Chabin-chabine - Lady Diana est une chabine !

Dans le bureau de Raphaël Confiant, cette revue "Martinique mon amour" en caractères romains et kata-kana

Chantal Anglade : Votre dédicace à « tous les petits chabins du monde » me tient particulièrement à cœur - j’entends bien le « du monde »...- mais cette récurrence de la figure du chabin ... et je peux vous dire - pardonnez-moi d’insister une fois encore sur mon ignorance - que pour la lectrice que je suis, cela a demandé un grand effort : le chabin aux yeux du Blanc n’existe pas ! Il m’a fallu l’aide d’amis antillais, il m’a fallu ouvrir les yeux, et puis vous relire pour comprendre quelle était la réalité. Lorsque je vous lis et lorsque je m’interroge sur votre écriture, ce qui me vient, c’est que votre écriture est une écriture chabine ; elle a besoin de ce mot qui va frapper le lecteur métropolitain d’ignorance ( on comprend « mulâtre », « métis », on ne va pas comprendre « chaben », avec cette finale que j’aime beaucoup, « chaben » avec ce « en », et je me demande pourquoi au féminin cela se transforme en « ine », « chabine »). Alors, est-ce que votre langue est chabine ? Est-ce que l’on doit y voir l’image du chaben colérique ?
Une phrase dans votre essai sur Aimé Césaire Une traversée paradoxale du siècle : « Cette langue est mangrove (...) La mangrove nous a guéris de la soif des origines » - je ne vous interroge pas là-dessus, on ne va pas revenir là-dessus ... « cette langue est mangrove » : on est dans une image extraordinaire ! L’image de la mangrove, l’image du chabin chez Raphaël Confiant !
Pour en revenir au monde de l’Habitation, est-ce que la figure du chabin est datée elle aussi ?

Raphaël Confiant : Non, elle n’est pas datée. C’est la société qui nous impose l’appartenance à ce sous-groupe. Aucun être humain ne se réveille et se dit « tiens ! je suis blanc ! je suis noir ! », mais la société vous met dans une case, et vous pouvez vous révolter, le physique est toujours là. Moi, quand j’étais enfant, à l’école, on me disait « chabin tiqueté », « chabin poil roux » parce que mes cheveux étaient roux à l’époque, je me battais, il y avait les petits Indiens qui eux aussi se battaient. Dès l’enfance, on m’a caractérisé comme cela, et quand on est enfant, on accepte les caractérisations. Un jour, je me suis dit : « mais c’est quoi « chabin » ? ça veut dire quoi ? ». C’est pas le type qu’est noir ...Et je me suis rendu compte que le chabin remplit le même fonction que le rouquin dans la société européenne : c’est celui qui est stigmatisé, qui a la réputation d’être colérique, méchant, d’être etcetera et tout ! et dans notre société, le chabin remplit ce rôle-là car il a quelques caractéristiques pouvant le rattacher par analogie au rouquin : souvent des taches de rousseur, les cheveux roux. La chabine, en revanche, ne subit pas l’ostracisme du chabin. D’ailleurs la rousse en Europe non plus ! il y a deux mots, « la rousse » et « la rouquine ». Quand on n’aime pas une rousse, on dit « rouquine », mais quand on dit « la belle rousse », c’est la chabine ! ça correspond ! féminin et masculin sont différents.
Cette société fragmentée selon les couleurs de peau, c’est la colonisation qui l’a faite. Moreau de Saint-Mery, un historien du XVIIIème siècle, distinguait cent vingt-cinq catégorisations entre noir et blanc avec un nom pour chaque : marabout, octavon, quarteron, griffe, etc... Ca s’est réduit à cinq ou six. C’est parce que la société antillaise est une société profondément raciale, fondée sur une domination raciale, fondée sur une volonté de blanchiment : plus on se rapproche du blanc, plus on est sensé être sauvé, d’ailleurs on dit « l’enfant est sauvé ». Tout cela fait que le chabin a un rôle ambigu : il est stigmatisé comme étant le rouquin, mais en même temps il a la peau claire, certains chabins ont les yeux bleus, il est quand même valorisé car il a quelques traits qui peuvent être ceux du blanc. Moi, dès l’enfance, je me suis retrouvé prisonnier de cette chose-là, on me disait : « un chabin, cela ne peut pas être mou ! », on vous met cela dans la tête. Je le vois chez les petits enfants chabins, ils habitent cette image qu’on a créée. Ce qu’on va tolérer chez un enfant chabin, on ne le tolérera pas chez un autre enfant. C’est normal qu’il casse tout, qu’il gueule, et tout ! On dit : « c’est pas grave, c’est un chabin ... ». C’est une drôle d’identité car quand on grandit, on s’aperçoit que cela ne veut rien dire, parce que je ne sais toujours pas ce qu’est un chabin, hormis le physique. Le société coloniale a établi un rapport direct entre le biologique et le psychologique.

Ch. A. : Vous avez de la tendresse au moins pour le mot « chabin »...

R.C. : Oui, parce que le chabin est le seul métis qui peut sortir de n’importe quel couple ; on peut avoir deux personnes noires qui font un chabin ; il y a des békés qui ressemblent à des chabins, Michel Leiris l’a écrit ! mais c’est normal, parce qu’au début de la colonisation, il n’y avait pas assez de femmes blanches, et beaucoup de blancs se sont mariés à des noires, et quatre-cinq-dix générations après ça rejaillit ! le chabin peut sortir de n’importe quel groupe ethnique ! il n’y a pas de famille de chabins, et les chabins ne se marient jamais entre eux, et je me demande si en Europe les roux se marient entre eux ... Le chabin peut être le frère de n’importe qui, quelque soient sa couleur, ses cheveux. J’ai une sœur ...

Ch. A. : Votre sœur Chantal, qui porte le même prénom que moi, qu’est-elle devenue ?

R.C. : Elle est pharmacien en Guadeloupe et elle a beaucoup ri quand elle a lu mon autobiographie, car elle avait oublié nos conflits d’enfance, comment quand j’étais fâché avec elle, je la traitais d’Egyptienne, parce que pour moi ce qui était plus noir, c’était les Egyptiens, je ne connaissais pas l’Afrique Noire, j’étais gamin, j’avais dû voir quelques films sur les Egyptiens. En Guadeloupe, on la prend pour une métisse indienne, une échappée-coulie, parce que mon père est un métis noir-chinois et ma mère une métisse noir-blanc ; elle a repris les cheveux des chinois, elle a la peau noire ; c’est un type totalement différent de moi. Quand on la voit, personne ne peut imaginer que c’est même père-même mère, et mes autres frères et sœurs, pareille ! cela, c’est courant !
Quand on est enfant, on est bête ! On véhicule les pires valeurs négatives de la société, les pires préjugés : dans mon enfance, dans les années cinquante, tout ce qui était noir était mauvais, diabolisé, de sorte que, je l’avoue sans honte, je partageais cette idée : j’étais très content de ne pas avoir la peau noire, de ne pas être noir comme on disait « comme un péché mortel ».

Ch. A. : Cela dit, dans Commandeur du sucre, vous décrivez le commandeur Firmin qui se précipite dans la rue Case-Nègres parce que l’on croit qu’il y a un incendie, il déniche dans un tonneau un petit enfant qu’il prend contre lui ; c’est un enfant noir qui a les cheveux grainés. Il y a tout à coup un débordement d’amour pour cet enfant, et vous écrivez bien que le Nègre s’est vu laid parce que le Blanc l’a vu ainsi. Il y a une sorte de miroir. Il y a sans cesse dans vos livres l’expression de l’amour de la part Blanc ou du Mulâtre pour cette « noirceur immaculée » .

R.C. : C’est sûr. Sinon, il n’y aurait pas ce métissage. Je crois qu’il y a eu un discours idéologique visant à diaboliser le Noir pour justifier l’esclavage, mais au fond, disais-je à un Béké en riant, si les Noirs étaient si inférieurs et dégoûtants que vous le dîtes, puisque vous avez pratiqué la fornication avec les Négresses pendant trois siècles, cela relève de la zoophilie ! Ce monde-là aussi est en voie de disparition. Aujourd’hui, le mot « chabin » est employé pour tout blanc -non béké, hein ! - sympathique...

Ch. A. : Ah ! donc, le chabin devient sympathique !

R.C. : Quand un Blanc est sympathique en Martinique, les gens l’appellent « chabin ». Je vais vous raconter une anecdote : j’avais ma voiture en panne il y a quelques années quand Lady Diana est morte, et j’ai fait Vauclin-Fort-de-France en taxi collectif, et j’entendais les gens dire : « tu crois que le prince Charles, il aurait pu faire ça à la chabine ? ». A la fin du voyage, j’ai compris que c’était Lady Diana qu’ils appelaient « chabine ». Ils l’appelaient « chabine » parce qu’elle était une Blanche sympathique à leurs yeux. Le mot « chabin » a donc dérivé de son sens premier, et est employé pour toute personne sympathique. Quelqu’un peut être très noir et on lui dit : « eh ! chabin, tu peux faire cela pour moi ? ». De même, on appelle Alfred Marie-Jeanne « Chaben », pourtant il est presque blanc ; personne dans la rue en France, je suppose, ne verrait qu’il a une origine noire. Le sens s’est élargi, déracialisé.
Il y a un jeu aussi de ma part en valorisant les chabins, en faisant appel à tous les chabins du monde, parce que je dis souvent que les Etats-Unis et la France deviendront des nations chabines : quand on regarde le métissage qui se fait aux Etats-Unis depuis que la ségrégation est tombée, 40% des mariages dans la communauté noire se font hors communauté. Le monde entier devient chabin...


Les autres volets de l’entretien à lire :
— Premier volet : Le prochain roman de Raphaël Confiant, confidences : Adèle et la pacotilleuse.
— Deuxième volet : Créolité dans la langue romanesque - « Moi j’ai l’ambition de replonger dans les strates profondes du Français et je retrouve en quelque part ce qui a donné naissance au Créole ».
— Troisième volet : La jubilation et la tristesse : « la blessure de l’esclavage est quelquepart-là. »
— Cinquième volet : La panse du chacal et le pardon demandé aux Indiens
— Sixième volet : Beauté de la canne à sucre et pauvreté de la banane

9 mars 2005
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