Angèle Casanova | Les mains tordues

Angèle Casanova est née en 1976 près de Bordeaux. Elle est l’auteur du web-livre gadins et bouts de ficelles, initié en 2006. Participant depuis 2012 aux Vases communicants qu’elle administre depuis peu, elle a publié des nouvelles dans L’Ampoule, des poèmes dans Zinzoline et sur la Revue des Ressources, et des lectures (notamment de Maryse Hache) sur la webradio littéraire d’Œuvres ouvertes. Sous un autre nom, elle est bibliothécaire.


Il a les mains tordues. Il n’arrive plus à rien attraper avec ces mains-là. Il a beau tendre ses doigts vers les objets avec l’intelligence de toute une vie, rien n’y fait, ils lui échappent. Ses mains noueuses, fripées, ne veulent plus lui obéir, ne savent plus que pincer, et ça l’agace.

Elles gardent pourtant la mémoire de sa vie. Elles sauraient encore sarcler les vignes. Ces gestes maintes fois répétés, jamais oubliés, sont toujours là, présents. Mais il y a disjonction entre son corps et son savoir-faire. Plus rien ne fonctionne. Ses mains n’arrivent plus à saisir la fermeture-éclair de son pull. Il tournicote laine et métal et s’énerve et n’en peut plus.

Il passe ses jours assis devant la fenêtre de sa cuisine à soupirer après l’ennui, la tête dans les mains. Il n’a pas la culture du suicide. Ce n’est pas pour lui. Il se contente d’attendre que ça passe. Quand un homme d’action ne sait plus quoi faire, ne peut plus rien faire de ce qu’il connaît, il fait ça. Il attend. La machine a perdu sa fonction, elle est à la casse. Bientôt peut-être on la démontera pour en récupérer les pièces détachées. Pour l’heure elle patiente bien sagement dans la file d’attente où il en stagne des millions avec elle, bientôt peut-être dissous, remodelés, réutilisés.

Ce temps de latence s’étire à l’infini. Il respire, il mange, il regarde par la fenêtre. Dans sa tête, il manipule des objets, refait inlassablement les mêmes gestes, appris dans sa jeunesse, répétés toute sa vie. Ses mains les connaissent. Il a les yeux fermés, il ne bouge pas, mais son cerveau construit des petits meubles, des rouages de machines, répare des gazinières récalcitrantes, taille, bêche, cueille sans relâche. Lorsqu’il ouvre les yeux sur le monde, il s’accorde une pause. La voisine d’en face sort son chien, plus belle est la vie à la télé. Il jette un œil distrait alentours, sourit et retourne au travail. Il a tant à faire, tant de projets à imaginer dans les moindres détails, à planifier, à réaliser virtuellement, tant de regrets à étouffer, tant et tant, avant que.

Sa famille n’y voit que du feu. Il ne mange plus, une cuillerée de soupe, un peu de pain. Son corps se décharne. Ses mains ne se tendent plus vers le chandail. Il reste là, les yeux clos, à attendre la fin. Un vague sourire parfois vient fendre ses lèvres sèches. Ses doigts bougent lentement, au gré de mouvements étranges, incompréhensibles, déments. Il semble déjà parti.

22 février 2015
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