Cesare Battisti : Avenida Revolucion, roman

Je n’ai pas lu tous les livres de William Burroughs. Si besoin était, une fois par an l’exterminateur de cafards qui dépose dans certains angles des pièces d’eau la pâte jaune destinée à les asphyxier me le rappelle. Dans Avenida Revolucion de Cesare Battisti le premier cafard se pointe entre les montants d’un radiateur au chapitre 1, et autour de ses deux antennes noires ordonne les éléments romanesques récurrents : la tempête, le mur qui isole et/ou protège, le policier, la femme amoureuse, le hasard.
Il existe diverses espèces de hasards.
C’est le hasard de la chance qui décerne à Antonio Casagrande, comptable à Milan, le premier prix d’un concours : la traversée de l’Amérique du Nord, de Mexico à Vancouver. C’est le hasard de l’amour qui place Silvia sur le bord de sa route alors qu’il roule vers San Diego. C’est le hasard de la malchance qui lui fait passer la nuit dans le camping de San Ysidro que dévaste bientôt un cyclone tropical.
Trop de hasards finissent par composer, sinon un destin, du moins une trame narrative.
Antonio Casagrande y donne un coup de griffes quand, ayant tout perdu, il accepte le passeport italien que lui tend un certain Luigi Trombetta, écrivain, « qui plus est réfugié politique », qui disparaît aussitôt.
Dès lors la trame narrative s’échevelle et tout s’embrouille et s’enchaîne : le refoulement à la frontière des Etats-Unis, l’arrestation et les menaces du sergent Gomez H., la rencontre avec les cholos (les olvidados mexicains) du bidonville de Tijuana, le consul italien qui se prend pour Malcolm Lowry, la passion amoureuse avec Silvia et la métamorphose des cafards en oiseaux plus ou moins patibulaires, en papillons plus ou moins monstrueux, l’errance dans une ville fantastique consacrée à la révolution et à la littérature qui hante le roman qu’écrivait Luigi Trombetta et où s’égare Antonio Casagrande depuis qu’il a endossé son identité.

— Etre écrivain, c’est génial. Ca t’est venu comment ?
— Suite à un malheur. Vous n’allez pas me croire...
Antonio avait toujours écrit, voilà l’histoire. Et il avait commencé bien avant que Luigi Trombetta ne se perde dans les rues de Milan, un véritable enragé, celui-là. Mais pour lui, ce n’était pas un mérite, car il était convaincu qu’avec un père sculpteur qui vous détruit à chaque coup d’oeil, n’importe qui serait en mesure de remplir quelques pages de mots empoisonnés, même à dix ans. Sauf que lui, il n’avait jamais arrêté.
Il lui semblait qu’il n’avait rien fait d’autre que de transformer le monde en phrases. Jour après jour, des années durant, tout pour la plume, et rien pour lui. Une fois qu’il eut vidé son encrier, il s’aperçut que l’homme avait déjà disparu depuis longtemps. Et d’ailleurs, la même chose peut arriver à un comptable. A force de jongler avec les chiffres, il devient un zéro de plus. Cependant, la carcasse demeure. Elle a une apparence humaine, elle souffre, et surtout, elle a soif. Un écrivain, c’est comme un mari : ils boivent tous deux pour arroser une passion consommée, dans l’espoir de rencontrer une autre femme ou alors, qui sait, une plume vierge.

Pour autant, Casagrande n’a pas renoncé à son but : parvenir à Vancouver, mais comment faire quand on est devenu un autre, indésirable aux Etats-Unis, quand on est semblable à un mojado, un « mouillé », un de ces immigrés latinos qui doivent traverser le Rio Grande et qui, en attendant l’improbable rencontre d’un passeur honnête qui ne vous livrera pas au sergent Gomez H., campent au pied du Bordo, le mur de frontière qui sépare Tijuana de San Diego, que faire de ses jours et ses nuits sinon parcourir sans fin l’avenida Revolucion, et comprendre peu à peu que la seule chose à attendre, c’est la mort ?

On a parlé de Dernières cartouches quand l’écrivain Cesare Battisti a été arrêté à son domicile et conduit à la prison de la Santé suite à une demande d’extradition formulée à son encontre par le gouvernement italien, du Cargo sentimental quand il a été remis en liberté provisoire sous contrôle judiciaire, on parle d’Avenida Revolucion (traduit de l’italien par Claude Sophie Mazéas et Silvia Bonucci pour Rivages/Thriller, la collection dirigée par François Guérif) alors qu’un dossier de 800 pages transmis par la justice italienne transforme l’audience d’aujourd’hui, mercredi 7 avril 2004, qui devait statuer sur cette demande d’extradition, en audience de renvoi.
Nous ignorons encore quelle décision a été rendue. Quelle qu’elle soit nous allons continuer à parler des livres de Cesare Battisti (et de William Burroughs), nous espérons le faire sans avoir en tête l’image du mur de la Santé, nous espérons que Cesare Battisti écrira ses prochains romans sans avoir sous les yeux les grilles d’une prison italienne dressée à perpétuité par la haine et le désir de vengeance.

7 avril 2004
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