Marin Schaffner | Métamorphoses exquises

24 avril 2020, 8h24 : elle vient de renaître.

Elle a gardé le même patronyme — Samia Cynthia, subtil prénom composé — mais pourtant, plus personne ne la reconnaîtrait.

Buttes Chaumont, cœur de Paris, au pied d’un ailante (arbre de Chine).

Hier encore elle était blanche, tête blonde, un peu dodue, des petites couettes dressées sur la tête. La voilà aujourd’hui couleur café : élancée métisse brune aux reflets lilas, petit manteau de fourrure et le bout des cils dorés. Une élégance impressionniste, tout droit sortie d’une toile de Matisse.

Elle a passé la nuit à l’isolement, prise hier d’une forte fièvre. La tête dans le corps et le corps jeté aux rêves. Dans un cocon littéralement. Comme enserrée dans une gangue. Refermée sur elle-même, dans un tissu de fils de sève. De ces forêts intérieures qu’on se fabrique parfois soi-même.

Au matin, Samia Cynthia avait des ailes. Un corps improbable, léger comme le pollen. L’irrépressible envie de butiner et de rencontrer des congénères.

Ce 24 avril, pas un humain dans les parages — sûrement absorbé·es par d’autres chrysalides. Et elle, l’une des dernières survivantes parisiennes de son espèce, qui volète, leste, de tout son être.

L’histoire de sa lignée est un fantastique télescopage de planètes. Milieu de dix-neuvième siècle, un champignon soudain attaque les élevages français de vers à soie. Des taches noires, comme des grains de poivre, recouvrent les chenilles. Plus aucune fibre ne sort des larves : c’est la crise de la pébrine. Maladie qui décime et que Pasteur jugulera vers 1867. Entretemps, on fait venir Samia Cynthia de Chine — vers à soie oriental, hôte des ailantes : un de ces fameux arbres sur lesquels elle vient de reparaître transfigurée.

Retour à l’instant présent.

Notre papillonne a quarante-huit heures devant elle, après quoi redeviendra poussière. Et pour la première fois en près de deux siècles, elle ne croisera aucun bipède.

NB : ce petit texte fait suite à la lecture de Métamorphoses, le nouvel ouvrage d’Emanuele Coccia (ode puissante et sensible aux transformations permanente de la vie), que nous devions recevoir à la librairie le Rideau rouge le 19 mars dernier. Ce texte en guise de bref hommage à notre rencontre avortée.

7 mai 2020
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