Beauté de la canne à sucre et pauvreté de la banane

photos d’antan dans le bureau de Raphaël Confiant

Ch.A. : Vous êtes un nostalgique ?

R..C. : Oui, je vis à reculons, c’est-à-dire que je n’aime pas la société moderne, je ne la déteste pas mais je ne l’aime pas : j’ai horreur des voitures par exemple, je suis obligé de rouler en voiture, j’ai une vieille voiture qui a quinze ans, les étudiants sur le campus ont des voitures neuves, ils se moquent de moi, ils me disent « est-ce que vous êtes radin ? ». Moi je dis « mais non ! j’en ai rien à foutre d’une voiture ! c’est juste quatre roues sur un tas de ferraille ! ». J’ai le souvenir de mon grand-père que j’ai eu le temps de connaître à cheval. J’avais cinq-six ans, j’ai la nostalgie de mon grand-père qui me prenait sur son cheval et de tout un monde, qui était cruel - on pouvait mourir du tétanos, il n’y avait pas de pénicilline -, je suis tourné vers ce monde-là, et le monde moderne ne correspond pas à mon imaginaire. C’est cet univers-là, la plantation de canne à sucre, cet univers qui a disparu dans les années soixante, qui correspond à mon imaginaire.

Ch.A. : Et quand vous contemplez un champ de canne à sucre, vous avez l’impression que « la canne c’est maudition » ou bien vous avez le sentiment d’un Firmin qui découvre à la fin de Commandeur du sucreson amour pour la canne ?

R..C. : C’est ambivalent. Le nègre hait la canne mais il l’aime en même temps. C’est elle qui l’a plongé dans le désarroi et c’est dans l’univers de la canne qu’il s’est refondé. Moi, quand je vois un champs de canne ... - bon, je n’ai pas connu l’esclavage, et mes grand-parents, mes parents avaient une petite propriété, ils se vivaient comme des pseudo-békés, ils étaient des mulâtres, ils avaient une petite distillerie, ils avaient trente-quarante hectares de canne, ils avaient des travailleurs noirs et indiens, donc ils se vivaient un peu comme la classe mulâtre, et leur rapport à la terre est un rapport de propriétaire terrien et non pas d’employés de la terre. La distillerie de mon grand-père a fermé quand j’avais huit ans ou dix ans, j’ai l’odeur du rhum encore, de ces dame-jeanne qu’on remplissait.

Ch.A. : La canne a une odeur. Quand on sort de l’aéroport, on sent cette odeur sucrée...

R..C. : C’est une odeur magnifique et l’odeur du rhum dans la distillerie aussi ! tout ce que vous voyez planté en bananes aujourd’hui était planté en cannes, il y a à peine vingt-cinq ans. Quand j’étais enfant, je n’ai jamais vu un champ de bananes, les gens avaient des bananiers dans leur jardin pour leur consommation personnelle. La Martinique était couverte de cannes à sucre, et quand aujourd’hui je vois la banane, j’ai un dégoût, parce que la banane, c’est juste un fruit que l’on cueille et que l’on exporte ! mais la canne à sucre, ce n’est pas ça, la canne à sucre c’est une véritable civilisation, c’est à la fois l’agriculture et l’industrie, on plante mais on transporte tout de suite, l’usine est là, l’usine fait du rhum, elle fait du sucre, de l’alcool à brûler pour les hôpitaux, il fallait des mécaniciens, des électriciens, des soudeurs, des ajusteurs, des chaudronniers, il fallait toute une technologie, il fallait des conducteurs de train... mais la banane, c’est quoi ? Il y a une espèce de désindustrialisation qui s’est faite, d’appauvrissement technologique, parce que les techniques demandées dans la culture de la canne sont considérablement plus variées et plus sophistiquées que dans la banane ! car dans la banane, on plante l’arbre, et on fait passer des avions qui lâchent des pesticides, et puis on coupe ! Le moindre coup de vent de cinquante kilomètres jette une bananeraie, c’est la ruine, alors que les cyclones passaient, la canne se couchait, c’est un roseau la canne, ensuite elle se relevait ! Pour moi l’image caricaturale de la Martinique, ce sont ces champs de bananes qui ne représentent pas du tout ce que notre pays a été pendant trois siècles : c’était un immense champ de canne à sucre ! Je ne pourrais pas décrire un bananier, moi ! dans aucun de mes livre, je défie qu’on trouve un bananier ! La banane aussi subit la concurrence internationale, je sais qu’elle est condamnée, j’espère qu’elle disparaîtra le plus vite possible ; moi, je crois à retour de la canne, car avec la canne on peut faire de la pâte à papier, on peut faire comme au Brésil du carburant. Les voitures, au temps de l’Amiral Robert, quand l’île était cernée, ont roulé ici à la canne...

(...) Pour écrire en ce moment, je ne parviens pas à trouver la sérénité nécessaire. Mais il faut que j’y arrive ! donc tous les soirs, j’avance un peu ...

Ch.A. : Vous écrivez plutôt le soir ?

R..C. : Non, quand je peux, n’importe où. Je peux écrire dans un avion, dans un embouteillage, j’écris parfois des trucs, je mets dans ma poche, quand ça va à la machine, je pique une crise, je dis « oh ! une idée géniale qui est passée à la machine ! ». Je suis très anarchique, je ne suis pas le genre de gars qui rentre dans son bureau... Quand j’entends Maryse Condé, Patrick Chamoiseau dire cela, cela me stupéfait ! Moi, au bout d’une demi heure, cela m’ennuie, je vais fumer une cigarette, je pars, je reviens dix minutes. Cela m’a toujours réussi jusqu’à maintenant. Mais comme je suis ici à la Faculté de plus en plus accablé de tâches, l’anarchie commence à être un handicap sérieux. Je suis obligé de m’astreindre tous les soirs à travailler très tard, et cela me fatigue, parce que je n’ai pas l’habitude de cela. Avant j’écrivais une demi heure là, une heure le soir, n’importe quand, et je rassemblais, j’avais plus de temps !

Campus de Schoelcher

Ch.A. : Et vos cours sont des cours de quoi ?

R..C. : De plusieurs matières : de littérature créole, de traductions créole-français, de littérature francophone, de traductologie. J’ai des cours très divers dans cinq licences différentes et cela me fatigue aussi. Depuis deux-trois ans, je me fais bouffer par la fac, j’essaie de me déprendre, mais ... Les facs n’ont pas d’administration. J’ai enseigné en lycée dis-sept ans, c’était génial : on fait ses cours, on n’a pas à s’emmerder avec l’administration. Mais ici on fait 80% d’administration, car un prof de fac, il n’a que six heures de service. Réunions interminables par ci tout le temps, les profs font le boulot du proviseur, de l’intendant, de conseiller d’éducation. Je suis poursuivi même le week-end, il faut que je prépare de la paperasse. C’est une course contre la montre pour que je tienne jusqu’au 30 mars pour rendre mon manuscrit au Mercure de France qui m’a toujours soutenu, et je n’ai écrit que la moitié du bouquin, et je vais me coucher à une heure ou deux heures du matin. Je vais rentrer là maintenant, je me douche, je mange rapidement, et je m’enferme, une chose que je n’ai jamais faite auparavant.


Les autres volets de l’entretien à lire :
— Premier volet : Le prochain roman de Raphaël Confiant, confidences : Adèle et la pacotilleuse
— Deuxième volet : Créolité dans la langue romanesque - « Moi j’ai l’ambition de replonger dans les strates profondes du Français et je retrouve en quelque part ce qui a donné naissance au Créole ».
— Troisième volet : La jubilation et la tristesse : « la blessure de l’esclavage est quelquepart-là. »
— Quatrième volet : Chabin-chabine - Lady Diana est une chabine !
— Cinquième volet : La panse du chacal et le pardon demandé aux Indiens

12 mars 2005
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