La poisse, Antoine Gallimard et la Française des Jeux

LA POISSE, ANTOINE GALLIMARD ET LA FRANÇAISE DES JEUX

© Pierre Autin-Grenier (inédit)

Ce matin, réveil pénible d’un pharmacien à la retraite qui de sa vie n’aurait seulement braqué une banque. C’est à l’aube qu’on exécute les condamnés, je me dis, et pourquoi donc ne pas se pendre ? Me traînant sur les rotules jusqu’à la salle de bains, ma tête fait soudain dans le miroir éclipse de Lune dans une flaque d’eau. Tu as le teint terreux d’un Robespierre au 10 Thermidor et le poil terne déjà saupoudré d’une fine poussière d’os, je constate un peu amer ; au fil des ans il a beaucoup plu sur la marchandise, forcément. D’un clic d’interrupteur j’abandonne au néant cette vision guère poétique de la bestiole et regagne, pou claudicant, la cuisine pour faire réchauffer une casserole de café de la veille, croquer aussi un carré de chocolat ce qui remonte le moral des troupes comme je l’ai lu tantôt dans un magazine de diététique auquel ma femme s’est abonnée dans le but de vivre le restant de l’éternité en bonne santé. Je casse deux oeufs dans une poêle à frire pendant que j’y suis ; à vouloir se pendre, autant se pendre le ventre plein je pense. Et puis, comme ça, reviennent tous les petits gestes mécaniques qui, à force de sempiternellement se répéter, vous achèvent le bonhomme plus vite que cheval bancal à l’abattoir municipal. On tourne le bouton du poste et c’est aussitôt une avalanche de catastrophes qui vous dégringole sur la coloquinte à vous glacer l’échine d’effroi. La guerre éclate en Balkhyrie ; au nord de Kiev, dans la nuit, le sarcophage de la centrale nucléaire de Tchernobyl vient de tomber en poussière ; le cours du concombre s’est littéralement effondré dès l’ouverture ce matin à la Bourse de Chicago. Alors je me dis que des banquiers, là-bas, peut-être sont encore plus malheureux que moi, ici, en ce moment et, en plus d’un sentiment de compassion, j’éprouve une certaine honte en pensant à mon projet de pendaison. Allez savoir aussi, avec ces infernales fluctuations des marchés financiers, où s’en trouve la cote de la cravate de chanvre au jour d’aujourd’hui ?

Des années-lumière de cela, il faut quand même que je vous dise, alors qu’encore gamin je baguenaudais en solitaire dans le petit bois à brigands de Chazalette, près le lieudit “Les Granges Rouges”, sur la commune de Claveisolles, je m’étais trouvé nez à nez, figurez-vous, avec un pendu. Je pouvais avoir sept ans à l’époque et cette découverte fondamentale valait bien pour moi celle de l’Amérique par Christophe Colomb : Sioux grimaçants, torse nu tatoué au couteau, coiffe de plumes et pagne, tels que nous les montrait Monsieur Moda, l’instituteur du CE1. Mon bonhomme se balançant là au bout d’une branche restait autrement impressionnant, lui : ses yeux de hareng saur exorbités de terreur comme dénoyautés par des fourchettes de bistrot en fer blanc, à eux seuls faisaient une de ces composition pathétiques de Chaïm Soutine que je ne connaissais pas encore ; trogne de poivrot violacée, il tirait une drôle de langue et son cou de poulet saucissonné par la ficelle achevait de lui donner cet air flapi qu’ont les pantins de chiffon accrochés à leur patère la farce terminée. J’avais vite reconnu ce pauvre bougre de Régis, valet d’écurie exploité par un métayer du voisinage et qui se livrait sans ménagement à l’ivrognerie mystique. J’avais fait pipi d’une petite queue branlante d’émotion contre le tronc de l’arbre, j’avais soigneusement remonté mes socquettes et j’étais rentré à la maison sans piper rien de l’affaire. Par la suite, plusieurs jeudis d’affilée j’allais, comme ça, voir en secret mon macchabée dans la forêt. C’est l’automne venu que des braconniers à la traque d’un sanglier sont tombés dessus : il n’en restait déjà plus que la moitié. La hulotte sans doute avait dévoré les yeux, d’autres bêtes des bois des morceaux de-ci de-là. Longtemps on parla de mon pendu le soir à la tablée, mais devant moi toujours à mi-voix ou, le plus souvent, en patois. Pour finir, les grands s’étaient partagé un bout de corde en guise de porte-bonheur au fond de leur poche ; ne m’était restée que la poisse de devoir désormais occuper tous mes jeudis aux jeux de con des abbés bricoleurs du patronage.

C’est ce souvenir têtu et lancinant qui me fouaillait la zone sous-corticale du cerveau alors que je m’enfonçais dans les bas quartiers de la ville, désemparé tel le pharmacien de Figueiras ne cherchant absolument rien et seulement préoccupé par l’idée d’en finir au pus vite avec cette existence de traîne-misère du porte-plume et ses 6% l’an de droits d’auteur hors taxe. Que ne suis-je, resté, jeune homme, dans les assurances où j’étais alors à deux doigts d’être nommé responsable du service “sinistres” avec appointements et primes y afférents ? Tu aurais aujourd’hui, je me dis, usé déjà plusieurs Bugattis, occuperais une de ces résidences bourgeoises du boulevard des Belges ; de jeunes enfants lisses et proprets en dégringoleraient le grand escalier, riant aux éclats comme cathédrales en plein soleil ; peut-être liraient-ils, le soir avant de s’endormir dans des draps frais, quelques pages de Philippe Delerm. Mais la vie est ainsi qu’en tout on ne décide de rien, bonheur ou infortune vous tombent sur le paletot comme d’eux-mêmes, l’usure et l’âge font le reste. C’est en ressassant sans cesse dans mon esprit ces sombres pensées et aussi le souvenir de mon pendu que je poussai en somnambule la porte du premier estaminet venu et m’accoudai au zinc. Moi et mes petits 6% on venait de décider, tout de go, de se payer quand même un double café calva et d’envisager plus à fond la situation. L’endroit était borgne et peu fréquenté à cette heure indécise de la matinée, c’était le lieux d’exil parfait pour se laisser aller à une profonde et sérieuse rêverie.

Pourquoi étais-je si impatient de vivre et fringant comme chien fou à l’époque des sunlights et des planches où, en compagnie de Vivier et Wetterwald, je battais le bocage de Trouville à Granville, de Coutances à Falaise, retroussant le coeur des midinettes et déchaînant hourras et bravos lorsque nous attaquions “So far away from Montana” au rythme enjoué de Christian Belhomme au piano mouillé ? Au Théâtre de la Presqu’île nous avions pris pour habitude de briser chaque soir quelques bouteilles de bordeaux sur le pavé devant l’entrée, cette fantaisie ayant pour effet, nous l’avions ainsi décidé dans notre délire, de placer le spectrale sous les plus favorables auspices et d’en faire un véritable feu d’artifice. Entrain et jeunesse, notre fougueux talent aussi, pourtant suffisaient ; un grain de franche gaieté ne nous semblait toutefois superflu mais plutôt bien utile pour passer la rampe et assurer sous les ovations le triomphe de la soirée. Cette gaieté qui seule préserve des pesanteurs intempestives du temps qui passe, empêche de pleurnicher et rend fort et léger. Aujourd’hui, finie la comédie et toute gaieté en allée, c’est à la mélancolie que m’entraîne ma rêverie et je me demande par quelle naïveté j’en suis arrivé à malaxer maintenant des mots dans le vain espoir de trouver un sens à l’existence.

Divaguant ça et là sans but d’une ruelle une traboule, je me dis tout en marchant que le pendu de mon enfance ne se tourneboule plus la cervelle depuis bien des lunes avec semblables balivernes et que son collier de chanvre vaut bien mon collier de misère. Ton éditeur aussi, vois-tu, (Monsieur Antoine), ne s’embarrasse de tracassins ni tourments de l’infini qui, loin de la grisaille de Paris, se prélasse dans des palaces perdus au milieu d’îles enchantées que tu n’as, toi, jamais vues même en bandes dessinées. A quoi bon tous ces efforts pour lui fournir cette littérature pourtant très dégagée derrière les oreilles si ton petit pourcentage suffit à peine à payer ta corde ? Non, il eût mieux valu, dès le début, se faire accordeur de pianos chez Gert Jonke ou se livrer alors avec frénésie à l’élevage intensif du ragondin et, la prochaine fois, je crois bien que j’attendrai qu’il me pousse un troisième bras pour me mettre enfin au turbin.

Voilà où j’en étais de mes réflexions fortement frappées au coin du bon sens quand je pris conscience que d’avoir déambulé, comme ça, toute la sainte journée au long des trottoirs à touiller dans ma tête cette purée d’idées noires avait fini, petit petit, par faire sérieusement baisser le jour de plusieurs crans. Je n’avais toujours pas braqué de banque ni ne m’étais seulement pendu que le soir déjà était venu. Comme me tira l’oeil sur le devant d’une boutique la carotte d’un tabac, par déformation de fumeur professionnel machinalement j’entrai. Je me payai le luxe d’un beau Montecristo n° 4 ( les préférés du Che ! ) et là, allez savoir pourquoi !, sur la lancée cochai sans même y réfléchir six numéros sur une grille de loto. Tu viens en somme, mon vieux, de remettre ta destinée entre les mains de la Française des Jeux et tes projets de pendaison à la courte-paille d’après-demain, c’est certain ! Ragaillardi par cette toute nouvelle perspective d’avenir je regagnai le logis, et hop ! allons-y ; bien résolu une fois de plus à dire à la corde et à la poutre que, tant pis, mais, pour aujourd’hui encore, mourir s’avère décidément trop fatigant.

Extrait de L’Éternité est inutile, Gallimard, L’Arpenteur, 2002.

6 décembre 2002