
T T+

[1C’est du moins ce que me répond l’un des responsables de la maison d’édition.

[2Actes Sud.

[3Fayard, 2004.

[4La LTI (Lingua terii imperii), notait Klemperer, « s’efforce par tous les moyens de faire perdre à l’individu son identité individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée, ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule ». Multipliant les exemples concrets, tirés de la vie la plus quotidienne, il donne à voir comment cette langue remodelée autour d’un vocabulaire répétitif, simple et trivial (qui ne peut que faire penser à celui des publicitaires), obligeait chacun à une perpétuelle « Geinnungstüchtigkeit », c’est-à-dire à reformuler sans cesse son sentiment d’appartenance. Surtout, il montre à quel point la LTI à laquelle il était dangereux de résister, car ne pas l’adopter vous désignait immédiatement comme individu déviant (ce pourquoi elle fut si efficace, s’immisçant dans les moindres replis de la pensée), était tendue vers son but ultime, homogénéiser la parole de tous, éradiquer dans la langue comme dans la vie tout ce qui était « undeutsch » (non germanique) et risquait d’entraver l’établissement du Reich de mille ans.

[5Éd. Galilée.

[6Éditions Argol.

[7Éd. Laurence Teper.