Genèse d’un écrivain, par Cécile Wajsbrot

Charlotte Delbo, La vie retrouvée de Ghislaine Dunant vient de paraître chez Grasset, 598 pages, 24 €.

Charlotte Delbo aux Éditions de Minuit.

De Ghislaine Dunant, sur remue, Lire comme expérience, acte I.
Le site de Ghislaine Dunant.





Il y a quelque chose de désespéré dans l’entreprise biographique. Entre une date de naissance et une date de mort, quelqu’un a vécu. On connaît certaines données, des moments, des faits, mais à part cela ? Que sait-on réellement de quelqu’un, de ses pensées, de ses rêves ? Ce qui constitue une vie dans ses espoirs et ses détails, ses déceptions ? Ce qu’on a toujours tu parce que c’était trop douloureux, ce qu’on a exprimé dans l’intimité à des amis qui ne sont plus là pour en parler et qui, de toute façon, n’en diraient peut-être rien, les questions sans réponse — comment reconstituer tout cela, ou du moins, comment en donner une idée ?
Quand il s’agit d’un écrivain, il y a ses livres — cailloux semés sur le parcours de celui ou de celle qui poursuit sa trace, seul point d’appui, seule parole vraie dans le silence de la mort. Ghislaine Dunant a choisi cette voie, évoquer Charlotte Delbo à travers ses livres. La vie apparaît aussi — car comment dissocier les deux — mais les proportions habituelles sont ici inversées, et c’est toute la singularité et la force de sa Vie retrouvée. La vie se retrouve par les livres, dans les livres. Les livres sont la vie. La littérature est au cœur.
Que savent de Charlotte Delbo ceux qui en savent quelque chose ? Qu’elle fut déportée à Auschwitz et qu’elle a survécu. C’est le centre de gravité de la quête de Ghislaine Dunant. Ce qui a eu lieu avant — la rencontre avec Jouvet, dont elle devient la secrétaire (c’est elle qui prend ses cours au Conservatoire en notes), la rencontre avec Georges Dudach, son mari, la tournée avec la troupe de Jouvet en Amérique du Sud et le retour en France en pleine Occupation pour ne pas être absente d’un pays vaincu, pour partager le danger et la résistance avec son mari, et puis la prison, l’exécution de Dudach — ce qui a eu lieu avant est comme orienté vers l’immense gouffre qui a pour nom Auschwitz. Ce qui a eu lieu après — la sortie du camp, l’effondrement du retour, la reconstruction, et puis l’écriture des livres — est orienté vers la survie ou plutôt, vers la question, la signification de la survie après.
Dans un magnifique prélude, Ghislaine Dunant ouvre sa recherche sur l’évocation d’une maison, à Breteau, une ancienne gare dont Charlotte Delbo fit l’acquisition en 1961. Une ancienne gare — alors qu’elle avait écrit au deuxième paragraphe du premier livre de la trilogie Auschwitz et après, dès 1946, un livre publié seulement en 1965, ces quelques phrases :

Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
c’est la plus grande gare du monde.

Coïncidence, affleurement de l’inconscient — Ghislaine Dunant est à l’affût de tels hasards, de telles rencontres. Son livre — qu’on peut difficilement appeler biographie tant il contrevient aux lois monotones et monolithiques du genre, tels le tableau des ancêtres, les longues pages convenues sur l’enfance et autres développements sur les amours officielles, clandestines, ou pseudo- tableau (qu’on dirait issu de Wikipédia) de l’actualité des périodes traversées — son livre dessine l’itinéraire existentiel, intellectuel d’une femme engagée qui ne s’est pas contentée d’être la spectatrice de son époque mais en fut une actrice de premier plan. Active dans la Résistance, active dans l’autre résistance, après-guerre, celle à la guerre d’Algérie, et active dans le combat peu aisé d’une femme écrivain pour accéder à la publication lorsqu’elle ne bénéficie pas du réseau de l’origine sociale ni de celui des études, lorsqu’elle écrit des choses dont personne ne veut entendre parler. Car si le nom d’Auschwitz est aujourd’hui si sonore que nul ne peut l’ignorer, il faut se replonger dans l’atmosphère des années cinquante, des années soixante, soixante-dix, voire quatre-vingt, où la société française tournait résolument le dos à tout travail sur un passé plus que mitigé.
Sept ans d’un travail patient — celui de Ghislaine Dunant pour écrire ce livre —, d’une recherche tenace dans les archives, dans une correspondance inédite, sept ans pour retrouver les témoins d’une vie et d’un combat, sept années de lecture, de relecture, pour cerner l’œuvre et ses abords, sept ans d’écriture et d’invention d’une forme, d’un point de vue, sept ans pour parvenir à cette spirale vertigineuse d’écriture qui atteint au cœur d’une œuvre. Sept ans comme un écho, comme un miroir aux longues années que mit Delbo non tant à écrire qu’à faire publier ce qu’elle avait écrit.
Au-delà des camps et de cette expérience d’effroi qu’on dit intransmissible — dont quelque chose pourtant nous est transmis — au-delà de cette « connaissance inutile », pour reprendre le titre du deuxième volume de la trilogie de Charlotte Delbo, c’est l’énergie d’une femme pour accéder à l’existence, à la reconnaissance, que décrit Ghislaine Dunant qui sait bien, elle aussi, le temps qu’il faut pour écrire un vrai livre, et le temps qu’il faut pour qu’il soit lu.

Cécile Wajsbrot.

2 octobre 2016