Créolité dans la langue romanesque : « Moi j’ai l’ambition de replonger dans les strates profondes du Français et je retrouve en quelque part ce qui a donné naissance au Créole ».

Dans le bureau de Raphaël Confiant à l’université de Schoelcher, des livres, des photos.

Chantal A. : Si vous permettez, je vais vous parler de ma position de lectrice, car ce qui m’intéresse c’est un échange entre vous et moi. Je souhaite créer une page Raphaël Confiant sur Remue.net.
La deuxième chose, c’est que je suis professeur de Français, je fais partie de ces passeurs, j’enseigne une littérature qu’on appelle un patrimoine, Hugo et les autres ..., mais je suis fondamentalement sensible à la littérature contemporaine, dans la mesure où j’essaie de transmettre à mes élèves que l’écrivain représente le monde, et qu’à chaque fois qu’il le représente, il le représente pour la première fois.

Raphaël C. : Vous êtes sur Paris ?

Ch. A. : Non, en banlieue, à Argenteuil. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment vous écrivez le monde, même si je vous ai lu ... et pour le dire d’une manière volontairement générale, en quelle langue l’écrivez-vous ? quelle est votre langue ? Parce que moi qui vous ai découvert tardivement, après des études de lettres extrêmement théoriques, extrêmement sérieuses, je vous ai découvert, ne connaissant strictement rien du Créole, ayant comme tous les petits Français, des idées, souvent de bons sentiments..., une connaissance de l’Histoire forcément partielle, et à travers vous, j’ai découvert un monde, et cherché à connaître ce que je ne connaissais pas. N’empêche que du point de la langue, il y a à mon oreille ignorante cette langue d’aujourd’hui chez vous dont je reçois des ondes très fortes et dont je soupçonne bien qu’elles recouvrent un océan. J’exagère un peu en insistant sur mon ignorance ; mais je crois qu’il y a un certain nombre de lecteurs métropolitains qui vous lisent avec une réelle bonne foi et une jubilation extraordinaire et qui se posent les questions faussement naïves que moi aussi je vais vous poser. Je sais que vous avez écrit tout d’abord en Créole et je sais pourquoi, il se trouve que vous écrivez aujourd’hui dans cette langue que je ne veux pas qualifier ni de mélange ou ni de quoi que ce soit, qui est une invention au sens merveilleux du terme.
Vous dire aussi que lorsque je vous lis, j’ai deux sentiments, on va dire contraires, mais on va dire aussi que la contradiction ne me dérange pas du tout : il y a d’une part une jubilation énorme, vos personnages sont d’une vitalité qui fait du bien : d’autre part, il y a une ... je ne dirais pas une « mélancolie » car ce serait se rapprocher de Hugo, mais une tristesse insondable, à l’image du personnage de Lysiane dans Brin d’amour ou peut-être plus intimement de vous-même lorsque par exemple dans Ravines du devant-jour, vous racontez que en début d’adolescence tout à coup vous ne pouvez plus saluer votre père comme vous le saluiez auparavant, vous hochez la tête. Lysiane dit « je cherche la porte de sortie de ce monde étriqué et laid ». Contradiction entre une forme de jubilation et ce qui est de l’ordre de la désespérance.
J’ai d’autres questions à vous poser et vous répondrez comme vous voudrez ; je vous les donne toutes. Votre dédicace à « tous les petits chabins du monde » me tient particulièrement à cœur ; j’entends bien le « du monde »..., cette récurrence de la figure du chabin ... et je peux vous dire - pardonnez-moi d’insister une fois encore sur mon ignorance - que pour la lectrice que je suis, cela a demandé un grand effort : le chabin aux yeux du Blanc n’existe pas ! Il m’a fallu l’aide d’amis antillais, il m’a fallu ouvrir les yeux, et puis vous relire pour comprendre quelle était la réalité. Lorsque je vous lis et lorsque je m’interroge sur votre écriture, ce qui me vient, c’est que votre écriture est une écriture chabine ; elle a besoin de ce mot qui va frapper le lecteur métropolitain d’ignorance ( on comprend « mulâtre », « métis », on ne va pas comprendre « chaben », avec cette finale que j’aime beaucoup, « chaben » avec ce « en », et je me demande pourquoi au féminin cela se transforme en « ine », « chabine »). Alors, est-ce que votre langue est chabine ? Est-ce que l’on doit y voir l’image du chaben colérique ?
Une phrase dans votre essai sur Aimé Césaire Une traversée paradoxale du siècle : « Cette langue est mangrove (...) La mangrove nous a guéris de la soif des origines » - je ne vous interroge pas là-dessus, on ne va pas revenir là-dessus ... « cette langue est mangrove » : on est dans une image extraordinaire ! L’image de la mangrove, l’image du chabin chez Raphaël Confiant !
Ecriture, représentation du monde : vous écrivez dans Le cahier de romances « ta passion de l’écriture n’était point née de ta seule fréquentation assidue de la littérature française et européenne (...) mais de la contemplation de la belleté du monde » ( on n’est pas loin de Hugo !) et plus loin « La paysage vaincrait toujours ton désir de l’exprimer. Il était plus fort que la langue (...) et pourtant (...) il n’existait pas en dehors des mots ».

R. C. : Sur la langue, ce qu’il faut savoir c’est que le Créole est né du contact des dialectes français du nord de la France, Poitevin, Picard, Normand, et des langues africaines, et donc le Créole ne provient pas du Français contrairement à ce qu’on dit mais de ces dialectes du nord-ouest de la France qui sont morts aujourd’hui, donc un Français d’aujourd’hui ne connaît pas le mot « hallier » par exemple ; le Créole a récupéré ces mots, de sorte que lorsque moi j’emploie un de ces mots francisés - « hallier » se dit « razier » en Créole - je retourne à l’ancienne souche dialectale française et le Français d’aujourd’hui qui n’est plus que dans son Français étendard parisien, il a l’impression de redécouvrir une strate ancienne et perdue de sa langue. Et donc ce qui pour lui est une jubilation est tout à fait normal pour un lecteur créolophone ! l’effet de lecture n’est pas du tout le même sur un lecteur créolophone et sur un lecteur non créolophone ; le lecteur de l’hexagone a l’impression que c’est une langue archaïque. Moi j’ai l’ambition de replonger dans les strates profondes du Français et je retrouve en quelque part ce qui a donné naissance au Créole, si bien que ma langue, c’est certes une invention, car tout écrivain écrit dans une langue étrangère au fond, il invente sa langue, mais c’est aussi beaucoup des emprunts à des dialectes de l’Ancien Français. Sans mentir, 90% des mots que l’on m’impute comme étant des inventions brillantes, c’est pas vrai ! « heureuseté », ce n’est pas moi qui ai inventé cela, ça existe dans les textes du moyen-âge et tous ces mots existent aussi en Créole !

Ch. A. : « Manger son âme en salade » ...

R.C. : Ca, c’est une invention du Créole ! Cette langue replonge dans les dialectes du Français, elle cherche dans l’Ancien Français et elle cherche dans la rhétorique du Créole qui s’est fondée au contact des langues africaines et européennes - par exemple de quelqu’un dont les cheveux deviennent blancs du jour au lendemain, on dit « il a attrapé un coup de neige ». Il y a des images puissantes que je puise directement du Créole !
Je mets tout cela ensemble avec ma propre patte, et j’invente une langue qui pour moi est certes imaginaire, parce que toute langue écrite et surtout littéraire est imaginaire, mais qui peut au mieux épouser l’imaginaire antillais.
Pourquoi j’ai écrit en Créole tout d’abord ? parce que j’étais un brillant élève de Français et donc j’ai écrit en Français, et je trouvais cela mauvais ! j’étais prisonnier de tout ce j’avais lu en Français, et pourtant j’aimais cette langue. Mais elle m’étais étrangère. Bizarrement, c’est après avoir écrit en Créole cinq livres, quand je suis revenu au Français, non plus au Français standard, mais au Français inventé, que cette langue ne m’est plus devenue étrangère ! elle est devenue mienne. La trajectoire qu’il faut suivre, ce n’est pas d’accepter une langue qu’on vous impose mais de s’approprier cette langue. D’ailleurs, je suis devenu pratiquement incapable d’écrire en Créole depuis quinze ans ; je me dis :il faudrait que je revienne ! j’essaie, j’écris péniblement deux pages, mais le lien s’est brisé, parce que je me suis tellement approprié le Français que c’est le Créole qui est devenu - à l’écrit uniquement ! - une langue pour laquelle je dois faire un effort extraordinaire. Je pense qu’il est très difficile d’évoluer en deux langues ; on ne peut pas vivre dans deux langues tout le temps...C’est une situation un peu schizophrénique. Je compense cela en écrivant en Français que j’infuse de tout un imaginaire créole, si bien que je n’ai plus le sentiment de trahir le Créole. J’ai beaucoup de jeunes qui m’apportent des manuscrits, je leur dis « bon, c’est pas mal ! » mais vous avez Fort-de-France, Vauclin, Machin, et vous remplacez par Aubervilliers, Machin, ou Québec, ou Dakar, cela peut être écrit pas n’importe qui, cela n’a pas d’intérêt ! Il faut que quand on lit un auteur francophone, on l’identifie immédiatement de par son style, son écriture, sa langue. S’il est transparent et si on peut enlever les noms de lieux et les remplacer par n’importe quels autres, je ne vois pas l’intérêt ! ce n’est pas le cas d’Alfred Alexandre, un petit jeune de trente-quatre ans, qui vient de publier aux éditions Dapper un livre magnifique qui s’appelle Bord de canal.
Nous sommes cinquantenaires, nous, les gens de la Créolité et nous étions inquiets de la relève, parce que tous les trente ans depuis l’abolition de l’esclavage il y avait un nouveau mouvement littéraire qui apparaissait : à la fin du XIXème il y a eu les Régionalistes, années 30-50 la Négritude, dans les années 60 l’Antillanité, dans les années 80 la Créolité, etc...Nous, on voyait rien derrière ! peut-être que la télé, le rapt a tué la littérature, puis nous avons vu Audrey Pulvar apparaître avec son livre L’enfant-bois, et Alfred Alexandre avec Bord de canal : il y a donc une relève qui s’appuie sur nous mais qui fait une rupture quand même et qui cherche sa propre voie. Car, je ne suis pas du tout accroché à mon mouvement, je sais qu’il sera dépassé, je sais qu’il le sera.


Les autres volets de l’entretien à lire :
— Premier volet : Le prochain roman de Raphaël Confiant, confidences : Adèle et la pacotilleuse.
— Troisième volet : La jubilation et la tristesse : « la blessure de l’esclavage est quelquepart-là. »
— Quatrième volet : Chabin-chabine - Lady Diana est une chabine !
— Cinquième volet : La panse du chacal et le pardon demandé aux Indiens
— Sixième volet : Beauté de la canne à sucre et pauvreté de la banane

6 mars 2005
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