Marc Perrin | G.I. [04.06.09]
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G.I._15h26

Ici.
Un corps se déplace entre nos corps et prend la parole.
Ici.
Un corps d’origine vient jusqu’à nous.
Il dit le premier mot.
Le premier mot est.
Non.
Il dit la première phrase.
La première phrase dit.
Ce que nous.
Ne sommes pas.
La première phrase dit.
Nous ne sommes pas perdants dans l’histoire.
C’est la première phrase.

Nous ne sommes pas perdants dans l’histoire.
Nous ne sommes pas les perdants.
Nous sommes. Un corps cheminant entre les corps.

Nous sommes un corps. En train de défaire toute idée de victoire.
Nous sommes un corps. Cheminant dans la multitude des corps.
Nous sommes un corps appartenant à la multitude.
Nous sommes un corps dont chaque pas succédant au pas précédant défait l’idée de la victoire.
Nous sommes un corps sans désir de victoire.
Nous sommes un corps. Pour qui nulle défaite n’est possible.
Nous sommes une puissance qui fait trembler la puissance.
Nous sommes un corps impossible à combattre.
Nous sommes. Un corps qui entre en guerre contre le combat.
Nous sommes un corps dont le désir de victoire brille dans la défaite du combat.
Nous sommes un corps qui fait de la défaite une gloire.
Nous sommes. La gloire de ceux qui n’ont jamais voulu gagner.
Nous savons certaines choses.
Nous savons que le verbe perdre ne pense pas.
Nous savons d’autres choses.
Nous savons. Comment penser la perte.
Nous savons comment penser la perte, et la dépense, avec des corps vivants.
Nous formons des idées qui aspirent à briller dans des corps vivants.
Nous ne voulons pas la victoire.
Nous voulons l’impossible.
Nous voulons le mouvement tendu vers l’impossible, très simplement.
Nous voulons le mouvement tendu par la vie.
Nous employons des mots simples.
Nous sommes un corps constitué d’énergies très simples c’est-à-dire vitales.
Nous voulons ce qui vient.
Nous sommes ce qui vit.
Nous sommes un corps constitué d’êtres vivants.
Nous ne voulons pas la victoire.
Nous ne voulons pas gagner.
Nous savons certaines choses.
Nous savons que les vainqueurs assoient leur victoire sur un tas de cadavres.
Nous sommes les vivants face au tas de cadavres.
Nous sommes les sans-nom dans l’écriture du nom commun impossible à unifier.
Nous sommes. En train de naître.
Nous sommes une violente rupture d’avec ce que fut notre peur.
Nous sommes. En train de naître.
Nous sommes un corps conscient du pouvoir de la peur, active en chacun de nous, à chaque heure de notre vie.
Nous sommes en guerre intérieure, à chaque heure de notre vie.
Nous sommes un corps en train d’écrire l’impossible de notre nom.
Nous sommes un mouvement de libération, en train d’écrire dans les marges de tous les mouvements encore non écrits.
Nous sommes un corps dont le commencement est sans cesse remis à l’œuvre.
Nous sommes un corps au nom imprononçable.
Nous sommes un corps dont chaque lèvre connaît le goût.
Nous sommes un corps dont chaque corps prononce l’impossible du nom.

Lorsqu’un corps prononce notre nom, il active notre vie et la rejoint.
Lorsqu’un corps prononce notre nom, il anime la vie de notre corps.
Lorsqu’un corps prononce notre nom, notre corps lui appartient.
Lorsqu’un corps prononce notre nom, il provoque des déplacements de corps, à compter en premier lieu par le déplacement du sien.
Lorsqu’un corps prononce notre nom, il modifie notre corps.
Lorsqu’un corps prononce notre nom, il modifie notre nom.

Quiconque prononce notre nom est vivant.
Quiconque prononce l’imprononçable appartient à la vie d’un corps.
Quiconque prononce notre nom modifie ce que nous sommes.
Quiconque entend notre nom modifie qui nous sommes.

Nous sommes un corps sans cesse modifié.
Nous sommes un corps sans cesse modifiant le monde auquel nous appartenons.
Nous sommes un corps sans cesse modifiant la qualité de l’appartenance.

Nous sommes un corps définissant l’imprononçable, l’inouï, l’insu.
Nous sommes un corps définissant l’ignorance de ce que nous sommes.
Nous sommes un corps dans l’ignorance de ce qu’il fut avant d’être.
Nous sommes un corps qui par l’ignorance se porte loin au devant de lui.

Quiconque prononce notre nom donne la vie.
Quiconque prononce notre nom interroge sa vie.
Quiconque prononce notre nom poursuit, complète et réinvente le récit de la vie.
Quiconque prononce notre nom répond de sa vie.

Quiconque prend la parole fait trembler ce que nous sommes. À notre insu. Dans l’inouï.

Nous sommes l’insu de notre vie.
Nous sommes un passage entre les corps.
Nous sommes chaque instant de ce passage.
Nous sommes debout, en marche.
Nous sommes allongés.
Nous sommes les gisants, et nous quittons les tombes. À chaque parole. À chaque pas.
Nous sommes une condition d’existence.

Et maintenant. Je dis : je. Maintenant, je dis que je suis. Maintenant, je dis que j’arrive. Je reprends. Je poursuis. Maintenant. Je suis : pour.

14h58. J’entre dans le jardin.
14h59.Je lis sur un mur l’inscription des noms de tous ceux venus ici.
15h00. Je comprends que tous sont encore ici.
15h01. Je regarde la boussole que je tiens dans le creux de la main. Je regarde les quatre lettres qui me signalent les quatre points cardinaux. Je ne regarde pas la flèche aimantée.
15h02. Je me dis que je suis la flèche aimantée.
15h03. Je relis les noms inscrits sur le mur.
15h04. Je me dis que je suis une flèche sans aimant et que je vais relier les noms entre eux.
15h05. J’abandonne cette idée.
15h06. Je regarde le sol.
15h07. Je marche.
15h08. J’efface tous les noms.
15h09. Page vierge.
15h10. Je trouve ce que je suis venu chercher.
15h11. Quelque chose. Ou quelqu’un.
15h12. Une porte, à peine entrouverte. Et la trace lumineuse d’une ligne rouge vif dessinée sur une vitre, derrière.
15h13. Je pousse la porte.
15h14. L’image d’un visage disparu, sur la vitre, au dessus de la ligne rouge. Une ligne d’horizon. Un regard disparu. Un visage qui revient.
15h15. Je tente de rendre l’image nette. Elle reste floue.
15h16. Je tente de reconnaître le visage.
15h17. J’abandonne cette idée.
15h18. Je lis sur un mur une date de naissance et une date de mort.
15h19. Je vois ma date de naissance et ma date de mort écrites par une autre main que la mienne.
15h20. J’efface les vieilles dates.
15h21. J’écris la date d’aujourd’hui.
15h22. Je vois mon image floue en reflet dans la vitre du visage disparu.
15h23. Je regarde un galet et quelques feuilles séchées sur un coin de cheminée.
15h24. Une ombre sur un mur. Le soleil dehors.
15h25. Je quitte le jardin.



1er juillet 2009