« Je vais encourir bien des reproches… »

Parution des Œuvres complètes et de Lettres retrouvées de Raymond Radiguet (1903-1923) dans une édition établie et présentée avec clarté par Chloé Radiguet et Julien Cendres pour les éditions Omnibus.






Je vais encourir bien des reproches. Mais qu’y puis-je ? Est-ce ma faute si j’eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette période extraordinaire furent d’une sorte qu’on n’éprouve jamais à cet âge ; mais comme il n’existe rien d’assez fort pour nous vieillir malgré les apparences, c’est en enfant que je devais me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de l’embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont de cette époque un souvenir qui n’est pas celui de leurs aînés. Que déjà ceux qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances [1].

De Raymond Radiguet chacun se souvient d’avoir lu ou souhaitera relire ses deux romans Le Diable au corps et Le Bal du comte d’Orgel, aura quelquefois lu ses poèmes, plus rarement ses textes en prose : articles de presse, contes et nouvelles, essais ici rassemblés.

On a beau faire, on ne dessert jamais les génies. Rien ne peut leur nuire. Mais si les desservir était dans le domaine du possible, Verlaine aurait joué un bien mauvais tour en baptisant Rimbaud, Mallarmé et lui-même, de ce nom de « poètes maudits ». D’ailleurs lui-même, gentiment le reconnaît, puisqu’il commence son livre par cette phrase : « C’est poètes absolus qu’il fallait dire, pour rester dans le calme. »
Ce préjugé de la poésie « maudite », et par conséquent du succès, qui commence à Baudelaire et finit aujourd’hui, est ce qui nous aura fait le plus de mal, quoique nécessaire.
S’il est naïf de penser que tous les auteurs à succès ont du talent, il l’est encore plus de penser qu’un auteur de talent ne « peut pas » avoir de succès. Et le plus absurde de tout c’est de penser qu’un auteur a du talent parce qu’il n’a pas de succès. D’une manière volontairement raccourcie, c’est pourtant ce qui se passe depuis cinquante ans. Les diverses générations de ces soixante dernières années pensent un peu comme cela (et plus particulièrement celle des symbolistes). On a vu de pauvres poètes comme Saint-Pol Roux ou P.-N. Roinard, élevés au rang de grands poètes, simplement parce qu’ils n’avaient pas la place qu’ils méritent (une bien maigre place, évidemment, mais enfin, celle que leur accordent les lecteurs des Annales est encore plus maigre). Tout cela pour « n’être pas resté dans le calme ». Mais ce n’est pas nous qui ferons de cela grief aux jeunes gens, car rien de plus odieux que des jeunes gens sans passions [2].

On découvrira également les manuscrits achevés et inachevés qui composent Music et Désordre : poèmes et nouvelles, début d’un journal, ébauches, fragments et projets parmi lesquels :

Histoire de l’épicier du Parc.

Le policier amoureux – nouvelle.

Les subventions aux journaux – la presse se meurt – la littérature renaîtra. Son influence sur l’opinion.

Mairie d’Ivry – archives – et cimetière.

Montrer l’extravagance des gens sensés.

En fin de volume : Chronologie de la vie et de l’œuvre de Raymond Radiguet, Bibliographie originale des œuvres de Raymond Radiguet, Filmographie, Musicographie.

Dominique Dussidour - 26 septembre 2012

[1Premières phrases du Diable au corps, paru chez Bernard Grasset en mars 1923. Radiguet mourra en décembre de la même année.

[2Début de « Le préjugé du succès », écrit fin septembre 1920, extrait de Règle du jeu, paru aux éditions du Rocher en 1956.