Quelques caractères de la rue de Verneuil et alentour

"Plus inaccessible à nos yeux faits pour les signes du changeur que ce dont le chasseur du désert sait voir la trace imperceptible : le pas de la gazelle sur le rocher, un jour se révéleront les aspects de l’imago."
(Jacques Lacan, Ecrits, Le Seuil, 1966.)

Si la police s’appelait Firmin-Didot (l’imprimeur du toujours indispensable pavé psychanalytique cité), n’en serait-elle pas plus arrondie dans le maniement de ses bâtons ?

Lorsque l’on se dirige vers la rue de Verneuil (Paris, 7e), en empruntant auparavant la rue Jacob (6e), l’immeuble qui porte le nom de l’illustre inventeur, en 1783, du caractère qui servit à composer, plus tard, la Grammaire égyptienne de Champollion le Jeune en 1836, a gardé son aspect hiératique : imprimeurs de l’Institut de France, voilà une référence !

Les machines Cameron (rotatives utilisant des clichés photo-polymères) doivent tourner à plein régime... Jérôme Peignot (De l’écriture à la typographie, Gallimard, collection "Idées", 1967) démonta brillamment les rouages de cette machinerie agençant les lettres.


Dans la rue de Verneuil, il est sûr que l’on va retrouver les ex-voto qui ornent tout le mur de la maison qu’habita, au numéro 5 bis, Serge Gainsbourg : les plus récents d’entre eux remplacent continuellement les plus anciens puisque la chapelle est ouverte aux quatre vents.

Le chanteur à la "tête de chou" écrivit en 1980 un court récit intitulé Evguénie Sokolov (mais Topor est inimitable), publié par Gallimard et réédité en Folio (N°1683) en 1985. Il faut dire que l’éditeur est situé lui-même à quelques pas seulement de cet hôtel particulier, dans un très bel immeuble de pierre et de taille, identifiable grâce au sigle discret de la NRF en forme de nef...

Mais l’édition n’est pas que typographique (ou, ici, topographique !) : elle sait devenir photographique ou picturale. C’est pourquoi Léo Scheer dispose d’une librairie-galerie, hélas fermée le lundi où nous passions, située sur le trottoir presque en face de la demeure-culte, aux numéros 14-16 de la rue de Verneuil. Une exposition des photos de Jean-Christian Bourcart, sous le titre "Traffic" (série d’automobilistes épinglés par son objectif à New York), s’offre à l’œil jusqu’au 11 décembre.


L’éditeur actuel de Nathalie Rheims (Le Rêve de Balthus), de Camille Laurens (Cet absent-là), et de La Revue littéraire est installé lui-même ailleurs, 22 rue de l’Arcade (8e). Léo Scheer vient de lancer une collection de DVD de cinéma (jeunes auteurs) et est associé à Flammarion Union-Distribution. Une indépendance bien comprise.


En bifurquant, au gré de la fantaisie du promeneur, vers Saint-Germain-des-Prés, un bâtiment qui semble avenant nous fait signe : Hôtel Littéraire, proclament encore, de manière désuète mais sympathique, les plaques qui encadrent l’entrée à tourniquet de ce lieu devenu touristique.


Son bar est fort connu, fréquenté par des intellectuels ou des écrivains (parfois les deux) qui sortent de chez Gallimard, tout près, ou vont y entrer, pas forcément dans une collection. L’Atelier de Joël Robuchon, qui jouxte l’hôtel, est un restaurant où, dit-on, seraient pratiqués certains exercices d’écriture culinaire... Brillat-Savarin est décidément né trop tôt !

Mais voici que la courte rue Sébastien Bottin descend vers son point d’attraction : les éditions Gallimard, dissimulées derrière une façade dont l’architecture simple et rigoureuse ressemble presque à un ouvrage de la fameuse collection "blanche".


Dans la biographie (Gallimard, Balland 1984, Le Seuil, collection "Points", 1985) qu’il lui a consacré, Pierre Assouline écrit que l’éditeur, qui connut une longue vie lettrée (1881-1975), "ne fut l’auteur d’aucun livre, mais il les a tous signés. En bas de la couverture et non en haut, comme le commun des écrivains. C’est son œuvre."

Quoi de plus normal, alors, que la camionnette de la Poste vienne livrer ce que l’on présume ressembler à des dizaines d’œuvres romancées ou autofictionnelles, empaquetées avec soin ! Car tout lecteur se prend, un jour ou l’autre, pour un futur auteur, tout en sachant que "les manuscrits adressés par e-mail ne sont pas acceptés", comme le précise le site Internet de cette figure de proue de l’édition française.


Naguère, Louis-Ferdinand Céline eut ce mot : "Avant d’être pléiadé, je risque fort d’être décédé."

Mais, comme pour tromper le quidam, Gallimard dispose de deux adresses. Au numéro 5 de la rue Sébastien-Bottin, juste à l’entrée, avant le couloir et sa volée de marches au sommet desquelles on aperçoit une jeune femme assise, apparemment dans une attente anxieuse, il est indiqué, avec sans doute une pointe d’humour : "En dehors des heures d’ouverture, s’adresser 17, rue de l’Université".




Porté par le courant piétonnier, la rue de Verneuil est à nouveau en vue, et l’on aperçoit la bonbonnière de l’hôtel d’Avejan, au numéro 53, qui abrite le Centre national du livre (CNL), Direction du Livre et de la Lecture, ainsi que la Maison des écrivains.


Le CNL est un "établissement public au service d’une activité culturelle" et dont les treize commissions se réunissent trois fois par an "afin d’étudier les demandes et d’émettre un avis sur l’attribution d’aides aux auteurs, éditeurs, bibliothèques et associations de promotion de la vie littéraire".

Sous le porche, les pavés : dans la cour, en juin 2003, l’équipe de remue.net pique-niqua, juste avant son assemblée générale annuelle. Sous les auspices du Café des Lettres, il fut décidé alors de lancer les blogs sur le site Internet...

La Maison des écrivains, pour sa part, permet les rencontres, échanges, conférences et stages entre auteurs, lecteurs, étudiants dans un cadre convivial, comme retiré de l’agitation de la cité.

Ses missions officielles sont "d’apporter un soutien logistique aux auteurs ; de constituer une source de documentation et d’information sur la vie littéraire ; d’organiser et d’accueillir de nombreuses manifestations littéraires ; de favoriser le dialogue entre la littérature et les autres expressions artistiques ; de se proposer comme partenaire de structures publiques ou privées souhaitant recevoir des écrivains ; d’être le partenaire littéraire des grandes initiatives culturelles nationales ;
de coopérer avec les structures analogues en Europe.
"


Programme ambitieux... mais il suffit de heurter la porte, comme celle, on ne sait jamais, de certains éditeurs.

Car, de toute façon, la littérature peut se déguiser même derrière une vitrine : c’est peut-être cela, le fantastique urbain ?

Impressions :

http://www.affaire-esperluette.com/polices/poldidot.htm
http://jeromepeignot.free.fr/01-parus.html
http://www.tetedechou.com/
http://leoscheer.com/
http://www.welcometoparis.it/07/Alberghi/Pontroyal/index.fr.html
http://www.gallimard.fr/
http://www.centrenationaldulivre.fr/
http://www.maison-des-ecrivains.asso.fr/

4 décembre 2004
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