écrire, s’absenter

La maison de Julien Gracq patiente. Les ouvriers sont partis retrouver les lumières qui se balancent dans les rues des villes en hiver. Il faudrait s’absenter aussi ; oublier un peu les tracas et les enthousiasmes pour aller vivre et écrire. C’est lent de changer l’habitude de ces dernières semaines, compter plusieurs hypothèses de budgets, écrire des lettres administratives et convaincantes, aller et venir sur les routes, dialoguer avec un élu, un écrivain, un expert comptable, un chef de projet, un président d’université et le jardinier de Julien Gracq. Des langages, des langues, des traductions. Repérer la sentimentalité excessive ou le discours vide. Et parfois, aller vers ce qu’on pourrait appeler la sincérité, quelque chose qui n’aurait plus cours mais qui pourtant remonte dès qu’on prend le temps de dire les choses simplement et en souriant.

La maison de Julien Gracq patiente. Les jours seront plus longs désormais, solstice oblige. Nous pourrons attendre devant la maison que le soleil s’embrase sur la Loire et que les brumes s’élèvent sur le théâtre des berges et du courant tourbillonnant.
Maintenant, c’est sûr, Caroline Sagot Duvauroux sera de retour à Saint Florent. Et la jubilation de la pensée et du texte avec elle me donne le courage et la joie qu’il faudra pour encore affronter. Ne pas attendre la douceur, en donner peut-être, c’est ce que j’ai dû apprendre ces derniers mois. Travailler, à la virgule près. J’étais tombée dans l’informe de trop de chagrin. Mes mains ne savaient plus le début et la fin du texte, on peut se perdre ainsi. Puis mes mains ont modelé, agencé. La maison se construit. La vie prend forme.

La maison de Julien Gracq patiente. Je vais m’absenter plusieurs jours pour parler anglais et arabe dans les rues de Paris et de Nantes, relire les livres venus de Beyrouth, rire d’avoir traversé la terreur d’une scène d’enfance enfin émergée et rendue au passé, dormir et écrire.

حياة جميلة ناعمة بلدى disait Samer dans la fureur des rues de Chatila.

Cathie Barreau - 22 décembre 2012