Anne Savelli | Qu’on lui coupe la tête

Qu’on lui coupe la tête

Qu’on lui coupe la tête. La phrase franchit le seuil, traverse, bondit, estompe le soleil entré par la fenêtre, le papier peint lustré qui scintille quand on approche, le lit, les poupées de tissu. La phrase strie, déchire, taille en pièces ce qui rend la chambre lumineuse, à l’abri du monde et dans son contour : le vert cru de la moquette, les rayons où la poussière danse, le bruit atténué de la ruelle. D’habitude, les pigeons roucoulent sur le toit de l’école d’en face. Cette fois, rien. Les façades de l’immeuble, de l’école, presque à se toucher tant la rue est étroite, presque mais il y a le ciel, les moineaux, les pigeons, les cheminées ; ces façades et ce qu’elles protègent, une chambre d’enfant au bout d’un appartement très petit, une salle de classe qui accueille le mercredi un cours de solfège : tout ce monde vole en éclats.
Décomposés, le papier venilia très blanc, presque aveuglant quand le soleil le frappe, le poil raz et vert pomme du revêtement du sol. Disparus, la peau de mouton sur le lit, l’armoire, le secrétaire, les jeux de construction qui s’emboîtent et s’empilent. D’où vient cette phrase assassine ? Difficile à déterminer mais elle se propage partout.

D’un album illustré, d’un livre bilingue, d’un dessin animé.
De la rue, de la radio, des journaux, de l’Histoire de France.

Qu’on lui coupe la tête assène la reine de cœur (mais pourquoi de cœur ?), décapitation qui prend toute la place, centre d’une histoire dont Disney assure qu’elle est destinée aux enfants. Voici, promettent les images qui circulent sans cinéma ni télévision, un conte où les fillettes sont coiffées d’anglaises, portent des jupons de dentelle comme les poupées sur le lit.
Être coiffé d’anglaises, étrangeté qui perdure après avoir demandé de quoi il s’agissait, compris qu’on appelait anglaise un certain type de boucles très enroulées.
Des boucles blondes. Pourquoi blondes ? C’est ce qui vient à cause des images.
Nos têtes blondes, nos chères têtes blondes formule on ne sait qui dans la salle de classe, répète Jacques Martin le dimanche : encore une expression peu adéquate, même à être soi-même, parmi les autres, une enfant blonde.
Une enfant ?
Une enfant ça existe ?
Avec les cheveux blonds on voit bien les poux qui cavalent. Mais on ne voit pas les lentes. Un partout.
Blond blanc, blond vénitien, blond doré ou blond scandinave des petites filles riches de la classe.
Une enfant française porte des anglaises blondes. Les anglaises, ça n’existe pas sans un fer. Pour des boucles enroulées comme le papier tue-mouche il faut un fer. Friser, défriser. Si je parle des poux ça te défrise ? Porter des anglaises, des fers.
Une enfant française joue avec sa langue. Elle sait qu’il faut se taire quand on pense poux et papier tue-mouche, quand la phrase arrive. Ne porte ni anglaises ni jupon de dentelle. Qu’on lui coupe la tête.

Dans la chambre à moquette verte, à fenêtre ouverte, il y a donc un livre, et un album. Ce livre : un poche Flammarion en version bilingue dont la couverture est scindée en deux à la verticale. A gauche, tourné vers la gauche, un visage d’homme en orange et blanc ; à droite, tourné vers la droite, le même visage blanc et gris. A gauche en orange Alice’s adventures in Wonderland, à droite en gris Les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Au-dessus des visages, des titres, des langues, le nom de l’auteur en noir.
Une fois le livre ouvert apparaissent deux pages de titre qui fonctionnent en miroir elles aussi puis un corpus critique (chronologie, préface, bibliographie) de soixante-dix pages en français. Il faut attendre longtemps que ça commence, d’abord par un poème dont la cassure du livre montre qu’il a été lu. Enfin voici le conte, à gauche en langue originale, à droite dans sa traduction. D’où vient cet exemplaire, imprimé petit, texte long et serré qui rebute et attire ?
Une fois ou deux elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que lisait sa sœur ; mais il n’y avait dans ce livre ni images ni dialogues et, pensait Alice : « A quoi peut bien servir un livre sans images ni dialogues ? »
Il vient de la chambre d’à côté, de la bibliothèque maternelle. Mais encore ? Nous ne sommes pas bilingues anglais français dans la famille, ne pensons pas le devenir.
Et d’où cette cassure au début du récit ?

Il y a un livre, et un album. L’album illustré s’intitule Alice de l’autre côté du miroir. Pas question de merveilles, c’est déroutant. Il y aurait donc une suite, une seconde histoire, un texte parallèle ? Un nouvel auteur ? Ah non, c’est toujours lui, avec son prénom d’homme et son nom de fille, mélange de Lewis Furey et de Carole Laure, le couple idéal de l’époque dont un journal montre la beauté : regards et cheveux noirs, silhouettes longilignes ; cinéma, danse, chant, piano ; un auteur-compositeur-interprète, une actrice-danseuse-chanteuse qui font tout ensemble, ont l’air de jumeaux ; leur force doublée qui apaise tandis que leur musique ne passe pas la chambre, demeure inconnue.
Et l’album illustré, donc ? Grand, rectangulaire, épais, large, c’est un exemplaire d’occasion mais payé cher avec le sentiment de s’être fait rouler, d’avoir été embobiné par la collègue qui le proposait à la vente. Le ressentiment, la colère et la honte de n’avoir pas dit non, d’avoir accepté le prix, s’impriment à chaque page. D’ailleurs personne ne l’ouvre. Revoir la couverture, coin supérieur moisi depuis des lustres, fillette qui tend le bras pour sortir du miroir et non le traverser, Alice enfermée, Alice volontaire, suffit pour entendre à nouveau l’histoire de la transaction, retrouver la colère, cadeau où tout plaisir, celui d’offrir, de recevoir, de regarder les images, de lire est écarté. Aujourd’hui l’exemplaire est devenu rare, il coûte une fortune sur Ebay.
La même fortune, peut-être ?
Disproportion.
Qu’on lui coupe la tête.

La décapitation prend de la place. Dans les livres, les rues, les journaux, propagée par les postes de télé, de radio elle étend son domaine : rouge du cœur des jeux de cartes, rouge du sang qu’on invente (cicatrice à la gorge, mare ou flaque dans les rues), rouge de ce pull-over dont parle tout le monde, lié au fait divers, à la mort d’une fillette. Sur les trottoirs, les façades des immeubles, tandis que je traverse la rue de la Procession, la rue de Paris, la rue au Pain, le pull-over rouge s’imprime, se déplace comme une tâche de soleil reste devant les yeux. Parfois, il change de forme. Devient le vêtement de la victime, de l’assassin, du condamné. Il accuse, innocente. Torsadé, point jersey, point mousse ; tricoté à la main, acheté au Monoprix ; col roulé, raz du cou, sans corps à l’intérieur, ne protégeant de rien ; entièrement imbibé de sang, d’où sa couleur ; dissimulant le sang, justement, comme les cheveux trop blonds les lentes invisibles : il est partout.
Soleil sur les façades de la rue de Paris et de la rue au Pain. Soleil éclaboussant au lieu d’éblouissant dit Prévert quelque part (ou peut-être que non mais ce sont ces mots-là qui viennent en marchant). Soleil du mercredi, du samedi midi tandis qu’une fillette d’une cité HLM est morte loin de là, a été enlevée, tuée : toutes voitures suspectes dans la rue de Paris. Une fillette d’origine espagnole précise quelqu’un dans la foule du samedi. Ah oui ? Pourquoi le mentionner ? C’est moins grave si elle est espagnole ? Il aurait mieux fallu qu’elle reste dans son pays ? En France il y a des assassins et en Espagne non ? Elle aurait été protégée, en Espagne ? Pourquoi venir en France, alors ? C’est moins grave ou plus grave ? C’est pareil ? Si elle habite une cité HLM, c’est différent ? Les HLM à Saint-Germain en Laye, il y en a ? Où est-ce qu’on les trouve ? Près de la caserne des pompiers, loin de la ruelle de l’école, de la rue au Pain, du château de François 1er renseignent les élèves d’origine espagnole, d’origine portugaise qui traversent la ville à pied.
Il y a de la douleur dans le prénom de la fillette et c’est ce qui marque son origine. Douleurs en espagnol se traduit dolores finit-on par comprendre. La petite Marie-Dolores l’appellent les journalistes, la petite Marie-Dolores, mi-française mi-espagnole comme l’indique son prénom, la petite Marie-Dolores va rester la petite Marie-Dolores toujours, pas Marie-Dolores tout court ni même Marie ou Dolores pour un amoureux éventuel, un futur amant ou mari. La voilà coupée dans l’élan, bloquée à jamais à la sortie de l’école, à l’entrée de la cité à l’âge de tomber sur Alice, de se poser des questions sur le désir des reines, le nom des écrivains qui surplombent les titres, en anglais, en français, ne se traduisent pas.
La petite Marie-Dolores. Christian Ranucci s’appelle l’assassin. Prénom français, nom d’origine.. ?
On va couper la tête au pull-over rouge.
Il faut. Il ne faut pas.
Voilà ce qui circule à Saint-Germain en Laye comme partout en France.

Dans la rue au Pain se trouve un magasin de jouets immense, inaccessible.
Dans la rue de Paris une librairie vient d’ouvrir, pourvue d’un grand rayon jeunesse.

21 mars 2017