Frédéric Dumond | Parler en langue


frédéric dumond (il tient à la minuscule dans son nom et ses réponses) est en résidence à la Maison de la poésie Transjurassienne - Saute-frontière jusqu’en mai. Son projet Glossolalie est passionnant et vertigineux à la fois.
Quelques questions à cet artiste performeur et auteur qui déploie avec ce projet une étonnante énergie.

FS : Début janvier vous avez commencé votre résidence dans les hauteurs de Saint Claude. Cinq mois en tout. L’intitulé est « migrations turciques un développement de la glossolalie en langues turque et turciques ». Pendant cette résidence vous allez apprendre le turc. Pourquoi ? Envie de maîtriser cette langue ou seulement en comprendre quelque chose ?

frédéric dumond : cette résidence est conçue en lien avec l’importante communauté turque à Saint-Claude — communauté de communes comprise (plus de 20% de la population). dans l’objectif, oui, d’apprendre le turc pour écrire des poèmes dans cette langue, et de là tenter d’écrire dans quelques-unes des autres langues turciques, comme le ouïghour, le shor, le turkmène, l’azéri — que je pourrais travailler, puisque j’ai déjà quelques ressources à disposition (des méthodes de langue).
apprendre le turc sur le territoire français (via une grammaire et un dictionnaire, bien sûr, et en liaison avec des turcophones vivant dans le Haut-Jura), c’est travailler dans une langue de la migration, dans une langue qui est ici (en France) une langue communautaire de ce fait-là. qui permet aux turcophones d’être (un peu) dans le pays quitté, aussi.
et l’aborder à Saint-Claude, c’est entrer en contact avec un quasi-invisible des langues
en quelques mois, bien sûr, je ne pourrai pas maîtriser la langue. par contre je commence déjà à en cerner les logiques. d’ailleurs, je ne cherche pas à maîtriser la langue, non plus à la parler. mais bien à pouvoir y écrire. directement. ce que j’ai commencé à faire après deux semaines de présence. et à y écrire en tant qu’étranger à elle, irrémédiablement. et par cette écriture en elle, lente, pas à pas, avec des formes que je sais encore inexactes, j’avance peu à peu dans une matière où ma langue première perd de son évidence (et c’est pour chaque langue que j’aborde une sensation similaire, bien que venant à chaque fois de moments différents). ce qui me force à penser autrement ce que je veux dire.

FS : Vous allez également embarquer des collégiens et des jeunes dans une écriture d’invention et inventée. Qu’est-ce qui vous hante à vouloir poser ainsi la question des autres langues ?

frédéric dumond : il y aura plusieurs types de travail avec les collégiens, principalement des 6e et des 5e. mais tous liés à la langue comme une forme autre, et à l’hypothèse que c’est dans cet autre qu’il y a une liberté d’écriture, de travail, d’invention…
avec certains, on travaillera avec des racines latines et grecques pour créer d’autres mots, puis un texte avec ces mots, quitte à créer un nouvel alphabet. avec une classe d’allophones, l’enjeu sera d’écrire (puis de performer) un texte collectif écrit avec chacune des langues premières des élèves (turc, serbo-croate, portugais, brésilien, italien… et français). avec d’autres, écrire à partir du corpus des mots collectés dans la ville de Saint-Claude. avec la classe turcophone, on écrira un texte dont chaque phrase sera en partie turque en partie française. pas dans un sabir improbable, mais dans le but de créer une forme sensée et sonore avec ces deux entités linguistiques fort hétérogènes.

ce qui me hante. question magnifique et complexe ! d’abord la langue comme frontière. principe d’isolement, outil politique, géopolitique. et parce qu’une langue compose des mondes, pour paraphraser le titre du livre d’entretiens récemment paru de Philippe Descola avec Pierre Charbonnier. chaque langue est une immensité, le lieu d’autres possibles. alors, y entrer (un peu, ou plus longuement) c’est entendre autrement.
à desceller (déceler ?) une langue, on pourrait croire rompre un isolement, en tout cas une opacité, penser autrement les distances, prendre pied (un peu) à chaque nouvelle langue dans d’autres dimensions de réalité. que ce soit le patois de la vallée où je vis (en Lozère) où la langue la plus lointaine (géographiquement) que j’approche, c’est la même chose : la langue comme masque, et en même temps code qui donne accès au monde (et dans cette dimension sensorielle inaliénable). et cela me fait écrire autrement.

FS : Pouvez-vous me parler du projet Glossolalie. Quand avez-vous eu le désir (l’énergie) de débuter ce projet ?

frédéric dumond : il y a eu ce que je peux lire aujourd’hui comme des sondages, effectués de loin en loin sur plus d’une dizaine d’années avant le projet glossolalie proprement dit.
tout d’abord, l’écriture d’un premier poème dans l’interstice commun au catalan et au français. c’était lors de ma première résidence, à Sabadell (près de Barcelone), en 1997
c’est-à-dire que j’ai écrit un poème qui est exactement le même en catalan et en français (de sens comme de forme). un catalan le lit comme étant du catalan, un français le lit comme étant du français (à la différence près de certains accents). exactement le même, sauf qu’en français il est au passé simple, et en catalan au présent…
puis — en 2008/2009 — il y a eu une résidence CulturesFrance / Ville de Paris / Ville de Budapest de trois mois à Budapest, dans le projet d’écrire des poèmes en hongrois. cinq poèmes ont été écrits, certains lus en galerie, ou donnés à lire. quand je les ai lus, quelques personnes ont manifesté un rejet très net. ce qui m’a profondément troublé alors, jusqu’à ce que j’en comprenne le sens. c’est loin d’être neutre que d’écrire dans une langue qui n’est pas la sienne. surtout dans un pays comme la Hongrie, autant envahi, où le seul territoire qui ne l’a pas été est la langue, justement. réactions hostiles que j’ai également perçues au Japon (où je suis allé en 2010, à l’invitation d’une association aujourd’hui disparue de diffusion de vidéos d’artistes), lors d’une performance bilingue (et à deux voix) japonais-français au cours de laquelle je venais peu à peu au japonais, délaissant ma langue première pour ne plus être qu’en japonais (avec un texte que j’avais écrit en japonais, grâce aussi à de nombreux échanges avec Miho Sano, de l’Institut franco-japonais de Yokohama)
le projet glossolalie en tant que tel a débuté en 2011, lors d’une exposition à la Maison Populaire à Montreuil (Plutôt que rien, commissariée par Raphaële Jeune)
cette exposition avait ceci de particulier qu’était confié l’entièreté de l’espace à un artiste différent chaque jour. je l’ai transformé, quant à moi, en espace de travail
et j’ai écrit toute la journée dans cinq langues (arabe, coréen, polonais, wolof, arménien). les langues avaient été choisies en fonction des personnes qui fréquentaient le lieu à ce moment-là, lieu qui dispense toutes sortes d’activités. j’avais placé un bureau, du matériel de diffusion sonore, un vidéoprojecteur connecté à mon ordinateur où se voyait le travail en train de se faire. cela s’est achevé par une lecture performée en cinq langues à la fin de la journée. il y a eu ensuite deux autres moments performatifs, à la Compagnie à Marseille puis à la fondation Ricard.
et puis je suis parti de Paris où je vivais depuis plus de vingt ans pour reprendre une maison dans le sud-Lozère. 2012/2013 ont été deux années de retrait, au cours desquelles a mûri le projet glossolalie. il s’est précisé, j’ai commencé à le mesurer, à le poser comme tel : « écrire un poème qui traverse l’ensemble des 7000 langues de la planète ». et à penser le texte comme le noyau qui se déploie en plusieurs médiums (livre, application, performance, installation, ateliers…). quand je dis le texte, c’est un ensemble de fragments en différentes langues qui forme le texte. aujourd’hui, il débute en nengee, qui est un ensemble de créoles des esclaves marrons, parlé en Guyane française et au Suriname. il se termine en tedim, qui est une langue du Myanmar. ce texte est stabilisé un temps sous le titre « peut-être quelque chose », qui est le nom et l’état en 41 langues du poème « glossolalie ». tel que, il a été publié à l’automne 2014 aux éditions maelström à Bruxelles. depuis, quatre autres langues ont été travaillées, dont le tahitien et l’indo-européen (donc, une langue reconstruite, dans ce dernier cas). j’ai commencé ensuite (début janvier 2015) le maltais, qui est la seule langue sémitique je crois à s’écrire en caractères latins, avant de partir en résidence dans le Haut-Jura pour entrer en turc…

FS : Vous vous dites auteur performeur, dans un pays qui a encore du mal à accepter qu’un romancier puisse être aussi poète, est-il difficile de faire connaitre son travail lorsqu’on est artiste interdisciplinaire ?

frédéric dumond : j’ai opté pour ces deux termes pour définir ma pratique qui se situe à la fois dans le champ des arts plastiques et dans celui de l’écriture. parce que je travaille avec différents médiums, différentes vitesses d’existence du texte (la lecture performée, l’installation, le livre, la revue, la vidéo, le son, la sérigraphie, etc.). et parce que j’ai suivi — de manière absolument non linéaire — à la fois un cursus littéraire et art.

et dans un temps intermédiaire comme le nôtre (et sans doute d’ailleurs chaque époque est transitoire, d’une manière ou d’une autre), où coexistent techniques anciennes et les dites nouvelles technologies, c’est naturellement que je travaille les formes / les textes avec différentes techniques / médiums, ce qui d’ailleurs ne manque pas de travailler les textes en retour. de la sorte, certaines formes sont montrées dans le champ de l’art contemporain, alors que d’autres le sont dans celui de la poésie. alors que les performances le sont dans les deux champs. ce qui permet de percevoir, d’une manière que je trouve toujours très étonnante, combien chaque public est assez fortement clivé, et s’attache principalement à des points liés à son champ.
si cela prend peut-être plus de temps de faire connaître son travail, cela se fait. je crois cependant qu’il nous manque des lieux où nous pouvons nous croiser, tous, et nombreux. cela a lieu dans des temps de résidence, ou lors de festivals, et c’est encore là, d’autant pus précieux que dorénavant très en danger, tant leurs économies sont fragilisées aujourd’hui plus qu’hier. et c’est cela qui est vital, le croisement des disciplines. parce que, comme une langue, une forme ça n’appartient pas *

* pour paraphraser Jacques Derrida, dans un article du Monde du 19 août 2004.

* le site de l’auteur ici

Fabienne Swiatly - 27 février 2015